de Pierre Assouline

en savoir plus

La République Des Livres par Pierre Assouline
Heidegger contre les notaires du passé

Heidegger contre les notaires du passé

Voilà un billet qui ne risque pas d’atteindre le fameux « point Godwin » au centième commentaire car il y sera dès le premier, et pour cause ! Le point Godwin ? Juste un constat établi au début des années 1990 sur le réseau Usenet par l’avocat américain Mike Godwin (1956), lequel, restons simple, préfère parler de « loi de Godwin ». Il tient en ceci : plus une discussion en ligne dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler se rapproche de 1. Il désigne donc le cap d’un échange d’arguments dans lequel l’une des parties invoque une référence à la seconde guerre mondiale, à l’Allemagne nazie, à la solution finale, ce qui a pour effet de clore le débat. Ainsi le point Godwin marquerait un point de non-retour au-delà duquel la conversation devient pourrie…

Il y a un peu plus de cinq ans, un important Dictionnaire Martin Heidegger paraissait en France qui nous invitait à « penser à neuf »avec le philosophe. Un travail remarquable mais conçu avant la divulgation de ses fameux Cahiers noirs. En France, à l’évocation de son seul nom, chaque camp fourbit ses armes. Les pro et les anti y sont encore plus virulents que les chapelles freudo-lacaniennes. D’un côté, ceux qui estiment que la recherche critique sur l’œuvre de Heidegger jusque dans ses rapports avec le nazisme doit tout s’autoriser (Victor Farias, Emmanuel Faye,  Georges-Arthur Goldschmidt, François Rastier, Stéphane Domeracki…). De l’autre, tout autant d’intellectuels, de philosophes, de germanistes et de traducteurs qui ne supportent pas qu’on établisse un lien entre l’attitude politique et professionnelle du penseur et sa pensée même, celle-ci étant considérée comme le pilier de la philosophie au XXème siècle (François Fédier, Pascal David, Stéphane Zagdanski …). Ces derniers estiment qu’il a commis « une erreur d’appréciation » sur la nature du régime instauré en Allemagne fin janvier 1933, qu’il ne s’est jamais rallié s à son idéologie et l’a même combattue, acceptant d’être recteur de l’université de Fribourg en mai 1933 comme d’être inscrit, sous certaines conditions, au NSDAP à l’égal d’ « une simple formalité administrative » et nullement comme l’acte militant d’une adhésion..

Il n’en est pas moins impossible de faire comme si sa face noire ne le défigurait pas d’une certaine manière. Si le penseur en question était mineur ou de second ordre, on le passerait par profits et pertes, dans une colonne comptable de l’histoire des idées déjà pleine d’imposteurs à plume et d’intellectuels fourvoyés. Mais Martin Heidegger (1889-1976) est le plus grand philosophe du XXème siècle, le maître à penser de générations de philosophes occidentaux. On n’a donc pas fini de se demander : que faire du « nazisme » de Heidegger et, partant, de la pensée de Heidegger ?

La fascination, l’influence, l’empire même exercés par lui sur la pensée française, de même que l’admiration de nombre de nos écrivains pour l’œuvre d’Ernst Jünger, demeurent un mystère inentamé depuis la fin de la guerre, surtout aux yeux des Allemands, lesquels sont loin de partager cette ferveur. Aussi la récente publication par Gallimard des deux premiers volumes des fameux Cahiers noirs (comme la couleur de leur reliure in Réflexions II-VI, 544 pages, 45 euros) rédigés entre 1931 et le milieu des années 70 par le penseur était-elle très attendue ; et ce d’autant plus qu’elle était précédée par sa légende noire et le scandale de sa révélation lors de sa parution en allemand dès 2014.

En principe, ces notes rédigées sur sa table de chevet pendant ses nuits d’insomnies, remises au Deutsches Literaturarchiv de Marbach vers le milieu des années 70, n’auraient pas dû paraître avant la date prévue de la fin de l’édition intégrale de son œuvre (une centaine de volumes) à Francfort par la maison Klostermann ; le philosophe avait expressément stipulé que nul n’avait même le droit de les consulter avant ; mais ses ayants droit en ont décidé autrement en estimant que cela ne porterait pas préjudice à l’œuvre. Un pari risqué. Il s’agit de recueils de plusieurs de ses 34 carnets de travail de l’époque qui court de l’automne 1931 à fin août 1939. Cela couvre donc notamment la période critique pendant laquelle il fut recteur de l’université de Fribourgen- Brisgau (21 avril 1933-28 avril 1934).

Ce que ça n’est pas ? Des aphorismes délivrant des leçons de vie, des notes en vue de l’élaboration d’un système, un testament philosophique. Ce que ça veut être ? Des réflexions, un chemin, des tentatives pour parvenir simplement à nommer, un journal de pensée, une tentative pour arriver à simplement nommer. Leur lecture n’en est pas moins fascinante car elle permet d’entrer dans l’atelier du créateur, dans une pensée en train de s’élaborer, non après coup avec toutes les réécritures que cela suppose mais en son temps (et quel temps !) au saut du lit.Image-1

On s’en doute, Heidegger s’y tient en surplomb des évènements, ce qui ne l’empêche pas, il s’en faut, d’exprimer ses convictions en faveur d’un national-socialisme spirituel en ce qu’il est gouverné par une métapolitique. Ou de reprocher au judaïsme de faire profit de tout, de n’avoir pas d’ancrage, d’être habile « à calculer, à jouer des coudes et à faire des entourloupes » et autres stéréotypes habituels, sujet qui n’occupe d’ailleurs que peu de place. Il est bien plus intéressant dans ce qu’il dit de l’Histoire, qui est, avec philosophie le mot-clé qui compte le plus d’occurrences dans l’index établi par lui-même. Il ne cesse de naviguer entre « vraie histoire » et « histoire vraie », dans les deux cas l’opposé de la « blafarde traque d’événements absorbés en eux-mêmes ». Heidegger reproche à la connaissance historisante, faite selon lui d’anecdotes, de légendaire, de propagande, de stériliser les Allemands, de les rendre superficiels :

 « C’est toute une tâche : que dans la vraie histoire — non pas simplement au passé — de nouveaux soleils soient amenés à briller. »

Méditant sur la fin de l’Histoire, prenant acte qu’elle va à sa ruine, il en dénonce le caractère histrionique dès lors qu’y règnent le spectacle et le vacarme ; il se désole de penser que ce n’est qu’à ce prix, en satisfaisant ce critère-là, qu’elle restera digne de « mémoire » historialement » – historial s’entendant comme une histoire de l’être. Nul doute à ses yeux qu’en s’obsédant de l’évolution, en s’en tenant à analyser la suite des événements en un décompte historique focalisé sur la continuité entre l’antérieur et l’ultérieur, éclairés par l’accumulation de connaissances sur des faits avérés (et par lui méprisés), les historiens s’avèrent incapables de prendre la mesure de « la grandeur historiale » et passent à côté de l’essentiel : la dimension métaphysique de l’Histoire qui est son essence même.

« Les historiens pensent la plupart du temps anhistorialement — à supposer même qu’ils pensent (…) Et pourquoi l’histoire vraie demeure-t‑elle lettre morte pour l’historien ? Parce qu’il n’est pas un créateur, mais seulement un notaire du passé ».

C’est peu dire que sa conception s’oppose au fameux « Comment ça s’est vraiment passé » que l’historien allemand Leopold von Ranke (1795‑1886) définissait justement comme l’objet de l’histoire. Phénomène rare, la traduction même de ces Cahiers noirs sera contestée car elle est l’œuvre de François Fédier, qui déplore que la lecture de Heidegger souffre d’une « attitude soupçonneuse », et de Pascal David, qui renvoie dos à dos le Heidegger antisémite et ses critiques contemporains accusés d’instrumentaliser ses réflexions douteuses. Tous deux également auteurs, l’un d’un avant-propos, l’autre d’un avertissement, exceptionnellement engagés pour des traducteurs. Leurs textes en liminaire visent clairement à dédouaner Heidegger de griefs nés de « falsifications » et de« contrevérités » s’agissant du soutien du philosophe au régime et à l’idéologie nazie. Ces Cahiers noirs sont d’une richesse et d’une densité incontestables. Toute la question est de savoir si leurs aspects les plus critiquables sont une clé pour la lecture de ces carnets de travail et si cela invalide la pensée de Heidegger sur l’histoire de l’être.

(Photos et illustration D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Philosophie.

1612

commentaires

1 612 Réponses pour Heidegger contre les notaires du passé

Ed dit: 19 février 2019 à 14 h 29 min

Lagerfeld, originaire de Hannovre et grand amoureux de Hambourg. Les retours de voyages sont toujours accompagnés d’une citation de Lagerfeld sur les murs de l’aéroport, « die schönste Stadt Deutschlands ».

christiane dit: 19 février 2019 à 14 h 26 min

Oui, Renato, j’avais compris… mais sa vie, complexe (éros-c’est la vie / Rrose Sélavy… être de fiction autophotographique, Duchamp en femme libre de créer…) est partiellement, seulement, son inspiratrice. Un démon des formes, des géométries, un questionnement sur la nature de l’art l’ont porté à des créations multiples, étranges où le critère de beau s’efface derrière le mental.
J’avoue rester au seuil des créations de ce touche-à-tout qui voulait choquer, souvent perplexe. Mes pas me conduisent ailleurs dans le domaine de l’art et je reste très attaché à l’expression sur toile avec pigments, pinceaux et térébenthine ou acrylique et au dessin. La sculpture et la gravure m’enchantent souvent. Les photographies que vous choisissez donnent des lettres de noblesse à cet art.

Bėrėnice dit: 19 février 2019 à 13 h 20 min

13h03 pour une nouvelle! 85 ans, cancer du pancreas. Je l’avais vu une dernière fois il y a quelques mois invité tv, il m’avait paru hesitant mais ne montrait rien du reste. Qui aurait soupçonné qu’il fut atteint.

Delaporte dit: 19 février 2019 à 13 h 09 min

La presse évoque sa relation conflictuelle avec Saint Laurent, dynamitée par le dandy homosexuel Jacques de Bascher :

« Mais l’année 1954 divisera les jeunes talents. Ils gagnent tous deux les premiers prix du Concours du Secrétariat international de la laine – Yves pour une robe, Karl pour un manteau. Sourd alors une rivalité qui durera quarante-quatre ans, passant de l’affection à l’amertume, lorsque le compagnon de Karl, le dandy Jacques de Bascher, devint l’amant de Saint Laurent. L’idylle reste à ce jour le conflit le plus légendaire de la mode. »

Marie Sasseur dit: 19 février 2019 à 12 h 56 min

Le rabin Ouaknin a participé à une nouvelle traduction de la bible, chez Bayard, la bible des écrivains.

renato dit: 19 février 2019 à 12 h 54 min

Le spectateur cherche les réponses. Le public prétend des explications.

«… les rapports incestueux de Marcel Duchamp avec sa sœur Suzanne. Le sujet est apparemment tabou, puisque personne ne l’a relevé depuis la publication de mon livre [L’Histoire de l’art est terminée, Balland 1981] », je trouve cette affirmation d’Hervé Fischer plutôt comique, car on parlait déjà d’inceste à propos de Marcel et Suzanne dans les années 60, et peut-être bien avant. Connue la crise de jalousie de MD lors du mariage de S. — voir Readymade malheureux :
http://photos1.blogger.com/x/blogger/5344/3504/1600/607551/malheur.jpg

Bon, maintenant cet argument me semble épuisé.

Marie Sasseur dit: 19 février 2019 à 12 h 40 min

Extraordinaire exerccice de M. C. Askolovitch sur Slate, pour essayer de defendre une amitié.
Vaut surtout pour la reflexion abyssale: que peuvent tant de livres, pour ceux qui n’en font rien de bien ? Ou qui n’ont pas le savoir pour faire autre chose que dénaturer toutes ces connaissances?

christiane dit: 19 février 2019 à 12 h 28 min

@renato dit: 19 février 2019 à 11 h 52 min
Mais c’est cela qui est intéressant. J’ai beaucoup aimé votre questionnement, hier. Il m’a fait chercher, réfléchir, avancer. Vous êtes précieux, Renato.

christiane dit: 19 février 2019 à 12 h 25 min

@et alii dit: 19 février 2019 à 11 h 31 min
Un livre important pour moi Zeugma (Seuil).
Marc-Alain Ouakin.
Ce livre m’a éveillée, réveillée, questionnée, donné le goût de la recherche par ses remarques sur la Bible, l’écologie, l’éthique, la grammaire, la crise de notre époque.
C’est un cheminement plein de tâtonnements, écrit de fil en aiguille comme un texte qui serait un textile cousu.
La littérature est pour lui cette possibilité d’explorer l’énigme des choses obscures. Je m’y sens bien car Ouakin ne craint pas les questions, les contradictions.
Il cite beaucoup d’écrivains, de philosophes dont cette phrase des Essais critiques de Roland Barthes (ô, merveille) : « La littérature est une tâche ardue, car ce n’est pas répondre qui est difficile, c’est de questionner, c’est parler en questionnant. »
ou encore cette autre de Danièle Sallenave Le don des morts : « L’expérience des livres est cette brèche par où le mode s’ouvre, et la possibilité de devenir autre. »
Ce monde est tellement en excès pour la conscience. Et l’idée de destin enferme l’être sur lui-même.
Il évoque aussi ce livre d’Amos Oz que j’aime tant Seule la mer, beaucoup, les livres de Kafka et ses problèmes d’identité (La Métamorphose – Le procès)… Odradek… et tand d’autres auteurs.
Il cherche, il cherche partout l’ombre de la langue, des langues, le récit sous le récit, déployant l’épaisseur des mots, leur double-sens. Serait-ce les mots qui cherchent la pensée ?
Il laisse les questions en suspens. Les rabbins font cela…
Tenez pour vous, quand il cite Levinas (De Dieu qui vient à l’idée) : « La vivacité de la vie, c’est le Même dérangé par l’Autre qui l’exalte. » (Tout à fait vous !)
Pour lui, la judéité ne peut se penser autrement qu’à travers un rapport au texte et à l’interprétation, l’intelligence des signes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*