de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
Est-ce ainsi que les villes meurent ?

Est-ce ainsi que les villes meurent ?

Périlleux, l’épigraphe. Car elle oblige. Qui se place sous le parrainage du Zamiatine de Nous autres met haut la barre. Thomas B. Reverdy (1974) a pris le risque, doublement même, car il ramène l’ombre portée de ce grand livre non seulement en ouverture mais en excipit de Il était une ville (Flammarion). Sa grandeur nous est épargnée. Juste sa décadence.

Le romancier nous fait assister en creux au déclin d’une ville, Detroit (Michigan, USA), longtemps mythifiée comme étant « Motor City » ou « Motown ». Cela lui pendait au nez depuis des années, comme Baltimore ou Cincinnati, autant de cités désertées par leurs classes moyennes, lesquelles ont migré ailleurs, abandonnant leur quartier aux pauvres, aux déshérités, aux trafics et au crime. Toute une partie de la ville comme un gigantesque squat. On se retient de crier « Y a quelqu’un ? » en pénétrant dans certains quartiers. Maisons délabrées, fenêtres condamnées par des planches clouées, jardins publics métamorphosés en terrains vagues, haies informes et lierres galopantes. Comme une prairie du Midwest implantée en pleine ville. « Une sorte d’apocalypse lente » commente le narrateur. Des quartiers devenus zones de guerre civile. Une ville fantôme. Elle comptait deux millions d’habitants il y a peu ; moins de sept cent mille à présent. Feue la capitale mondiale de l’automobile devient un grand cimetière sous la lune. Loin du rêve de son fondateur il y a trois siècles, Antoine de Lamothe-Cadillac.

Deux destins s’y nouent : celui d’un expatrié français envoyé à Detroit et celui d’un adolescent du crû. Eugène et Charlie n’auraient jamais dû se rencontrer. L’un travaille pour une grosse entreprise qui l’a envoyé là en mission au bord du gouffre en septembre 2008 à la veille de la crise des subprimes, quinze jours avant la faillite de la banque d’investissements Lehman Brothers ; l’autre, élevé par sa grand-mère, a une petite bande instrumentalisée par des criminels. L’un a des collègues, l’autre, des potes qui trainent sans être pour autant des mauvais garçons. Les laissés pour compte de la crise provoquée par la financiarisation de l’économie et la SebastienTixier1-480x385démence spéculative incendient des voitures sous le regard du policier Brown. L’équation est simple : quand il  n’y a pas plus de travail, il faut trouver de l’argent facile . Le temps est loin où la ville accueillait le premier concert des Who en Amérique. Le 18 juillet 2013, Detroit a été déclarée en faillite. Elle n’a même plus assez d’argent pour démolir les maisons et les usines abandonnés.

Il y a chez Thomas B. Reverdy le sentiment récurrent que l’Homme est décidemment doué pour contribuer à sa propre perte et à son effacement du monde. Si son constat était assorti d’une réflexion un peu trop existentielle lorsqu’elle s’appliquait aux disparus du tsunami et de Fukushima dans Les Evaporés (2013), elle est ici compensée par la conviction que l’Homme possède également une certaine capacité de résistance à la désolation. Mais dans les deux cas, la ville se dissout et disparaît petit à petit tandis que ses habitants s’évaporent. Elle agonise lentement, comme les gens. Un monde en ruines constitué de débris d’une civilisation. Un cauchemar que ce rêve américain. L’effet de réel y est sauvage.

C’est un roman géographique comme il y a des romans historiques. L’analogie permet d’évacuer tout parallèle avec des livres de travel writers au motif que cela se passe ailleurs au loin. Reverdy a un sens aigu des formules bien ciselées : « Il y avait partout un parfum d’ailleurs »… « Les choses, quand elles meurent comme ça, lentement, on dirait des gens »… Les bonnes volontés n’ont pas manqué pour sauver Detroit. Des bonnes consciences et des investisseurs, des banquiers, des financiers. Ne manquaient que des gens.

 « Il demeurait très peu de variables. Les aléas de la vie eux-mêmes n’étaient plus que des epsilon dans les équations de la direction des ressources humaines, parce que le système était si bien huilé que plus personne n’était irremplaçable. On pouvait changer de bureau, de service ou de N+1, être soudain missioné à l’autre bout du monde, Eugène était payé pour le savoir. »

En quittant cette ville-fantôme et en abandonnant ses habitants à leur sort, on a l’impression que les personnages de Thomas Reverdy ont survécu à une sorte de guerre. Juste assez de cendres pour en renaître. Et puis quoi, en ces temps où la plupart des romans instrumentalisent l’Histoire-avec-grande-hache, on aurait tort de passer à côté d’un des rares romans qui se collète directement avec le contemporain dans son âpre brutalité. Ne fût-ce qu’à ce titre, il aurait mérité d’être distingué par les jurys des prix littéraires de la rentrée.

(« Michigan Central Station » photo NPR ; « En ville » photo Sebastien Tixier)

 

 

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

608 Réponses pour Est-ce ainsi que les villes meurent ?

christiane dit: 3 novembre 2015 à 21 h 42 min

@Résumons….. dit: 3 novembre 2015 à 19 h 48 min
ce n’est ni le lieu ni la façon de le dire ni le sujet – et vous le savez !!!

inculte dit: 3 novembre 2015 à 21 h 05 min

résumons c’est une bonne idée, jc comme coach sportif d’Enard, à compter les calories dans son assiette, misère on sera enfin débarrassés de lui, sur fond de piano désaccordé;
il ne tolère pas l’image d’un auteur français charnu, je trouve qu’il ressemble à D Decoin en jeune.

Résumons..... dit: 3 novembre 2015 à 19 h 48 min

Christiane !!!

Qu’est ce qui vous autorise à privilégier le mental par rapport au physique ? L’un et l’autre sont d’importance !

Dire que Mathias est gros, qu’il ferait bien de faire du sport, de surveiller son outil de travail, de moins bouffer…. bon sang, on peut le dire non, c’est du bon sens !

Il y a des gens, dont je suis, qui considèrent qu’il faut être cinglé pour négliger son corps au profit de sa cervelle.

Je suis furieux de votre réflexion si enfantine : ne gâchez pas la fête en parlant de son physique ! Mon culte ! on en parlera.

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