de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Giovanni Verga, héraut des vaincus

Par Phiippe Godoy

Il faut saluer l’heureuse initiative des Editions des Belles Lettres de publier les nouvelles siciliennes de Giovanni Verga, pour plusieurs raisons. Tout d’abord la personnalité exceptionnelle de l’écrivain dans le panorama de la littérature italienne. Puis, la force d’inspiration et d’écriture des nouvelles siciliennes, et le silence  en France, autour de l’œuvre de Verga.

Giovanni Verga (1840-1922) est surnommé en Italie le Zola italien. Ses romans les Malavoglia et Mastro Don Gesualdo sont étudiés dans les écoles, plus de cent vingt ans, après leur publication. Ses écrits font partie du patrimoine littéraire italien au même titre que Manzoni (auteur des Fiancés). Verga est né en Sicile à Catane, issu d’une petite noblesse qui possédait des terres entre Catane et Syracuse, à Vizzini. Il se lança dans la littérature, en fréquentant les milieux culturels de Florence et de Milan, en écrivant des récits, peinture de mœurs de la bourgeoisie de son époque. Encore jeune, il quitta le nord de l’Italie et ses cercles artistiques pour se retirer à Catane. Il y écrivit ses chefs-d’œuvre, surtout inspirés par ceux qu’il a appelé  ‘les vaincus’, victimes siciliennes d’un destin misérable au point d’en être tragique. Il a été qualifié aussi de vériste, par rapport au moment littéraire le Vérisme. Il devait à plusieurs reprises affirmer son indépendance, son refus des écoles littéraire et son culte de l’objectivité, comme il l’affirme dans la nouvelle  La maitresse de Gramigna (p. 125 et 126). Cette indépendance a déconcerté la critique française et a contribué au silence, en France, autour de ses écrits. On peut parler de malentendu culturel, littéraire et linguistique.

Les raisons culturelles : un critique italien Cameroni  avait donné à lire les premiers textes de Verga à un écrivain naturaliste suisse, Edouard Rod. Ce dernier connaissait peu l’Italien et se faisait aider par sa femme qui avait été gouvernante en Italie. Il parlait à Zola de l’écrivain sicilien comme d’un disciple. Il organisa une rencontre entre les deux écrivains. L’entrevue, courtoise, ne déboucha sur rien de concret. Zola promit une préface  qu’il n’écrivit pas. L’adaptation théâtrale de la nouvelle Cavalleria Rusticana fut un échec total à Paris, malgré ou à cause de la mise en scène d’Antoine.

Raisons littéraires : lorsque les deux grands romans de Varga sortent en France, les rares critiques qui en parlèrent, donnèrent l’impression de ne pas les avoir lus ou compris. De leur part, il  y avait confusion entre le Naturalisme et le Vérisme. Les aspects industriels, scientifiques et urbains du Naturalisme français s’opposent au conteste sociologique et humain des personnages de Verga. Leur tragique est d’ordre individuel, tout en étant conditionné par une société rurale traditionnelle, encore soumise à des lois religieuses et féodales. Au moment où sortaient à Paris, les romans de Verga, (fin XIX et début XX siècles), le Naturalisme était en déclin ; c’était la montée du Symbolisme et du Décadentisme. L’auteur italien qui correspondait parfaitement à la mode du Paris littéraire de la Belle Epoque était D’Annunzio ( lancé par Le poète décadent Robert de Montesquiou). Il avait  le traducteur (Georges Hérelle) qui comprenait l’esprit de ses œuvres; Giovanni Verga n’a pas  eu cette chance.

Les problèmes linguistiques : Verga lui-même en a été conscient. Une traduction mot à mot est impossible. Les expressions siciliennes, très imagées et concises, sont nombreuses. Les premiers traducteurs de Verga n’étaient d’authentiques spécialistes de la littérature italienne et  ils confondaient Naturalisme et Vérisme.

Les nouvelles siciliennes ont été rarement traduites. Il a fallu attendre 1976 pour avoir un choix plus vaste sous le titre  Cavalleria Rusticana et autres nouvelles siciliennes. C’est cette édition qui a été, à juste titre, reprise par les éditions des Belles Lettres. Sont rassemblés plusieurs recueils : La vie aux champs, Nouvelles paysannes, et Vagabondages. Ces nouvelles sont précédées d’une intéressante d’une intéressante préface de Georges Haldas qui présente les grandes étapes de la vie de Verga. Il s’interroge sur les raisons de l’oubli dans lequel est inscrit l’œuvre de Verga en France : «  …On dirait que sur l’œuvre du prosateur sicilien, sur sa vie même et sa mémoire, un interdit pèse » (P. 10). Il affirme à juste titre : « Quiconque va en Sicile, devrait avoir lu quelques pages de Verga. Quiconque a lu Verga, devrait aller en Sicile » (P. 9).  Il n’existe toujours pas de traduction complète des nouvelles ni d’essai sur Verga en français.

Les nouvelles les plus célèbres sont Cavalleria rusticana et la Louve. La première a fait l’objet d’une adaptation lyrique très célèbre (musique de Pietro Mascagni en 1889) et la seconde a été  jouée au théâtre par Anna Magnani  avec des représentations à Paris en Juin 1963. Ces deux textes illustrent les ravages de passions vécues comme des possessions diaboliques qui ne peuvent être que achevées dans le sang. Ces cheminements  tragiques sont décrits sans concession et avec lyrisme ce qui évite le coté folklore  sicilien, pas toujours écarté  dans les adaptations. De même, dans les autres nouvelles, les drames de l’adultère et de la jalousie échappent aux clichés car ils sont décrits comme des conflits intérieurs. Les ressorts psychologiques et pathologiques sont explorés en profondeur. Verga atteignait ce qu’il appelait  l’intimité cachée. Autre thème récurent qui traverse ses nouvelles : la Sicile à travers son univers rural. C’est une Sicile dont les paysans, la plupart ouvriers agricoles,  sont les victimes à la fois du climat, des propriétaires terriens  et du destin. Ce destin s’exprime souvent comme l’expression d’une malédiction  qui s’abat sur des victimes accablées par la misère, la chaleur, la tempête, les épidémies, et même les tremblements de terre.

De cette évocation de la terre sicilienne et de ses victimes, ressort une fresque pathétique de paysans misérables méprisés par de propriétaires cruels. D’où une vision de l’existence cauchemardesque et désespérée, avec pour seule issue la folie et la mort. Les personnages sont confrontés à un quotidien qui est un cauchemar hallucinant ; ils sont vaincus par un ensemble de fatalités passionnelles, économiques et naturelles, comme victimes d’un machine infernale, sous un soleil qui lui aussi, les écrase. Ils sont broyés dans un contexte à la fois tragique et fantastique. A partir d’un cadre géographique, social ‘vériste’ Verga a saisi les grandes souffrances des déshérités de la Terre, à travers une écriture poétique et fantastique. Il a évité le pathétique par son souci de vérité et de distanciation dans l’étude des comportements. La critique italienne a souvent souligné son pessimisme radical ; ce qui permettrait, entre autres, d’établir des parallélismes avec les nouvelles de Maupassant.

La traduction de ces nouvelles siciliennes par Beatrice Haldas affronte, avec rigueur et sensibilité, les problèmes de la traduction déjà évoqués. Les textes sont riches de proverbes et d’expressions siciliennes : en confrontant texte original et traduction, on peut dire que les pièges d’une adaptation trop libre ou d’un mot à mot obscur sont  évités. On appréciera, entre autre, que Cavalleria Rusticana ne soit pas traduite, ce qui aurait donné ‘chevalerie campagnarde’ !!!  Les lecteurs français peuvent ainsi retrouver, à défaut des sonorités siciliennes et lyriques, l’essentiel de la vision de Verga, entre lucidité et émotion.

PHILIPPE GODOY

 (« Philippe Godoy » photo Passou ; « Giovanni Verga » par David Levine)

 

 

 

GIOVANNI VERGA 

CAVALLERIA RUSTICANA et AUTRES NOUVELLES SICILIENNES 

Traduit de l’italien par Béatrice Haldas, préface de Georges Haldas

14, 50 euros, 408 pages

Editions « Les Belles lettres ».

19

commentaires

19 Réponses pour Giovanni Verga, héraut des vaincus

Paul Edel dit: 4 juillet 2013 à 21 h 31 min

merci de rappeler l’importance de verga. Brancati ou scascia en parlent bien.il y a un ou deux titres chez gallimard.

philippe godoy dit: 1 juillet 2013 à 20 h 09 min

A propos des dernières traductions françaises des Malavoglia et de Mastro Don Gesualdo par Maurice Darmon, (L’Arpenteur-Gallimard), elles sont très rigoureuses d’un point de vue linguistique, mais il manque des correspondances au niveau du lyrisme de Verga! Était ce possible sans se livrer à une adaptation? la question reste posée!

philippe godoy dit: 1 juillet 2013 à 20 h 02 min

Merci pour vos commentaires intéressants à propos de Verga et du silence « français » qui entoure son œuvre.
A propos de Camillieri, je pense que les deux lectures se complètent, bien qu’appartenant respectivement à des genres littéraires différents. personnellement je suis un « fan » de commissaire Montalbano, j’y retrouve la Sicile que j’aime.
On trouve les deux grands romans de Verga, chez L’Arpenteur-Gallimard (1988 et 1991).

Sant'Angelo Giovanni dit: 29 juin 2013 à 17 h 08 min


…pour rappel,…il n’y a pas de héraut des vainqueurs,…
…puisque la fonction de héraut est d’authentifier la dépouille de son souverain,…
…après la fin des batailles,…
…tout au plus, ils servaient de facteurs avec une troupe rapprochée,…
…des courtisans, des hommes chiens sans plus,…à renifler leurs patrons, de la gamelle,…des éperviers à leurres tout au plus,…etc,…des jouets,…Bip,…Bip,…Ah,…Ah,…
…encore des lèches-culs bien soumis,…des  » ordres chevaleresques d’enculées « ,…etc,…

Sant'Angelo Giovanni dit: 29 juin 2013 à 11 h 59 min


…les propriétaires, les clans, les financiers, les usufruitiers…mutés en  » Cyclopes « ,…des temps d’aujourd’hui,…
…dans les romans et livres,…l’autonomie, l’indépendance,…le port d’arme libre,…pour régler ses comptes d’oppression vite fait bien fait,…à l’ancienne,…en cas de provocation et non respect de l’humanisme quotidien,…
…verser le sang impie du profit aux chiottes,…
…et l’attente d’Ulysse,…de Zorro,…du marxisme et de la force de résistance par la solidarité,…en front commun contre les collabos de l’obscurantisme jésuites, capitalistes, et des superviseurs des aristocraties de l’administration des branleurs du sophisme,…

…Ulysse revient,…délivre les peuples des abuseurs, des tyrans aux sourires et mains de fer dans les gants de velours,…écrase les, putréfie les, moisie les,…
…délivre la terre de toute ces abominations et humiliations qui font honte aux Dieux du mérite d’avoir la terre en héritage,…etc,…
…Bip,…Bip,…Ah,…Ah,…

Sant'Angelo Giovanni dit: 29 juin 2013 à 0 h 31 min

…Bip,…Bip,…l’indépendance,…de la chevalerie campagnarde,…
…c’est pas du Pagnol,…tout de mêmes,…enfin,…un peu de respect insulaire, de la marmite au soleil,…

…la traduction inintelligible de Giov. Verga,…
…la fonction d’entreprendre pour posséder l’essentielle des compétences de l’intelligence est non pas de décrire ce qui est, mais de découvrir leurs raisons d’être,…
…mais encore, que cette compétence prouve une identité entre l’être et l’intelligible,…
…de telle sorte que là ou l’objet du livre paraît par sa nature échapper à l’intelligence de la traduction,…
…c’est que l’intelligence du traducteur ne réussit pas à atteindre son  » essence « ,…
…ou ne l’atteint que confusément,…

…l’intellectualisme socratique,…
…Nul n’est méchant volontairement,…et il suffit de voir le bien pour le faire,…
…avec l’âme, la volonté, les intuitions, les circonstances,…discernements des légitimités et authenticités,…
…l’objectivité intellectuelle n’en est pas une connaissance d’adhésion aux pouvoirs de collaborer,…aux croyances par les subjectivités,…qui dépassent son orientation,…etc,…Bip,…Bip,…Ah,…Ah,…
…l’intelligence par la conscience de sa lumière propre,…les activités en mouvement,…etc,…

des journées entières dans les arbres dit: 28 juin 2013 à 23 h 13 min

Uh, Uh !
c’est ce que l’on pourrait appeler des traboules linguistiques.
Aut’chose que le parler pointu-iste, isn’t it.
Mais assez « gandoisé »

Merci M. Godoy.

u. dit: 28 juin 2013 à 22 h 25 min

Alors là, Donnadieu, chapeau, vous m’en bouchez un coin, avec cette postface de Mme Vittoz.

Je suis complètement bluffé par cette sorte de translation du sicilien au lyonnais, pourtant improbable, en raison de la franchise du parti pris.

Mi rallegro!

John Brown dit: 28 juin 2013 à 22 h 13 min

Merci de nous faire découvrir Verga. Qui le connaît en France, en dépit de l’opéra de Mascagni? C’est aussi l’occasion de feuilleter le catalogue des Belles Lettres : que de trésors !

des journées entières dans les arbres dit: 28 juin 2013 à 21 h 24 min

j’abuse M. Godoy, j’en ai bien conscience.Mais je suis fan d’Andrea.

Et puis ce sont tous ces mots tous ces mots en -ismes qui me font venir des boutons.
Naturalisme, vérisme … heu, parisianisme ?

Voilà, j’ai retrouvé autre chose sur LE Sicilien.
Une post-face de Dominique Vittoz commence ainsi:

« Enfin, disons un mot de la situation qui est celle de l’écrivain traduit. Être traduit n’est pas un travail […], c’est une semi-passivité semblable à celle du patient sur le lit du chirurgien ou le divan du psychanalyste, riche toutefois d’émotions violentes et opposées. Devant une de ses pages traduite dans une langue qu’il connaît, l’auteur se sent tour à tour, ou tout à la fois, flatté, trahi, ennobli, radiographié, castré, aplati, violé, enjolivé, tué. Il reste rarement indifférent devant le traducteur, connu ou inconnu, qui a mis le nez et les mains dans ses tripes : il lui enverrait volontiers, tour à tour, ou tout à la fois, son cœur dûment emballé, un chèque, une couronne de lauriers ou une provocation en duel.

Primo Levi, «Traduire et être traduit»,

in le Métier des autres »

http://www.vigata.org/traduzioni/caccia_fr_notatrad.shtml

des journées entières dans les arbres dit: 28 juin 2013 à 20 h 03 min

« Quiconque va en Sicile, devrait avoir lu quelques pages de Verga. Quiconque a lu Verga, devrait aller en Sicile » (P. 9)

aarf, j’avais promis de ne plus revenir dans ces Républiques de mal logés,pour quelque temps, mais là c’est plus fort que moi.

Permettez M. Godoy, que je réécrive ce passage:
« Quiconque va en Sicile, devrait avoir lu-aussi- quelques pages de Camilleri. Quiconque a lu Camilleri, traduit par S. Quadruppani ou D. Vittoz, devrait aller en Sicile »

http://quadruppani.samizdat.net/spip.php?article15

Uh, Uh !

pour info dit: 28 juin 2013 à 19 h 00 min

Philippe Godoy, je vous rassure : ne prêtez pas attention aux deux commentaires ci-dessus. Les habitués de ce blog savent que « u » est un plaisantin. N’en prenez pas ombrage.

u. dit: 28 juin 2013 à 12 h 31 min

L’opéra de Mascagni est magnifique.
C’est vrai qu’il peut être facilement folklorisé.

L’usage qu’en fait Coppola, dans Godfather III, est très intéressant.
L’histoire est dédoublée, sur la scène et chez les spectateurs.
C’est presque réussi.

La morte di Michael Corleone…
On ne va pas chicaner: c’est réussi.

u. dit: 28 juin 2013 à 12 h 21 min

« …On dirait que sur l’œuvre du prosateur sicilien, sur sa vie même et sa mémoire, un interdit pèse »

Un interdit?
N’est-ce pas ennoblir l’ignorance?

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