de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

« Hurlevent », conte brutal et amoral

Par Patti Smith

patti-smith-concerti-italia-2013(…)  Hurlevent s’ouvre par un double récit dans le temps réel du roman. Un certain Mr. Lockwood s’aventure dans les landes lointaines pour rendre visite à son nouveau propriétaire et se voit forcé de rester pour la nuit à cause de la météo capricieuse. Une atmosphère on ne peut plus lugubre règne dans cette maison où les jeunes gens, pleins d’amertume, restent tapis dans les coins. Heathcliff, seigneur du manoir qui tombe en ruines, semble hanter sa propre demeure comme un fantôme enragé et incurablement vivant.

Lockwood, qui est extrêmement curieux, interroge Nelly Dean, sa gouvernante dévouée, qui a été, au long de sa vie, témoin de presque tous les drames liés à la maison du propriétaire, Hurlevent. Nelly raconte à Lockwood une histoire tragique d’amour et de vengeance sans limite, qu’il nous raconte à son tour, comme Ismaël.

Environ trente ans auparavant, le père de la jeune Catherine Earnshaw promet de lui rapporter un fouet de Liverpool,  mais ramène à la place un gamin des rues, un petit être à la peau sombre appelé Heathcliff dont les yeux brillent comme de l’onyx mouillé. Catherine est une impertinente, mais quelque chose chez Heathcliff touche les ressorts de son âme. Il n’a pas d’histoire, comme s’il était sorti du cratère d’une météorite venant de s’écraser. Nelly l’appellera oiseau de mauvais augure, et pourtant son être semble être le reflet de celui de Catherine. Ils deviennent inséparables en grandissant, explorent la campagne sauvage et ont autant conscience du temps toujours changeant sur les hautes herbes que ces herbes elles-mêmes.

Dissimulé dans un recoin, Heathcliff écoute Cathy confier à Nelly que l’épouser – lui, le gitan sans moyens – serait s’avilir. Fou de rage, ce dernier quitte la maison brutalement avant qu’elle ne finisse et révèle la vraie nature des sentiments qu’elle éprouve pour lui. S’il avait attendu un infime instant de plus, s’il était sorti de l’ombre pour qu’elle devienne sienne, ces moitiés errantes auraient été réunies. Au lieu de quoi il s’enfuit, blessé dans sa chair et maudissant tout sur son chemin. Et il sera lui-même maudit à son tour.

L’héroïne de Charlotte Brontë, Jane Eyre, refuserait d’épouser toute autre personne que l’homme que son âme a choisi, quand bien même cela la condamnerait à marcher seule sur le chemin de la vie. Mais ce sont les impulsions qui règnent dans l’univers mental de l’héroïne d’Emily Brontë, ce qui provoque le chaos. Dans Hurlevent, un terrible scénario est mis en place puisque Cathy va à l’encontre de sa nature et consent à épouser un homme qui lui apportera le confort, un statut et qui l’adorera mais qu’elle n’aime pas. Ce choix engendre une souffrance si terrible que la nature elle-même doit en absorber une partie et devient par conséquent d’une rare intensité autour du foyer de cette douleur.

Heathcliff revient après s’être enrichi, poulain orphelin galopant à pleine vitesse pour semer la désolation dans la maison de ceux qui l’ont nourri. Il détruira tout ce qui l’entoure, y compris Cathy. Elle en a épousé un autre et il fait de même uniquement afin de la provoquer. Cathy ne bataille pas avec sa conscience mais plutôt avec sa passion, et lui sous-estime la capacité qu’elle a à le faire souffrir autant qu’elle. Indifférente à son environnement et à l’enfant qu’elle porte, elle dépérit de fièvre et de privations qu’elle s’est imposées. Seule la génération suivante connaîtra la libération. Elle lâche la branche qui la maintient sur terre : les bras d’Heathcliff, les boucles de ses cheveux

Je voudrais vous tenir, dit-elle à Heathcliff, jusqu’à ce que nous soyons morts tous les deux !

S’il s’agissait d’un livret écrit pour Puccini ou Verdi, tout se serait sûrement fini sur ces mots terrifiants. Mais Emily Brontë fait quelque chose d’inattendu d’un point de vue structurel : elle continue. Son récit nous plonge dans un purgatoire qu’on s’efforce d’éviter. Elle crée un climat de hantise, car tous sont progressivement hantés. Heathcliff est condamné à vivre tandis que Cathy demeure dans l’éther et n’a de cesse de l’appeler. Elle est tellement présente que passé et présent semblent suivre des cours parallèles. Ce n’est que grâce à la promesse d’une vengeance qu’Heathcliff peut garder un pied dans le monde matériel, et nous le suivons donc. Mais alors qu’Heathcliff s’acharne à rebâtir l’autel de leur amour, sa nature sacrilège étouffe les lianes de la raison.

Autre côté du miroir des héros.

Crépuscule sur la lande envoûtant blafard.

Enveloppé dans l’éclatante lumière du rêve.

Il lui était presque insupportable de la regarder dans les yeux

Quand le linceul de l’illusion tomba

Ainsi que Dieu les fit ainsi que Dieu les fit

Cruauté absolue que rachète l’amour absolu.

Cruauté absolue que rachète l’amour absolu

Le trou noir d’une nuit sans lune

La brusquerie éreintante du soleil.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

      Heathcliff et Cathy immortalisaient l’amour impie. Ils portaient d’étranges couronnes forgées pour un royaume encore plus étrange – concept dérangeant en 1848. Emily n’allait pas fréquemment à l’église, préférant sans aucun doute avoir son propre système, c’est-à-dire pas de système du tout. Elle pouvait se placer sur le plan du tout cosmique, où l’on considère toute chose avec le regard objectif d’un faucon en vol. Tel allait être son pouvoir particulier : une capacité innée à comprendre qui lui permettait d’appréhender les pôles irriguant l’action humaine. Pas d’espace mythologique où l’on puisse trouver l’essence de principes moraux chez elle. Au-delà du périmètre de la religiosité, bien et mal sont simplement des éléments qui existent dans le tourbillon des mondes changeants.

L’auteur de ce conte brutal et résolument amoral s’arrêtait souvent dans ses tâches domestiques – la cuisson du pain ou le repassage de la dentelle de ses sœurs avec un fer à tuyauter – pour prendre des notes en vue de son roman sur des petites feuilles de papier. Hurlevent donna lieu à une vague de critiques outragées qui s’intensifièrent à coup sûr quand on découvrit qu’Ellis Bell était une femme.

Vous avez entre les mains un volume qui a du mal à contenir les mots qu’il renferme. Bien qu’il y ait eu des adaptations artistiques mémorables dans la culture populaire, il est impossible de vraiment connaître ce livre sans l’avoir lu. Cela allait être le seul roman d’Emily, son dernier effort, car, après sa publication, elle écrivit peu d’autres choses.

Pendant l’été 1848, Branwell, qui s’était complètement abandonné à l’alcool et à l’opium, était physiquement épuisé et ses échecs enveloppaient presque entièrement la maisonnée Brontë de leur aura. Alors que l’automne se déployait, il fut emporté et, dans un tragique effet domino déclenché par sa maladie, Emily et Anne le suivirent rapidement. Entouré de sa famille et de ses amis, tous impuissants, Branwell mourut dans les bras de son père affligé. Emily commença à être malade après les obsèques, qui avaient eu lieu dans le froid et l’humidité de l’église. Le calme soudain et terrifiant qui se mit à régner sur la maison lui tomba sur les épaules comme un pesant suaire. Ce frère qui avait, au mieux, donné tant d’énergie créatrice, transmit la tuberculose sans le vouloir à celle qui l’avait soigné. Entre cette maladie et son affaiblissement volontaire, elle dépérit, à l’image de son héroïne, comme un jeune arbre empoisonné.

Ellis Bell n’écrirait plus. Son chien, Keeper, suivit le cortège funèbre et continua à aboyer et à monter la garde devant sa chambre longtemps après sa mort. Anne suivit le même chemin et mourut en bord de mer à Scarborough. Elle implora la sœur qui lui restait d’être courageuse. Charlotte, qui se considérait comme la moins prometteuse, se retrouva toute seule. Elle coupa des mèches des cheveux de ses sœurs pour en tresser un collier et une bague de deuil. Dans le silence que le destin lui avait réservé, elle termina Shirley, en hommage à Emily, et écrivit son chef-d’œuvre, Vilette. Elle continuait, par habitude, le rituel du tour de la table commune et s’arrêtait sûrement pour suivre du doigt l’initiale E qu’on avait gravée avec effronterie.

Emily mourut par un bel après-midi de décembre. Elle n’avait que trente ans. Où alla-t-elle quand elle détourna les yeux du soleil ? Peut-être partit-elle marcher, sans contrainte, dans les collines sauvages et désolées du Yorkshire. Ne nous mêlons pas de ses affaires. Elle n’a jamais reculé. Son esprit sans entrave n’a pas créé un monde propret. En écrivant Hurlevent, elle n’a pas offert ce que les gens souhaitaient : elle a offert ce qu’elle avait.

Emily Jane Brontë : des jupes flottantes et des manières de bohémienne. C’est à sa façon qu’elle a bu la vie. Dans cette même tasse qu’on voit dans la vitrine au presbytère de Haworth. C’est ma tasse, met en garde son esprit, que vos lèvres ne la touchent pas ou vous serez condamnés à sentir le venin de mon sang, et vous tremblerez de la terrible vérité de l’amour.

PATTI SMITH

(extrait de la préface à Hurlevent qui vient de paraître en Folio, nouvelle traduction de l’anglais de Pierre Labrune)

C Patti Smith, 2014. First published by The Folio Society, 2014 / c Editions Gallimard, 2015 pour la traduction de la préface

(Photos « Patti Smith » et « Emily Brontë , D.R.)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature étrangères.

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commentaires

4 Réponses pour « Hurlevent », conte brutal et amoral

Horses dit: 24 novembre 2015 à 20 h 41 min

Clopine, définitivement un cas à part… dit: 21 novembre 2015 à 13 h 46 min
Oui, je suis bien d’accord avec Patti.

G….L….O….R….I……A……
Entre copine il faut savoir s’entreaider.

Clopine, définitivement un cas à part... dit: 21 novembre 2015 à 13 h 46 min

Oui, je suis bien d’accord avec Patti. Ce qui m’a toujours agacée quand on parle des Brontë, c’est cette manière de s’émerveiller : « comment, des jeunes filles isolées, dans leur bout de lande, élevées dans la virginale innocence de l’église anglicane, ont su tout de même faire preuve d’un sens échevelé de la psychologie ? » (etc;)

Tu parles ! S’il y a un sujet que les Brontë, ces « innocentes préservées » connaissent bien, c’est la dépravation de l’alcoolisme, la brutalité des passions de leur frère Branwell et le désespoir cauchemardesque de l’existence humaine…

Une scène des Hauts de Hurlevent illustre tout cela mieux que je ne pourrai dire, et je ne crois pas avoir vu une seule adpatation cinématographique du livre qui ait osé la porter à l’écran : c’est quand Heathcliff, par « réflexe », rattrape le bébé que vient de lâcher, au-dessus de la rampe, Earnshaw. Et l’auteur de nous assurer qu’Heathcliff regrette aussitôt son geste salvateur… Je ne peux m’empêcher de penser que les scènes de retour à la maison du frère alcoolique ont dû être quelque chose de cet ordre, et que la violence qui s’écrit là montre aussi à quel point l' »innocence » des vierges est une belle connerie…

Il y a aussi quelque chose, dans le livre, qui est saisissant : c’est que le sol de la demeure où cette histoire démente se passe n’est pas sombre, ni parqueté, ni de terre battue : c’est sur un carrelage blanc qu’Heathcliff est dressé, la plupart du temps…

Bref, bref, tout ceci est plus que passionnant, à mon sens.

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