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La République des livres
Henriette, like a rolling stone

Henriette, like a rolling stone

Par Yannick Séité

Seite-YannickLe 26 mars 1764, alors que, depuis bientôt deux ans, il réside à Môtiers-Travers, dans les États du roi de Prusse, Jean-Jacques Rousseau reçoit une lettre signée du seul prénom d’Henriette. Cette inconnue – aujourd’hui encore, son identité demeure un mystère – s’y avoue peu douée dans le métier de vivre et vient en conséquence solliciter le conseil de Rousseau, que les récentes publications de La Nouvelle Héloïse puis d’Émile ont établi dans toute l’Europe et au-delà comme un ingénieur des âmes humaines et un expert dans les choses de l’éducation.

(…) Au moment où il reçoit la quatrième lettre d’Henriette, Rousseau vient de mettre en chantier des mémoires qui deviendront les Confessions, pendant qu’à Paris, le même bourreau brûle les Lettres écrites de la montagne. (…) Fallait-il donc que les lettres d’Henriette se distinguassent des ordinaires «paperasses» pour que, dans un contexte aussi dramatique, le peu aimable Rousseau fasse l’effort de répondre à cette inconnue. De fait, il suffit de lire les premiers alinéas de la lettre liminaire pour comprendre pourquoi Henriette a requis le philosophe et lui a fait secouer sa paresse ordinaire, chassant pour un moment les nuages qui offusquent son esprit. Aucun siècle n’a produit autant de correspondances de qualité que le dix- huitième et il s’en publie tous les jours ou presque d’inédites qui méritent vraiment la lecture. Mais les huit lettres qui constituent la correspondance complète d’Henriette et de Rousseau comptent parmi les plus fulgurantes, les plus riches et les plus belles de ce siècle de l’épistolaire.

Les cinq missives d’Henriette suffisent à la placer au même rang que Julie de l’Espinasse ou que Madame d’Épinay et souvent en avant quant à l’originalité de la pensée et à la qualité de son expression. Du même coup, il est malaisé de comprendre pourquoi cela fait plus d’un siècle qu’aucune édition séparée n’en a été proposée au public: pour lire aujourd’hui les échanges entre Jean-Jacques et Henriette (symétrisons leurs appellations mutuelles en usant, pour l’un comme pour l’autre, des prénoms), il faut aller les chercher dans la monumentale édition de la Correspondance complète de Rousseau procurée par Ralph A. Leigh aux Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, où elles s’étalent sur cinq ou six d’entre eux. La fonction de ce petit livre est donc simple : rendre enfin visible, lisible dans son intégralité l’un des plus singuliers, des plus beaux et des plus passionnants échanges épistolaires d’un siècle qui a porté l’art de la lettre à son sommet.07c.-Quentin-de-La-Tour--Portrait-de-Jean-Jacques-Rousseau

Si vous me jugeriez dans l’exception

Le talent de plume et la supériorité intellectuelle d’Henriette ont beau sauter aux yeux – et d’abord à ceux de Rousseau –, sans doute n’auraient-ils pas suffit à convaincre le philosophe de lui répondre si elle ne les avait doublés d’une grande finesse rhétorique et pour ainsi dire tactique. Deux traits caractérisent Henriette: son rousseauisme et sa mélancolie. Quant à la seconde, on découvrira, dans sa grande lettre autobiographique initiale, avec quelle intensité elle peint « les jours nébuleux et sombres où le dégoût et l’ennui se font sentir », la dépression qui préside à ses réveils et quelles sont à son sens les causes qui expliquent cette mélancolie (…) Elle vient donc lui demander en bonne et due forme une dispense, pour parler le langage ecclésial. Pour le dire autrement, elle sollicite de son inventeur même l’autorisation de s’excepter d’un système philosophique qu’elle assure par ailleurs faire entièrement sien, principes comme applications.

Henriette est donc une rousseauiste hérétique. Toutes choses égales par ailleurs, elle se trouve, au sein de la philosophie de Rousseau, dans la position même qui est celle de Rousseau au sein des Lumières : en exclusion interne, pour détourner une formule que Jacques Lacan appliquait au sujet de la science. Leur correspondance puise son énergie et même son existence dans cette hérésie en tant que l’hérésie est familiarité distante : Henriette parle le même langage que Rousseau, elle se veut une disciple et à tant d’égards elle l’est mais en même temps elle conteste et fait travailler de l’intérieur la pensée du philosophe, en particulier sur la question de la différence des sexes. Elle a su piquer la curiosité de Rousseau, exciter son intelligence. Son intrusion épistolaire dans le monde du philosophe a détourné à son tour ce dernier, au moins un instant, « des idées noires et désespérantes» dans la compagnie des- quelles il est contraint de vivre.

Ce n’est pas tant qu’elle pose une question à un consultant, c’est qu’elle constitue en elle-même la question. Par son existence et sa manière de la dire, par la qualité de son intervention, Henriette s’institue pour Rousseau en défi : lui qui se dit fatigué, incapable ou plus désireux de penser, lui qui se complaît dans un «petit cercle d’idées» au risque de l’égoïsme logique, elle l’oblige à rompre ce cercle voire à porter sa pensée aux limites. Elle lui pose tant et si bien problème qu’elle finira par lui arracher cet oxymore superbe, qu’on lira dans la seconde lettre de Rousseau et qui dit assez la réussite rhétorique de l’hérésiarque: « vous m’êtes une affligeante énigme ». Rousseau aime les énigmes – qu’on se souvienne de celle sur laquelle s’ouvrent les Confessions – mais celle-là lui donne de la peine, dans tous les sens du terme.

Hérétique, Henriette l’est d’abord par la sollicitation de dispense qu’elle adresse au philosophe. Là réside bien sûr son suprême culot. Mais sa mise à l’épreuve du système de Rousseau, singulièrement de sa pensée du féminin, ne se borne pas à sa demande d’exception. Forte de son allégeance, elle multiplie les provocations (…) Mais si Henriette se contentait de lancer des grenades, jamais le commerce épistolaire ne se serait amorcé. Elle est plus fine et forte que cela. Voyez comment elle s’approprie le système, le fait jouer sur lui-même. Le prolonge dialectiquement (…) Etc. Le lecteur lira. Rolling stone non incluse dans l’édifice social, Henriette y gagne du coup une liberté merveilleuse. Qu’on admire en effet la chaîne argumentative qui sous-tend sa première lettre et que l’on peut restreindre aux dimensions du syllogisme suivant: C’est entendu, les femmes ne sont pas destinées à l’étude ; Mon histoire et les vices de la société font que je ne suis ni homme ni femme ; Je puis donc en toute licéité me consacrer à l’étude, n’est-ce pas, Monsieur Rousseau?  Tels sont, au plus serré, les termes de sa requête (…)

Les pores de l’âme

On se demande ce que l’on doit davantage admirer chez cette inconnue de sa pensée ou de la manière dont elle l’exprime. Notons d’abord qu’elle réussit à placer des mots sur un mal qui, affectant l’être en sa plus fine pointe, émousse tout désir et d’abord le désir de dire: Rousseau lui-même salue «l’énergie» avec laquelle elle parvient à décrire l’instabilité sans bords, l’approfondissement sans fond de l’horreur mélancolique (…) Plus banalement, Henriette a le sens des formules frappantes: quelle idée que ce «les pores de mon âme»; quelle trouvaille que cet alexandrin implorant : « puisqu’il faut que je vive, apprenez-moi à vivre»! Et son art des maximes, par un sensible effet d’émulation, contraint Rousseau à produire certaines de ses plus lumineuses formules. (…)

Il en a sûrement coûté beaucoup à Henriette de devoir renoncer à des échanges qui, même inaboutis, ont illuminé son existence. Outre la satisfaction d’amour-propre que représente le fait d’intéresser le plus fameux penseur de son temps, il y a l’effet concret, euphorisant des réponses de Rousseau qui dispersent les brumes de la mélancolie et rendent Henriette à la vie. À distance, elle suit avec une attention qu’on imagine passionnée les pérégrinations européennes du philosophe, dont les « bruits publics » rendent fidèlement compte (…)

Notre temps est mieux armé que les années 1900 pour lire, pour lire enfin Henriette. Car je m’avise que, plus que la correspondance de cette jeune femme avec Rousseau, mon intention a peut-être été prioritairement de rendre accessible le portrait, les analyses, et l’accent de la partie féminine de ces échanges dissymétriques. Le moment est venu de lire Henriette.

Yannick  Séité

 

Rousseau – Henriette

Correspondance [1764-1770] 

140 pages, 10 euros

Editions Manucius (en librairie le 6 mai)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

3 Réponses pour Henriette, like a rolling stone

xlew.m dit: à

Qu’il soit mis, jusqu’à la fin des temps, à votre entier crédit la révélation que vous nous livrez aujourd’hui : « Like a rolling stone » fut donc bien composée par Jean-Jacques en 1765 à La Nouvelle Genève (que les Anglais continuent d’appeler bizarrement ‘New York’, comme si la Suisse n’avait pas acquis l’ancien comptoir britannique en 1764) à Greenwich Village et que son inspiration doit tout à cette Henriette.
Toutes les autres hypothèses tombent enfin pour toujours dans l’oubli. La longue lettre de Rousseau ne doit rien à Edie Sedgwick ou même à Joan Baez (et encore moins à Antoinette Deshoulières), elle n’est pas plus auto-référentielle comme nous l’expliquèrent d’anciens critiques trop férus des fameux mouvement réflexifs qu’ils prêtèrent à l’âme rousseauiste (comme si Rousseau, dans son pacte autobiographique, était incapable de se pencher sur les autres et d’étudier leurs émotions.)
Paris, 1765. Les auteurs-compositeurs de la pensée qui comptent viennent tous d’Angleterre, Hobbes vient d’y faire un séjour de dix ans, les chansonniers français sont en exil dans leur propre pays (le concept de « l’inclusion externalisée » leur doit tout), les hispters helvético-américains sont dans les limbes, dans vingt-cinq ans Edmund Burke battra à plate couture dans les charts et les billboards ce brave vieux Thomas Paine. C’est bien la longue lettre de Rousseau, en réponse au long blues de la jeune Henriette, qui mit en sourdine le boom bruitiste de la « British invasion » et ses groupes de musique épistolaires. Dommage que la lettre mit tant de temps à franchir l’Atlantique, en 1965, lorsqu’elle nous parvint, tout semblait joué.

des journées entières dans les arbres dit: à

Merci Yannick Séité, de ce billet sur Jean-Jacques, elle manquait cette échappée belle.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET HENRIETTE

Forcé de quitter la France, au mois de juin 1762, après la publication de L’Emile, et réfugié à Motiers- Travers, dans le comté de Neuchàtel, Rousseau, durant l’espace de quelques années, reçut une correspondance considérable, émanant de tous les rangs de la société. Princes, grands seigneurs, duchesses, marquises, bourgeoises, savants, érudits lui faisaient parvenir des
lettres de divers points de l’Europe sur les sujets les plus variés, et il répondait avec ce charme pénétrant, cette éloquence entraînante qui sont sa marque distinctive.

http://archive.org/stream/jjrousseauethenr00rous/jjrousseauethenr00rous_djvu.txt

des journées entières dans les arbres dit: à

Si vous permettez, c’est le titre de votre chronique qui me fait penser à tout autre chose qu’à Jean-Jacques et ses leçons de musique.
http://www.youtube.com/watch?v=g1s47L8DrJ0

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