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La République des livres

La langue de Louis Guilloux

Par Jean-Pierre Pisetta

    Louis Guilloux. Ni d’Ève ni d’Adam. À part dans le nom d’une amie normande qui s’appelle Le Guilloux, jamais entendu ce nom-là. Et jamais su que cet homme-là était un grand écrivain. Breton. Briochin, comme on dit, c’est-à-dire originaire de Saint-Brieuc.

Presque devant la station de métro la plus proche de chez moi trône, sur quatre échasses, une boîte à livres. J’y jette toujours un coup d’œil en passant, quand je n’y jette pas moi-même un ouvrage et, ce jour-là, j’y ai pris Le pain des rêves de cet auteur, de moi inconnu mais publié quand même par Gallimard dans cette vieille édition jaunie de 1942.

Une révélation. Un ton surtout, qui m’a happé d’emblée, le ton de quelqu’un qui raconte, à voix haute, une histoire et qu’on lit comme si on l’entendait, cette histoire, de la bouche même de l’auteur.

Après avoir lu, avec délectation, Le pain des rêves, j’ai appelé un bouquiniste de Bruxelles qui, à mon grand étonnement, non seulement connaissait très bien Louis Guilloux, mais avait une dizaine de livres de l’auteur, dont, notamment, Le sang noir, le roman, paru en 1935, qui lui avait valu une consécration dans le monde des lettres françaises.

Un peu plus tard, ma sœur, à qui j’ai fait part de ma découverte, m’a signalé que, sur France-Culture, une série de quatre émissions de près d’une heure chacune avait récemment été consacrée à l’écrivain briochin, série que j’ai intégralement écoutée, bien sûr. Et, autre grande surprise, durant ces quatre heures d’interventions éclairées et éclairantes, personne, jamais, n’a évoqué la langue de Guilloux qui m’a, personnellement, hautement séduit. Celle de presque tous ses livres, à l’exception, par exemple, de celle de La confrontation, livre plus tardif et à la langue plus communément littéraire, différence qui mériterait, elle aussi, une analyse.

Cela faisait très longtemps que je n’avais plus ressenti la nécessité, en lisant un livre, d’avoir un dictionnaire à portée de la main. J’apprenais, dans les romans de Guilloux, nombre de mots nouveaux et j’y découvrais, en outre, un tas de mots qui ne figuraient pas – ou plus – dans le Petit Robert, le dictionnaire dont je m’étais muni pendant ma lecture. S’agissait-il de mots ayant cours en Bretagne, et plus précisément à Saint-Brieuc, ou de mots dont l’usage s’était tout simplement perdu ? Il ne s’agissait pas que de mots, mais aussi de tournures, autrement dit de mots réunis et formant des unités nouvelles, surprenantes, « originales ».

Aucune des personnes interviewées au cours de ces quatre heures d’émissions n’a fait allusion à ce vocabulaire si particulier, au langage de Louis Guilloux. Ma culture littéraire est-elle si pauvre que ce que j’ai pris pour une grande et sublime « originalité » n’a, somme toute, rien d’exceptionnel et que, par conséquent, elle n’a pas lieu d’être signalée ?

Au risque de passer pour un béotien en littérature, je voudrais relever ici quelques-unes de ces trouvailles rencontrées dans les trois premières pages du dernier roman dont je viens d’entreprendre la lecture, Angélina, datant de 1934, non sans mentionner, pour ceux qui ne le sauraient pas, que Guilloux descendait d’une lignée d’artisans pauvres.

Je soulignerai les mots ou tournures qui attestent, selon moi, de l’originalité de langage susmentionnée. Nous sommes au tout début – dès les premières lignes – du livre.

« Le père Esprit fumait sa pipe et faisait brondir son rouet qui sonnait l’antiquaille : flip-flop, ronchonnait la pédale, flip-flop. Et la roue : bron-bron. Assis par terre, à cul plat, ses deux fils dévidaient des écheveaux de coton. (…). Lebaisser du jour annonçait qu’on se mettrait bientôt à table.

À genoux sur la dalle du foyer, Anne-Marie soufflait au feu… Un saut de flamme lui griffa les joues. (…) Le père Esprit, la regardant, hocha la tête : sous la devantière, le ventre pointu d’Anne-Marie présageait que l’enfant était mûr.

“Va falloir, dit-il, penser sérieusement au berceau. Est grand temps. Dimanche, ma foi, je m’y attellerai.

– As-tu le nécessaire ?

– Pardié ! Tu vas voir la belle pièce que je te menuiserai.

Les gamins s’ennuyaient. D’habitude, tout en poussant son ouvrage, le père Esprit leur débitait des contes. Des contes à dormir debout, qu’il disait, des histoires à Robert mon oncle, des bêtises qu’il inventait tout de saut, comme les aventures de la cabane volante.

Retour de l’école après quatre heurs, ils avaient tordu chacun une chiffe de pain bis trempé dans le café noir (…).

La soupe, dans le coquemar de terre vernissée, bouillait à petit trot sur le trépied, emplissant l’atelier de son embaume. (…)

Le père Esprit se donna l’aise de bourrer une nouvelle pipe, puis : flip-flop-flip-flop. Le revoilà reparti à son rouet.

“Un berceau, se disait-il, j’en aurai pour deux heures de temps.”

À la naissance de leur premier, Henri, il avait fabriqué un berceau de fortune. Mais un hiver, on l’avait brûlé pour se chauffer. Avait fallu en bâtir un second, le petit Charles venu. Il avait subi le sort du premier. Demain, le père Esprit en boutiquerait un troisième. Il avait acheté à son voisin des caisses à claire-voie qui feraient très bien sa balle.

“Taisez-vous les enfants ! Pas tant de débit…” commanda la mère.

(…) Le père Esprit ne chicanait jamais sur son sort. Il était pauvre, il misérait. Toujours sur le peu, sur le juste. Pas de l’eau à boire, dans ce métier de galérien, sans parler du pain de chien qu’on rongeait. Et s’échigner d’un soleil à l’autre ! »

Vous écrivez comme ça, vous ? Et vous en connaissez beaucoup d’autres qui écrivent pareil ? Est-ce parce que je suis traducteur que mon attention est attirée par les mots et les associations de mots que privilégient les écrivains ? Parce que je me demande toujours comment on pourrait rendre cette singularité sous d’autres cieux ? « Ses livres déjà traduits en une quinzaine de langues… » annonce la notice placée sur la page de garde : bonjour pour trouver les correspondances adéquates, pour conserver cette richesse lexicale.

« Hier, c’était vendredi et dans la cour on a tué le goret pour la charcutière, la vieille Perrine. Le tueur, c’est un vieux qui louche sous sa casquette à pont et débagoule des mots dans sa grosse moustache, on ne comprend pas seulement lesquels. »

À quand une cinquième émission, un livre, une thèse sur les mots et la langue de Guilloux ?

Jean-Pierre Pisetta

(« Jean-Pierre Pisetta » photo D.R. ; « Louis Guilloux en 1978 » photo Louis Monier)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

10

commentaires

10 Réponses pour La langue de Louis Guilloux

et alii dit: à

bonjour!
eh bien, je connaissais L.Guilloux que j’ai trouvé à la bibliothèque de St Amand Montrond (cher) mais je ne connaissais pas le coquemar: »Ce type de pot caractéristique de la période médiévale est bien attesté à Saint-Denis. dit WIKI.
MAIS POURQUOI PAS DES AMIS DE L.GUILLOUX? demandez à Mona OZOUF !

père plexe dit: à

Toutes les thèses sur son œuvre ? Eh bé !
https://lguilloux.hypotheses.org/resumes-de-theses

Et du côté de la société des amis ? : http://www.louisguilloux.com/

Je partage votre plaisir à lire cet auteur, découvert grâce à une anthologie de la littérature prolétarienne d’expression française…et à quelques camarades lisant depuis plus longtemps…avec le tropisme politique qu’on devine.
Mais il est vrai que jamais je ne m’étais posé ces questions-là, que je trouve pertinentes.

Cela dit, un vieux à casquette à pont qui débagoule, des flip flop onomatopéiques, des tournures avec des mots dans le désordre, on a déjà lu ça, rayon polar mais pas que. Peut-être moins couramment que chez Louis G., de mémoire. (Amila/Meckert, Ceux du trimard de Marc Stéphane, Vautrin et son cri du peuple, Genevoix ? Etc.)

Et enfin et surtout du courage pour vous, traduct-eurs-trices de tous pays : unissez-vous !
Et merci à vous, et merci aux dicos ! Etc.

Marc Court dit: à

Il est possible qu’ait pesé ici l’exemple de Le Braz, le grand folkloriste, qui francisait avec discrétion des expressions bretonnes type «  il la bonjoura ». Pour autant, tout n’est pas breton ici, mais pouvait être employé par le petit peuple. Ainsi Antiquaille, et devantiere, mot formé sur devantiere, que j’ai trouvé chez le Père Maunoir au sens de devant d’ autel, on s’explique ici la dérivation qui mène de l’antependium sculpté au tablier, avec dans les deux cas. L’ Enfant. Boutiquer est sans doute aussi un emprunt français, quoique le mot Boutik ait été forgé assez tôt avec un sens plus large. Qq chose comme un petit local. ( Maunoir plus dico) Une observation. La tonalité d’ensemble évoque plus le Gallo- sans les déformations-que le briochin. On peut se demander si cette langue n’est pas forgée, un peu comme le faisait en bien moins bon Emile Bergerat, le gendre de Gautier, très prolixe en néologismes, mais tous malheureux. Je reviendrai si je trouve autre chose. Cordialement. MC

Marc Court dit: à

Expressions vieillies mais qui n’ont -à ma connaissance-rien de breton. Se donner aise/ le débit au sens de paroles// s’echigner’( variante dialectale de s’acharner?)/ en bâtir pour en construire (?)/ en avoir pour deux heures de temps n’est pas propre à LG.:/ faire sa balle égale son paquet, sa marchandise, par dérivation faire l’affaire. Eux memes dérives des paquets, ballots,?attestes des le 17ème siècle. Reste la construction « miserer sur »!qui peut être un équivalent français forge pour un bretonisme, ou un français bretonise en sa structure. On commence à se rendre compte que le mouvement s’est effectué dans les deux sens et que les deux langues se sont mutuellement influencées donnant un breton dit de coalescence, pris entre le français et sa propre structure. Ceci dès le Dix-septième siècle. Quelques vérifications et une Biblio restent à faire. Cordialement. MCourt

Paul Recoursé dit: à

Ce sont des mots de l’une des deux langues régionales de Bretagne. les tournures en sont aussi.
Parole d’un natif en parler gallo !

A suivre, à coup sûr !
P.rec…

Paul Recoursé dit: à

Merci Marc court
En fait en expert de la langue et des langues, notre ami a soulevé deux lièvres à tout le moins :
– la question de la voix dans les récits de Louis Guilloux
– celle des sources de langues mobilisées.
En effet, Guilloux, de La maison du peuple au Jeu de patience en passant par Angélina et Le pain des rêves emploie volontiers le gallo , sa langue maternelle briochine -paternelle en l’occurrence.

Marc Court dit: à

Oui le « saut de flamme » est une orchestration peut-être locale du « retour de flamme « et à défaut de pain, la »vie de chien «  reste très employée dans l’Ouest morbihanais. L’hypothèse d’un Gallo-Briochin-Guilloux se confirme comme le dit très justement Paul Recourse. ( pas d’accent sur mon téléphone, mes excuses. C’est peut-être aussi un effort à replacer par rapport au renouveau européen ( pensons à Ramuz) du roman régionaliste des annees 1920-1930, qui ne dédaigne pas la langue locale et s’en inspire parfois . Il faudrait voir les éditeurs de Louis Guilloux et ses liens avec une personnalité de même milieu comme Henri Poulaille,très puissant chez Grasset avant guerre

Marc Court dit: à

Vérification faite, c’est un auteur Grasset jusqu’au Sang Noir de 1934 où il passe à la NRF. Il a donc connu l’école Poulaille lequel avait tout de même découvert Ramuz. Bien à vous. MC

LAMBERT dit: à

La collection Folio a publié une correspondance Albert Camus Louis Guilloux il y a deux ans.
Bonne lecture!

laulau dit: à

Un hommage justifié à Louis Guilloux . J’ avais lu un propos de jean Daniel , l’ancien directeur du nouvel Observateur disant que  » Le sang noir » était le seul roman dostoievskien français. L’historienne américaine de la littérature Alice Kaplan a consacré livre très intéressant à Louis Guilloux interprète dans l’armée américaine en 1944 ,  » L interprète » .Le livre montre que les soldats noirs américains étaient discriminés ( unités ségrégées) et étaient condamnés pour viols bien davantage que les soldats blancs.

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