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En attendant le « J’accuse » de Roman Polanski

En attendant le « J’accuse » de Roman Polanski

Le J’accuse de Roman Polanski aura-t-il la puissance de son Pianiste ? On pourra juger sur pièces fin 2019 ou début 2020, le tournage devant se dérouler à Paris et dans sa région de décembre à mars prochains. Cela fait une dizaine d’années que le projet d’un film sur l’Affaire résiste au réalisateur jusqu’à ce que le producteur Ilan Goldman le reprenne, associé à Gaumont et France Télévisions, Polanski ayant accepté de le tourner en français et en extérieurs pour un budget réduit à 18 millions de dollars.

Ce genre de péripéties constituant l’ordinaire de la vie cinématographique, l’essentiel est ailleurs : dans le déclic qui se produisit lorsque le réalisateur lut An officer and a spy (2013), en français D. (Plon). Le britannique Robert Harris, plus écrivain d’histoire que romancier historique, y privilégiait un point de vue : celui du lieutenant-colonel Georges Picquart (1854-1914), le chef du Deuxième Bureau (renseignement militaire) qui a établi l’innocence de Dreyfus, interprété par Jean Dujardin. Polanski en fait son narrateur comme Milos Forman le fit de Salieri dans Amadeus. C’est un Picquart lanceur d’alerte avant l’heure, campé comme une personnalité complexe dotée d’un grand sens moral, officier hanté par le sens du devoir, déchiré par ses cas de conscience au risque d’affronter sa hiérarchie. Roman Polanski est encore à 85 ans sous l’influence d’un film qu’il rêve d’égaler Odd Man Out (« Huit heures de sursis », 1947) dans lequel Carol Reed racontait une chasse à l’homme contre un nationaliste irlandais dans les rues de Belfast.

Le livre et son adaptation pour l’écran sont documentés aux meilleures sources chez les historiens et de écrivains. Robert Harris n’en a pas moins tenu à avertir en liminaire de son roman des libertés qu’il avait prises avec l’Histoire, on n’est jamais trop prudent. Le portrait qu’il fait du capitaine Dreyfus, personnage principal mais quasi invisible, renvoie l’image-cliché d’un homme inintéressant, antipathique, ingrat, affairiste, arriviste, arrogant. Dans une critique argumentée et anonyme du roman publiée sur le blog de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus, le roman est apprécié pourr ses qualités littéraires et sa capacité à emporter le lecteur ; mais la « néantisation »et  la « défiguration » de Dreyfus y sont amèrement pointées. Tout en convenant qu’un tel scénario soit réducteur pour des raisons de dramaturgie (procès, dégradation etc), ce traitement caricatural est reproché de même qu’une simplification excessive toutes nuances abolies, ainsi que « l’oubli » de la responsabilité du général Mercier, le ministre de la guerre qui désignait Dreyfus comme « le criminel en chef ».

Ce ne sera pas un biopic ni un drame en costumes mais bien un thriller sur fond d’espionnage. Dès les débuts du cinéma, au moment du second procès Dreyfus (1899), Georges Méliès avait traité l’Affaire ; quelques années après ce fut le tour Ferdinand Zecca avec Pathé ; puis des cinéastes étrangers, en osmose avec les opinions publiques de leurs pays plutôt dreyfusardes, s’en emparèrent. En France, il reviendra à la télévision de relancer l’intérêt pour le sujet avec Émile Zola ou la conscience humaine(1978) de Stellio Lorenzi, inspiré d’Armand Lanoux, puis en 1995 avec Yves Boisset pour France 2 sur un scénario écrit par Jorge Semprun d’après le livre de Jean-Denis Bredin. D’une manière générale à l’écran qu’il soit grand ou petit, les hommes politiques s’en sortent mieux que les officiers, guère épargnés, a pu constater l’historien Vincent Duclert.

Que le film de Roman Polanski s’intitule J’accuse comme un autre sur le même sujet (I accuse de José Ferrer en 1958 (et comme celui d’Abel Gance dénonçant la guerre en 1919) n’est pas gênant ; pas plus que Ken Russell ait déjà adopté dans Prisoner of Honor le point de vue de Picquart (interprété par… Richard Dreyfuss !). Mais outre que le roman de Robert Thomas nous en donne déjà une petite idée (pas nécessairement négative), un facteur provoque un certain malaise, sur lequel Roman Polanski gagnerait à ne plus insister quand son J’accuse sortira : son identification toute personnelle avec Alfred Dreyfus.

Evoquant son projet dans The Hollywood Reporter en 2012, et à nouveau par la suite, il dressait une analogie avec ses démêlés avec la justice américaine (le viol d’une mineure de 13 ans en Californie) :

« Il y a un aspect de cette histoire qui me fascine. C’est l’aplomb avec lequel les médias ont persisté à mentir, comme l’armée à l’époque de Dreyfus, et au même titre que n’importe quelle institution d’ailleurs…Il arrive souvent que les journaux racontent des mensonges à mon sujet. Même si je réagis, ils auront toujours le dernier mot. Ils n’avoueront jamais leur erreur, exactement comme l’armée au cours de l’Affaire Dreyfus ».

De là à établir un parallèle entre son chalet de Gstaad où il vécut en reclus pour échapper à une extradition et la situation de Dreyfus à l’île du Diable, il y a pas qu’il lui serait indécent de franchir à nouveau, d’autant que son film en serait la première victime.

( « Extrait d’un dessin paru à la une du supplément illustré du Petit Journal, 13 janvier 1895  » ; « Alfred Dreyfus photographie Aron Gerschel vers 1890 »)

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1 011 Réponses pour En attendant le « J’accuse » de Roman Polanski

N'IMPORTEQUOI dit: 28 novembre 2018 à 8 h 29 min

Closer 9h30 le 27, j’ai vu le film il y a ,disons trois ans, premier visionnage et j’ai été bouleversée par le personnage qu’incarne MB, la presence et la sensibilité de l’acteur. Le contexte date le film et je ne sais si le charme opérant ou si ce qui est dit , la tonalité mélancolique du tout ont rendu pour moi caduques la datation de sa production.

christiane dit: 27 novembre 2018 à 17 h 47 min

Closer – 9h30
Pour clore cet échange, regardez, si vous en avez le temps ce documentaire de Serge July et Bruno Nytte,(50mn) : « Il était une fois le dernier Tango à Paris », passionnant. Rien n’est laissé dans l’ombre et notez ce que Bertolucci dit à partir du curseur 33.44 :
« J’ai décidé qu’il fallait pas le dire à Maria. Du moment qu’on lui a pas dit ce qu’on faisait ça a été un vrai viol. Elle a protesté violemment… on a continué. »
https://www.youtube.com/watch?v=KxNLOYO_tyY
De très belles paroles sur M.Brando. Maria Schneider intervient plusieurs fois et ce qu’elle dit est d’une grande maturité. Tout commence avec une exposition Bacon, tout finit par la brouille à mort de ces trois-là qui ne se sont jamais revus…

jazzi dit: 27 novembre 2018 à 13 h 55 min

La scène des culatelli di porco dans la Stratégie de l’araignée c’est du grand cinéma ethnologique, Paul. Et les paysages viticoles des environs de Parme sont superbement filmés. Dans le film, la toile d’araignée est tellement bien tendue que la vérité ne peut plus en réchapper.

Paul Edel dit: 27 novembre 2018 à 13 h 19 min

Jazzi, « la stratégie de k
l’araignée », outre son exploration merveilleuse des rues de la petite ville, en dit beaucoup sur le lien oedipien si compliqué de bernardo et de son père, poète célèbré avant que n’émerge Bernardo qui fut longtemps cinéaste méconnu;et ,curieusement,Bernardo fut d’abord l’assistant de Pasolini qui admirait le poète attilio et ne cacha jamais sa dette envers lui..

closer dit: 27 novembre 2018 à 11 h 57 min

Je répète:

» Les interpellés de samedi ont entre 20 et 30 ans, sont des ouvriers, mécaniciens, cuisiniers, courtier en assurances ou conseiller financier. Mais aucun d’eux ne fait partie de mouvements extrémistes, de droite comme de gauche. » (Figaro)

Il paraît que c’était « la peste brune »…

Mais on est sauvé, Macron lance « une grande concertation »…(mdr)

Phil dit: 27 novembre 2018 à 11 h 42 min

non dear Baroz, je pensais plutôt au père poète de Bertolucci et les films du fils émaillés d’allusions incestueuses. Beaucoup de non-dits ou trop- dits dans l’affaire M. Schneider

jazzi dit: 27 novembre 2018 à 11 h 32 min

Il ne faudrait pas non plus trop charger la mûle culpabilité Brando-Bertolucci, Phil. Outre le père, la mère de Maria Schneider n’a pas cru bon devoir se déplacer pour assister aux funérailles parisiennes de sa fille.

Phil dit: 27 novembre 2018 à 11 h 12 min

Merci Pauledel pour les précisions biographiques sur l’ascendance Bertolucci, que Visconti n’aurait donc pas qualifié de « Bertoluccini », qui manquent souvent dans les introductions aux rétrospectives proposées la cinémathèque française (dont le programme papier ne contient aussi aucun avis critique). Drôle de volonté lénifiante à la française qui conduit à prendre des vessies pour des lanternes. M. Rauger de la Cinémathèque de Bercy est par ailleurs connaisseur de « films de zombies », domaine où il montre une grande expertise.

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