de Pierre Assouline

en savoir plus

La République des livres

Le surréalisme est-il vraiment mort ?

Par Daniel Lefort

Voilà la question qui revient régulièrement chez ceux qui, de plus en plus nombreux, n’ont eu aucun contact direct, vivant, avec lui. Et la réponse qui s’ensuit, presque toujours positive, veut qu’il se soit tant dilué, vaporisé dans la mode, les modes – de pensée comme de comportement – et même, c’est bien le moins, dans la littérature, que son existence, un siècle après sa naissance, prend un petit air posthume, quelque chose comme un monument de cendres.

Et pourtant ! Avec la parution de Chroniques de la boîte noire (161 pages, 19 euros, Maurice Nadeau), il suffit de la reprise en volume d’un ensemble de chroniques écrites entre 2002 et 2004 par l’un des derniers membres du dernier groupe surréaliste, Alain Joubert, pour que la magie opère à nouveau et qu’on se prenne à rêver : et si l’esprit du surréalisme était là ? Et peut-être plus encore que l’esprit : la passion pour la vie, l’indignation devant un monde gouverné par l’imposture, la dénonciation des injustices, le refus de l’asservissement, le  goût du merveilleux, et j’en passe… L’engagement d’Alain Joubert envers la Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau consistait à retrouver dans certains romans noirs leurs liens avec d’autres œuvres et situations, leur « boîte noire, révélatrice du « dissimulé » ou de l’« inconscient » qui ont provoqué [leur] existence. » Il ne fait ainsi qu’évoquer sa propre démarche lorsqu’il salue tel écrivain qui « nous a fait voir l’inaperçu et rendu visible l’impalpable ».

À la lecture de cette quinzaine de chroniques, on s’aperçoit que ce programme, assez bien respecté dans les premières, prend rapidement de passionnants chemins buissonniers qui mène du roman noir à la poésie, du situationnisme à la mise en question de l’imposture féministe ou religieuse, passant de la carpe au lapin, ou plutôt du saut de carpe au bond du lapin car tout y est primesautier, porté par la fraîcheur et l’alacrité du style, mis en mouvement au moindre souffle sur la phrase, souffle d’un mot ou d’une expression que l’italique, vient énergiser. Blanchot et Rimbaud sont convoqués pour éclairer un roman d’angoisse norvégien, deux romans noirs du Mexicain Guillermo Arriaga (par ailleurs scénariste des meilleurs films d’Alejandro González Iñárritu) et de l’Irlandais Eoin McNamee appellent le tome 3 de la correspondance de Guy Debord : autant de passerelles, de voies de traverse, de fausses digressions qui amènent au vrai sujet que Joubert tient à cœur, allant même jusqu’à inverser le processus en partant d’un horizon si lointain qu’il finit par s’exclamer à la fin d’une chronique : « Tiens, je n’ai pas parlé du roman noir ! ». Il est vrai qu’il a pris soin de nous prévenir que « l’exercice critique appliqué aux romans noirs relève à la fois du funambulisme et du somnambulisme […], le balancier de la raison oscillant entre le probable et l’impossible. »

Question de génération, il ne se prive pas de saluer au passage ses contemporains surréalistes, fidèles et ô combien actifs – Nelly Kaplan, Annie Lebrun ou Philippe Audouin – et de se référer avec l’enthousiasme de jadis à sa rencontre avec André Breton – « ce qui détermina [sa] vie une fois pour toutes » – et au surréalisme, qu’il découvrit à l’âge de seize ans. Cela nous vaut une belle et émouvante lettre à Écusette de Noireuil, reprenant l’épilogue de L’amour fou pour une mise au point sur le refus que dresse la personnalité irréductible de Breton face à la momification muséale. Son mordant n’a d’égal que l’humour allègrement iconoclaste que Joubert manie avec une vigueur proprement surréaliste, que ce soit contre les philosophes patentés :

« les authentiques, les professionnels, ceux qui ont un diplôme accroché au-dessus du buffet de la salle à manger »,

ou les icônes de la religion :

« Le chiffre 13, c’est bien connu, porte en lui un double sens : malheur pour les uns, chance pour les autres. Cette ambiguïté s’est incarnée dans la Cène, par exemple, ce casse-croûte divin à base de pain et de vin rouge, où un individu nommé Jésus assuma le rôle de treizième convive. »

Il n’y a pas loin de l’humour au pamphlet qui s’en nourrit, et Joubert se saisit les sujets du moment pour lancer sa volée de bois vert et sa rage sur « les groupuscules féministes » et leur « femellitude », ou sur la dictature de Fidel Castro qu’il analyse comme « l’exploitation de l’homme par l’État ».  Mais il serait abusif de ne voir ici que l’affirmation protestataire du surréalisme. Il serait trop facile aujourd’hui de tricher avec le surréalisme et de confondre son « inépuisable réserve de mépris pour le scandale du monde » avec les médiocres saillies dites philosophiques et les misérables revendications communautaires qui encombrent actuellement la vie publique. Joubert nous délivre un message vigoureusement positif – si bienvenu, et même indispensable en nos temps d’anomie pandémique – qui s’appuie sur le sens du « sacré immanent », la puissance des mythes, la créativité artistique des femmes ou encore les prestiges du jazz, « si proche de l’écriture automatique ». Rien n’est plus essentiel à l’heure qu’il est pour résister à la montée des eaux glauques à travers les fractures insupportables de notre société.

Alors, surréalisme pas mort ? À ceux qui seraient tentés de lui appliquer la réflexion faite par Julien Gracq au sujet de Proust – « L’émerveillement qu’il me cause me fait songer à ces sachets de potage déshydratés où se recompose dans l’assiette, retrouvant même sa frisure, soudain un merveilleux brin de persil » – les chroniques d’Alain Joubert, réunies en bouquet de feu d’artifice, ne relèvent pas de la résurrection post mortem, mais bien du vivant en le présentant intact, dans toute la force de son âge à longue portée.

Daniel Lefort 

(« Daniel Lefort » photo D.R. ; « André Breton et Julien Gracq, 1961 » photo Henri Cartier-Bresson)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

2

commentaires

2 Réponses pour Le surréalisme est-il vraiment mort ?

Albert Bensoussan dit: à

Cette analyse lumineuse des dérives d’une société maladive par le biais d’un esprit surréaliste qu’on veut croire toujours vivace, entre l’humour et les coups de poing d’Alain Joubert, face à tous les intégrismes, totalitarismes et communautarismes, est,pour le lecteur qui s’y plonge, comme un bain de jouvence.

xavier b. masset dit: à

Les fonctionnaires de la compagnie surréaliste de l’après 1966 étaient des stewards sans pilote et sans avion, à l’image des révolutionnaires sans révolution d’André Thirion.
Lorsque Schuster et Pierre virent arriver ce Joubert qui flamboie, officier en maître des agendas au mess de Breton, puis faire jouer sa crémeuse légende noire au comptoir des cafés, sur le zinc doré de la mort du temps, leurs noeuds lymphatiques ne firent qu’un tour de filtration.
José Pierre racontait déjà ça dans ses Tracts et Déclarations Collectives, publiés et annotés par lui aux éditions Losfeld, vers 1980, avec autant de mauvaise foi que de lucidité, beaucoup d’entrain et de sérieux.
Breton n’avait rien contre brouiller la donne au sein du jeu de ses courtisans, ils n’étaient rien sans lui, rien sans la cortisone post-dadaïste qu’ils lui suçaient à même le tétin, le soir, après le turbin dans leur lycée de banlieue.
Le lien Joubert né d’un article de la revue de Nadeau, le rappelle avec éclat.
Les Champs magnétiques ne firent rien naître, spéculations à la bourse professorale mises à part, ce que les auteurs leur demandaient puisque la littérature se devait de succomber sous son propre poids d’ondes sombres, de gaz et de poussières, séculaires.
Dadaïsme qui réussit, empreinte positive d’une négation qui ne laissa aucune marque sur le divan de l’esprit public, au grand dam de ceux qui proclamaient la poésie bientôt faite par tous et pour chacun, le Surréalisme pétrit sa victoire, qui ne fut totale que via la publicité et la diffusion de slogans politiques – après une parenthèse de quelques semaines en mai 68 où l’atelier des affichistes fut royalement noir dans l’humour, dans la rare souveraine saisie d’une chimie surréaliste purement encrée -, tout n’est pas faux au vu de cette exposition des choses, point ultime de la dispersion de son brouillard dans la société des vents de lettres.
De la beauté des commencements, les poèmes d’Aragon et de Breton promettaient beaucoup avant de devenir, dès la deuxième strophe, des fabriques à images compressées, sans histoires, au même format, pas étonnant que seuls les écrivains s’y retrouvent, et que les peintres leur mangèrent la laine sur le dos – sauf Paalen, faut pas pousser les volcans ovins trop loin dans le sfumato rigoureux des alpages de l’hiver islandais.
Madame de Noireuil récusa les lièvres de mars d’Elisa B. planqués derrière le mur du bureau de son père, tout du mur mouvant filait au musée Pompidou de toute façon.
Dans une aporie bizarre, ce même Pompidou servit à casser la réputation de Max Ernst au prétexte que l’une de ses toiles avait été achetée par un président amateur de sur-modernité à l’ancienne.
Breton lui-même vendit son diplôme de medecine-man des âmes en cédant aux Anglo-Suédois, pour exploration post-mortem au Museet, le Cerveau de l’enfant, de cavourienne mémoire, peint par de Chirico, qui pendait en nue-propriété au salon.
Mise au point d’un vaccin Moderna, l’homme de 1713 ne couvait-il pas, entre deux galets, dans son cabinet d’art la carapace d’un pangolin ?
André B. était un vrai voyant, je le dis sans ironie mal placée.
Les lourdingues allusions anti-chrétiennes de Joubert ne sont que vagues échos d’un pamphlet de 1930 écrit par les dissidents du Second manifeste menés par G. Bataille où l’on pouvait voir en frontispice la tête de Breton ceinte d’une couronne d’épines.
Son antiféminisme paraît bien scolaire, au dessein tremblant, encore une pâle imitation de celui de Breton, accusé certainement à tort, comme prouvèrent ses derniers textes.
Joubert et Cuba, on pourrait s’en faire une toile d’après l’article-Nadeau si c’était intéressant, les complaisances pré-woke révolutionnaires existèrent bel et bien, dès 1969.
Toyen, puis Kundera, en apprécièrent à Paris l’atmosphère sans faire la gueule.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*