de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
De bons enfants, malgré tout

De bons enfants, malgré tout

Parfois, on se demande ce que serait la littérature sans les géniteurs de l’écrivain. Qu’il leur mette une claque ou qu’il les envahisse de leur tendresse, l’exercice a tout de la figure imposée. Comme un passage obligé pour mieux tourner la page, dût-elle peser des tonnes, avant d’entrer dans le vif du sujet. Encore que certains s’y résolvent à mi-chemin tel Albert Cohen avec Le Livre de ma mère (1954) ou Marcel Pagnol avec La gloire de mon père/ le château de ma mère (1957). On observera d’ailleurs que les parents sont plus rarement traités en couple. Soit l’un, soit l’autre. Le cas avec les récits clairement revendiqués comme autobiographiques de Sophie Avon et de Pascal Bruckner. Elle, sa mère. Lui, son père.

Dire adieu (140 pages, 14 euros, Mercure de France), quel beau titre, déjà. A l’image de ce qu’il recouvre. Sensible sans sensiblerie, ambivalent sans ambiguïté (dans le Sud-ouest, on se dit aussi bien bonjour qu’au revoir par un adieu), dépouillé sans sécheresse, le livre de Sophie Avon est un tombeau pour une mère aimée quoique pas toujours aimable. On hésite à écrire : une maman. Mélancolique, dépressive, pas alcoolique mais jouissant de se proclamer telle, potomane compulsive, mal élevée mais maniaque du respect des usages (surtout la grammaire, la syntaxe, autant dire la langue dans sa propreté ou, pire, sa prétendue pureté), assez excentrique pour recevoir ses amies en slip, ou pour apprendre à ses enfants les chants de Baden-Powell et ceux de la Légion étrangère. Du genre à se faire offrir les BD érotiques de Manara pour Noël. De toutes les misères que la vie lui a infligées – mort de son bébé à l’âge de deux jours, rapatriement d’Algérie à l’Indépendance, coma d’un neveu, mort de ses parents- rien ne l’a atteint comme la séparation avec son mari après vingt-cinq ans de vie partagée : « Son divorce devait devenir le trou noir de son existence, son centre de gravité ». Après le départ forcé d’Oran, on se retrouve du côté de Bordeaux, Maubuisson, Hourtin, sur le littoral sauvage. C’est là que ça se passe.saul leiter 1950

La narratrice livre involontairement l’une des clefs de la difficulté d’avoir une relation apaisée avec une femme pareille : « Elle était ma meilleure amie ». Ce qui ne peut qu’aboutir à une confusion des rôles, au brouillage des statuts respectifs, à la dilution de l’autorité. Elles se confient l’une l’autre, s’écoutent. La mère ne redevient aimante et attentionnée que lorsque sa fille tombe malade. Mais ce ne serait pas une vie de se rendre malade exprès pour être entourée de son affection. Il y a des lignes saisissantes sur le sens que prennent certaines expressions dans certaines situations : « rendre son dernier souffle » quand on a à peine eu le temps d’attraper le premier. Un jour, sa fille croyant bien la connaître, lui a offert Prohibition, l’album de Brigitte Fontaine. En effet… Elle l’écoute en boucle comme on contemple un autoportrait :

« J’exhibai ma carte senior/ Sous les yeux goguenards des porcs/ Qui partirent d’un rire obscène/ Vers ma silhouette de sirène/ je suis vieille et je vous encule/ Avec mon look de libellule/ Je suis vieille et je vais crever/ Un petit détail oublié… »

Pour oublier, la mère se réfugie dans le sommeil. Lorsqu’un cancer du poumon se déclare, elle décide de ne pas lutter, de ne pas se soigner, de ne pas s’abîmer. Elle préfère s’enfoncer doucement dans sa nuit pour se débarrasser de sa vie –et il est difficile de ne pas penser à Tout s’est bien passé d’Emmanuelle Bernheim. Ce sont les derniers moments vécus comme tels, autant par elle qui agit sur son destin que par sa fille qui y assiste.

« La joie qu’elle éprouve à se doucher me fend le cœur. Parce que ce petit bonheur pris sur le temps qui reste est déjà un adieu. Un rappel de ce qui ne sera plus. Toutes les mères que j’ai eues sont là tout à coup, rassemblées en une seule dans cette femme fluette qui murmure sous la douche, ah que c’est bon. »

Elle l’assiste en permanence dans ses soins. Echange leurs rôles en la prenant sur ses genoux. Et in fine substitue des gestes aux paroles, car pour exprimer la tendresse, rien ne vaut les caresses : n’importe quel effleurement de la peau sera toujours plus léger que le plus doux des mots. Les obsèques se tiennent aux accents rugueux du Guadalquivir de Brigitte Fontaine dans la nef de l’église Saint-Vincent-de-Mérignac « pleine de chagrins d’enfants ». La clef de ce récit magnifique, qui tient la note juste de bout en bout, sans un mot de trop ni le moindre faux pas, est incrustée dans la toute fin. La dernière phrase qui dit tout de ce qui s’est noué entre la mère et la fille sans que jamais ce ne fut dit.

IMG_2519Pascal Bruckner, ce n’est pas triste. Autrement plus violent. Et pourtant… Là aussi la manifestation d’une certaine « tendresse », les guillemets s’imposent car le héros de Un bon fils (264 pages, 18 euros, Grasset) est quand même une horreur. Entendez : une horreur de père dont le fils (né en 1948) n’aura cessé de souhaiter la mort au plus profond de ses prières d’adolescent. Tout pour plaire, cet homme qui porte beau et dont la réussite sociale et professionnelle (un brillant ingénieur) dissimule mal le tyran domestique, celui qui bat sa femme sous le regard des enfants, écrase les siens, vomit les juifs à la moindre égratignure et saisit le moindre épisode politique pour exprimer haut et fort son regret qu’Hitler et les siens n’aient pas totalement débarrassé l’Europe de toutes ces vermines qui la rongent, la dominent et l’asservissent (entendez la ploutocratie judéo-maçonnique sur les épaules des Noirs et des Arabes).

Un ancien collabo en plus ? Même pas vraiment : engagé volontaire au STO (service du travail obligatoire) en 1943 en Allemagne aux usines Siemens. Un bon fils, pour reprendre le titre de ce récit parfois difficile à supporter tant il est tendu, c’est un fils qui ne renie pas un salaud de père, jusqu’au bout ; et il en faudra, de l’abnégation, pour rendre visite au vieillard dans son réduit pourri, crasseux, vivant parmi ses déjections et ses ordures, persuadé que dehors la société est bien plus sale que lui, éructant sa haine des « youpins », cause de tous ses maux et de ceux de l’Occident en souffrance. Au fond, le problème de ce personnage, ce n’est pas qu’il soit un sale type, mais qu’il le soit sans intelligence, sans charme ni panache. Juste un con des plus médiocres dans lequel il n’y a rien à sauver. Car on connaît des salauds lumineux auxquels on peut s’attacher. Mais là, rien.

L’autoportrait en creux dans ce portrait n’a rien d’héroïque. Pas de complaisance pour ce que le jeune Bruckner a subi mais un éclairage sur les engagements de l’intellectuel, de l’essayiste, du gauchisme de jeunesse à un progressisme qu’il dit être toujours de gauche, famille qu’il ne veut pas renier bien que la cohérence idéologique de ses propres engagements (sur l’Irak, la Bosnie, l’écologie, Sarkozy…) soit parfois difficile à cerner. Il a fallu que Pascal Bruckner atteigne ses 65 ans, qu’il écrive une vingtaine d’essais et de romans, et que son père meure pour réussir à installer suffisamment de distance vis à vis de son sujet afin de le traiter avec le détachement souhaité. Pas de colère ni d’indignation dans cette puissante évocation. Elles sont déjà derrière. Des jugements et des condamnations, certainement, mais d’un ton apaisé. Manière de dire qu’entre lui et lui, la guerre est finie. Encore fallait-il solder les comptes sans verser dans le règlement de compte. Et là aussi, comme chez Sophie Avon, on ne vous dira pas la fin car à la dernière page, une étrange révélation qui aurait mérité d’être prolongée tant elle nous laisse perplexe, éclaire rétroactivement tout ce qui a pu se jouer dans la haine affectueuse qui a lié le fils au père, malgré tout.

(Photos Passou, ces jours-ci et Saul Leiter, 1950)

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601 Réponses pour De bons enfants, malgré tout

lettres mes amours par delà le miel et le bal dit: 2 mai 2014 à 20 h 43 min

un bel entretien hors consensualisme de blog
(delerm)

C’est tout à fait cela ; dans notre monde, toucher la vérité c’est s’opposer aux autres, se différencier,

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