de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

De la folie en Syrie

C’est un livre sur la mémoire, le souvenir et le traumatisme qu’ils ressuscitent. Pour son premier roman Fils de Sham (125 pages, 10 euros, Diabase), Justine Bo a choisi le fragment, avançant par éclats longs de une à quelques pages, forme la plus adéquate pour exprimer la fulgurance du rappel. Sham veut dire « la Syrie » (As-Sham) ou « Damas » en arabe ; il fait également écho à la « malédiction de Cham », épisode de la Genèse (9, 20-27) dans lequel Canaan est voué au pire par son grand-père, Noé, pour une faute commise par son père, Cham.

La narratrice, que l’on devine jeune, française, hypocondriaque, s’adresse au père de son enfant. Jamais nommé, tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il est jeune, syrien et « opposant provocateur ». Résistant qui ne sait pas comment résister, il s’est fait ambulancier pour la Croix-Rouge. Volontairement retirée du monde après avoir vécu quelques temps en Syrie, jusqu’à être se vouloir recluse dans une maison en France, elle vient de commettre un crime. Le meurtre de son enfant qui vient de naître. En contemplant le cadavre, elle se souvient des premiers temps du soulèvement. Il n’était alors pas question de politique ou de main mise islamiste mais d’adolescents torturés puis assassinés par la police du régime. Elle garde auprès d’elle l’enfant qu’elle a tué. Une horreur intime dans un pays qui vit dans l’horreur à ciel ouvert. A force d’isolement, elle finit par se rendre sourde. Masochiste, elle s’impose des souffrances pour rester dans l’isolement. Ses tympans sont pleins de la « rumeur rampante de non-dits à venir ». La ville elle-même est traitée en cadavre : elle n’a plus de sous-sol depuis que les agents du mukhabarat, qui y torturent jour et nuit, les ont transformés en entrailles. Ce sont les viscères de la cité.

La révolution, si toutefois le terme est toujours approprié, est un grand chaos où les repères s’épuisent. Les hommes aussi ; celui auquel s’adresse la narratrice est déjà à bout de forces et d’espoir, exténué quand les événements s’emballent et que la révolte gagne la capitale. La guerre est vue comme une bataille d’histoires :

« une rixe perpétuelle que chacun oriente selon ses fantômes. Le langage se substitue aux corps pour détruire ce qu’il leur reste d’intégrité, et ruiner leurs âmes en vue de nouveaux affrontements. »`

Rien d’autobiographique dans ce roman bref (la bonne distance pour tenir jusqu’au bout sur ce ton-là) et sec, bien que cette jeune femme, qui termine ses études de relations internationales à Sciences Po, ait passé un an en stage au service politique de l’ambassade de France à Damas dans les premiers temps de la révolution. Rien d’autre que le ressenti de l’atmosphère, du fond de l’air, de l’ambiance ; et aussi certaines répliques captées au hasard des rues ou des cafés dans la bouche des opposants, telle celle d’un vieux militant communiste : « L’Etat n’a pas de sagesse et j’ai peur qu’il ait aussi perdu la raison ».

Justine Bo a choisi de paraître sous pseudonyme. Un raccourcissement de son nom. Comme tout livre est une construction, alors autant se construire aussi son identité d’écrivain. Ses « Injustes » lui ont été vraisemblablement inspirés en réaction aux Justes de Camus. Il y est question de l’odeur de la Syrie, du souk Hammidiyyeh, des rues de Salamiyyeh. Sauf que ces pages puent la mort. Quant aux titres de ses courts chapitres, on les croirait chus d’un recueil de poèmes de Paul Celan : « Dépouille de taule », « Reliques de sable »…

L’écriture est remarquablement tenue de bout en bout, ce qui donne d’autant plus de force aux violentes échappées telles que « la gueule d’Assad ». C’est un récit dénué de la moindre complaisance, nerveux, cru, ancré dans le réel absolu, sans guère de référence historique à l’exception de l’assabiya (cohésion sociale) chère au grand Ibn Khaldoun. En le refermant, on s’aperçoit qu’un sous-titre apparaît sur sur la page de titre : « éloge de la déchéance »… Il est tendu par l’acte millimétré de l’infanticide, qui ne dit rien de la géopolitique de cette guerre civile mais une bonne part de sa folie. Ce qui est précisément la vocation de la littérature.

(Photo Cerwann Aziz)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

602 Réponses pour De la folie en Syrie

JC dit: 29 mars 2013 à 19 h 57 min

Souhaitons à Justine de ne pas avoir d’enfant à massacrer autrement que par les moyens habituels : le désintérêt.

Jacques Barozzi dit: 29 mars 2013 à 15 h 42 min

« Un raccourcissement de son nom.

Jacques Ba »

Je fais don de mon ..zzi à Justine, pour le con j’ai ce qu’il faut, merci !

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