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La République des livres
De l’individu à son double

De l’individu à son double

Par Roméo Fratti

roméo-1-1L’hémisphère Nord occidental est hâtivement et péjorativement qualifié d’« hyper-individualiste ». Or, l’individualisme ne représente-t-il pas un aspect culturel majeur de nos sociétés, sans cesse réaffirmé par les littératures européennes depuis la Renaissance ?

Dante Alighieri semble prendre pour la première fois le contre-pied du postulat holiste d’Aristote, selon lequel « le Tout est nécessairement antérieur à la Partie » : la figure de Béatrice, qui consacre l’idéal féminin en Italie à la fin du XIIIèmesiècle, permet en effet de constituer une individualité comme conscience indivisible et irréductible à tout autre être humain. Étrangement, c’est donc bien l’auteur de La Divine Comédie qui, dans la littérature européenne, pose les jalons d’une « comédie humaine » fondée sur l’identité individuelle, révélée à elle-même par le regard amoureux de l’ « autre ». Le sujet conscient qui cultive sa propre identité commence ainsi à s’inscrire dans la polis ; mais il se définit encore avant toutpar son rapport à la communauté politique ainsi qu’à l’être divin et ce, bien qu’il se reconnaisse comme « roseau pensant » dès le XVIIèmesiècle.

Ce n’est que deux siècles plus tard, avec l’entrée des foules dans l’Histoire et alors que les sociétés d’ordres réalisent que les individus peuvent influencer le cours des événements, que la prise de conscience de l’identité individuelle fait irruption dans les œuvres littéraires. Le livre devient dès lors un instrument essentiel pour mener une exploration introspective approfondie du moi : « Voyons si, en faisant mon examen de conscience la plume à la main, j’arriverai à quelque chose de positif et qui reste longtemps vrai pour moi », écrit Stendhal dans ses Souvenirs d’égotisme datés de 1832. C’est moins d’un caractère autobiographique que d’une tentative de saisir une complexité psychologique dont il est question dans cet ouvrage.1772

La perception de soi peut-elle dès lors être plurielle ? C’est du moins l’impression que peuvent nous donner ces vers d’Alfred de Musset, issus de La Nuit de Décembre en 1835 :

Partout où j’ai voulu dormir,

Partout où j’ai voulu mourir,

Partout où j’ai touché la terre,

Sur ma route est venu s’asseoir

Un malheureux vêtu de noir

Qui me ressemblait comme un frère (…)

Profondément attristé par sa rupture avec George Sand, Musset paraît désormais se fier uniquement à lui-même ; de là vient l’émergence d’un double complice qui a vocation à accompagner l’auteur. Il semble que le thème du double constitue l’expression du pessimisme et du mal-être existentiels, une manifestation pouvant aller jusqu’à prendre une forme pathologique. C’est ainsi que dans la seconde version du Horla – datée de 1887, Guy de Maupassant évoque la terreur et la folie d’un narrateur progressivement et inexorablement pris de court par la puissance de son double : cette figure renvoie désormais à une entité capable de matérialiser physiquement la dépossession de soi par un autre.

La littérature met au grand jour le paradoxe d’un individu indivisible et irréductible à autrui, qui se définit pourtant par sa divisibilité en plusieurs personnalités intérieures : il serait donc inexact d’affirmer qu’un individu est un être fini. Robert Louis Stevenson et Oscar Wilde montrent qu’il est dérisoire de chercher à maîtriser les forces intérieures dont nous sommes empreints : en effet, aussi bien le docteur Jekyll que Dorian Gray meurent victimes d’eux-mêmes. Dans les deux cas, le protagoniste est tué par un autre soi qu’il a essayé de dépasser.

Peut-on se saisir soi-même sans prendre le risque d’être envahi par l’autre ? La littérature semble en tout cas suggérer que la connaissance de l’unité qui caractérise l’individu en interaction avec la société est un vain dessein.

ROMEO FRATTI

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

5 Réponses pour De l’individu à son double

Marie Sasseur dit: à

Si M. Fratti ne convoque ici que les ecrivains à la santé mentale défaillante, au bord de la folie, la folle dingo a à sa disposition nombre d’ecrivains pour ne pas « contredire M. Fratti dans son exercice bien vain, comme il le conclut.

christiane dit: à

Ce n’est pas Pessoa qui vous aurait contredit !
« […]Je rêve et je me perds, double d’être moi-même et cette femme aussi. […] quelque chose d’autre et de mal défini… […] deux obscurément, et aucun de nous ne savait au juste si l’autre n’était pas lui-même, si cet autre incertain vivait réellement. […] » ( extrait d’un article publié dans la revue « A Aguia » [« L’Aigle »], 6 déc. 1913 sous le titre « Dans la Forêt du Songe »

Marie Sasseur dit: à

« l’individualisme ne représente-t-il pas un aspect culturel majeur de nos sociétés, sans cesse réaffirmé par les littératures européennes depuis la Renaissance ? » ecrit M. Fratti.

Il y a beaucoup trop à dire sur les dualites individu/société, individuel/collectif, du mouton et du troupeau, de l’inne et de l’acquis, sur l’individu dans la cité , sur le holisme , notion qui va au delà de « la figure » statique, car Aristote pour ne citer que lui, la poursuit quand même dans : l’action et la vie bonne. Et pas des siecles plus tard.
Trop de textes et d’analyses sont disponibles, pour leur rendre une vaine reconnaissance. Et ne saurait se restreindre qu’aux sociétés europeennes.

Je m’attache à la demonstration de M. Fratti, car aux olympiades du saut acrobatique de la rhetorique, sans les mains et sans les pieds, il est difficilement detronable.

qui fait de Beatrice un hologramme référent pour desanonymiser les parties du tout; les relations entre individus dans un systeme socio-politique organisé quand la littérature s’en empare deviennent alors: une relation amoureuse. Qui va dégénérer deux ou trois siecles plus tard. Car tres chahuté ce civisme, qui avec l’abandon des privilèges jusque là réservés à une élite de la cité , avec des maris trompés, des femmes cocues, voit apparaitre des amants maudits, et j’en passe.
Mais, partant, l’ecrivain qui veut rendre compte de l’individu dans la société, commence à gamberger grave, sur qui sont les individus de sa cité « interieure ». Qui suis-je, dans quelle étagère .
Il decouvre qu’il n’y a que lui même, multiple, et que sa schizophrénie finalement ne dit rien sur pas grand chose, du vivre ensemble.

Marie Sasseur dit: à

M. Fratti est plus fort que M. Boucheron. C’est déjà ça.

jazzi dit: à

Superbe papier, Roméo Fratti !

Mais je n’en comprends pas très bien la conclusion : « la connaissance de l’unité qui caractérise l’individu en interaction avec la société est un vain dessein » ?

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