de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Jules Verne, pédagogue bricoleur

Par PIERRE BOST

On vient de fonder une « Société des amis de Jules Verne ». Je ne m’y ferai pas inscrire parce qu’il ne faut jamais entrer dans les « sociétés ». Mais je me réjouis qu’on ait voulu honorer et cultiver cette mémoire. Jules Verne n’est pas un écrivain. Je ne dis pas qu’il en soit un mauvais ; simplement, il est autre chose. Il a créé des mythes, inventé des rêves, mais en dehors du plan littéraire ; il a plutôt été quelque chose comme un metteur en scène de cinéma, ou un directeur de théâtre. Un organisateur de jeux. Surtout, il a créé un univers, séparé de l’univers réel, séparé même de l’univers esthétique, et proprement inhumain. Ce n’est pas du tout Alexandre Dumas. Lui, était écrivain. J’ai pleuré, enfant, à la mort d’Athos, mais je crois bien que dans l’œuvre de Jules Verne il n’y a pas un seul « personnage» véritable; ni Philéas Fogg, ni Paganel… Mais quoi ? Il y a un univers Jules Verne, et l’on peut, sans être un écrivain, être pourtant une manière de grand homme…

Jules Verne a marqué la jeunesse de deux générations de Français. Nous n’y pouvons plus rien ; Vingt mille lieues sous les mers ou Mathias Sandorf sont liés pour toujours aux temps où nous découvrions les jeux, le latin, l’amitié, les vacances. Jules Verne est un des noms de nos souvenirs d’enfance; comment oublierais-je jamais que j’entrai la première fois dans une salle de théâtre pour entendre Michel Strogoff ? Je sortis fou. Le lendemain, nous rejouions la pièce dans une « réduction pour grenier », à machinerie diminuée, mais qui respectait, et religieusement, l’esprit de l’œuvre. On me dit que les garçons d’aujourd’hui ont moins d’enthousiasme. Je crois comprendre pourquoi. L’œuvre de Jules Verne, c’est l’exaltation de l’aventure et de la mécanique considérées comme des valeurs rares et presque héroïques. Aux yeux de Jules Verne, une traversée est toujours un exploit, un voyage en Chine un miracle, le mot : convict, est à lui seul une épopée. Les garçons d’aujourd’hui n’ont peut-être pas voyagé beau- coup plus que ceux d’hier, mais ils ont été habitués à admirer le moins possible. Distances et vitesses les intéressent encore mais ne les étonnent plus. Ajoutez à cela que les chiffres de Jules Verne sont dépassés et que d’autre part, dans notre monde repéré, exploré, sillonné, il ne s’agit plus guère que de perfectionner les moyens de découverte, et non plus d’en imaginer d’autres. Je crois que les jeunes garçons d’aujourd’hui se passionneraient beaucoup plus pour la construction d’un vrai transatlantique que pour l’histoire d’une imaginaire maison à vapeur.

Autre chose : les garçons partagent leur curiosité entre deux ordres d’objets. D’une part, la T.S.F. les inté- resse, ou la navigation stratosphérique ; ces inventions- là, gigantesques, et qui dépassent les possibilités maté- rielles de l’homme, sont, par conséquent, juste au format de son esprit. D’autre part, la construction d’un poste récepteur, ou d’un avion « modèle réduit », occupations strictes, limitées à la mesure des doigts, passionnent aussi les garçons. Il leur faut l’immense ou le minuscule ; or, Jules Verne reste à mi-chemin. Ses inventions ne sont pas assez géniales ; ou pas assez vraisemblables. Est-ce du vrai, ou du pas vrai ?… Les enfants n’aiment pas hésiter.

Au reste, il y a beaucoup à dire sur les inventions, les « anticipations » de Jules Verne. N’allons pas trop vite ; pas trop loin. Vendons très cher le titre de prophète… Et d’abord, c’est bien le moins qu’un romancier d’aventures imagine des aventures et des appareils étranges, c’est l’A.B.C. de son métier… Et maintenant, on ne saurait dire que Jules Verne ait vraiment «devancé» les grandes invention. Son Nautilus d’avant les sous-marins avait certes de la vraisemblance, au moins par l’extérieur; encore faut-il rappeler que le problème était à l’ordre du jour et que, dès 1800, on avait construit des submer- sibles, qui, il est vrai, ne marchaient pas, mais dont l’un s’appelait déjà le Nautilus… Quant à l’obus lancé De la Terre à la Lune, il rappelle bien plutôt les Berthas que les fusées interplanétaires ; on ne saurait prétendre que L’île à hélice soit le point de départ des house-boats ; et, pour l’aéronef de Robur le Conquérant, sorte de cuirassé héli- coptère, il est aussi loin que possible de ce que l’aviation a réalisé depuis. Le seul mérite, ici, est donc d’avoir ima- giné un appareil volant ; il est mince ; en tout cas, Icare et Léonard de Vinci en avaient fait autant et avec plus de précision. Je peux bien inventer un appareil qui permet- trait de circuler sous terre, comme les taupes, la diffi- culté commence quand il faut concevoir sa construction avec un peu de vraisemblance. En somme, Jules Verne eût pu passer pour un précurseur si rien n’était venu après lui : c’est qu’il n’imaginait que des objets, et non des rapports. Un bricoleur géant, mais pas un inventeur…

Au reste, ce n’est pas tant comme romancier scientifique que Jules Verne est illustre. Avant tout, il est un raconteur de voyages. Son plus grand succès reste Le Tour du Monde en 80 jours ; là était sa vocation véritable. Les Enfants du capitaine Grant, Un capitaine de quinze ans, Les Anglais au pôle Nord sont des récits de voyage, et l’on sait que Jules Verne publia une énorme et très sérieuse Histoire générale des grands voyages et des grands voyageurs. Car il était un petit peu pédagogue, et l’on peut se demander si le désir d’instruire la jeunesse n’a pas joué dans sa carrière un rôle plus important que les enfants ne l’ont cru. N’oublions ni l’époque, ni l’atmosphère où il vécut.

Après avoir d’abord essayé du théâtre en vers, et écrit des livrets d’opéra-comique, Jules Verne publie son pre- mier roman d’aventures : Cinq semaines en ballon, en 1863. Vingt mille lieues sous les mers date de 1870. (On remarquera que la guerre franco-allemande ne tient aucune place dans les œuvres de Jules Verne, alors qu’elle sert, au contraire, de couronnement à presque tous les romans d’un autre romancier pour enfants de cette époque, Jules Girardin, lequel moralisait terrible- ment, sans en avoir l’air…) Jules Verne, lui, ne cherchait pas du tout à moraliser, mais sans doute à instruire ; il publia pendant longtemps l’illustre Magasin d’Édu- cation et de Récréation d’Hetzel. La science, alors, était respectée ; on croyait à son avenir, on croyait au progrès. C’était l’âge de l’ingénieur (Le Maître de forges, 1882, roman de Georges Ohnet). Jules Verne fut quelque chose comme le poète populaire de cette mystique mécanicienne, en même temps qu’il révélait à un pays un peu étroit, replié sur ses malheurs et ses fautes, l’existence de l’univers, des pampas, des océans – et de la grande sœur slave… (Michel Strogoff, 1876). Il n’avait pas beaucoup voyage, dit-on ? Et puis après ? On peut très bien se documenter dans les livres ; c’était aussi le temps où l’on croyait aux livres… D’une pierre deux coups. Le Français continuait à ignorer la géographie, mais trouvait le moyen de conquérir un domaine colonial…

Nous avons cru à Jules Verne ; et surtout, nous avons été élevés par des hommes qui avaient cru en lui avant nous et peut être plus encore. Par des hommes qui avaient été étonnés par le téléphone, l’automobile, les wagons-lits, et, par conséquent, par Jules Verne. Lui, il nous étonna encore ; mais les vraies inventions et les vrais voyages ne nous étonnaient déjà presque plus. Ceux qui viennent derrière nous ne s’étonnent plus de rien du tout, ni de la T.S.F., ni du bistouri électrique, ni du barrage de la Truyère, ni, encore moins, de Jules Verne. Ce qu’ils lisent? Si même ils ne lisaient que des romans policiers, ou les faits-divers des journaux, il faudrait dire que ce sont eux-mêmes qui reviennent à la vraie littérature ; laquelle a pour objet l’homme, et non pas les machines ni les continents. Ce qui n’empêche pas Jules Verne, s’il n’est pas un écrivain, d’être un homme à qui nous devons beaucoup d’amitié.

PIERRE BOST

(Article paru dans Marianne le 26 février 1936)

 

 

Pierre Bost

Flots d’encre et flots de miel

256 pages, 20 euros

La Thébaïde

 

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

10

commentaires

10 Réponses pour Jules Verne, pédagogue bricoleur

Mathieu Cloutier dit: 19 février 2017 à 1 h 09 min

J’ai une question qui est sans rapport avec l’article, mais… s’agit-il vraiment de Jules Verne, dans la photo en exergue?

court dit: 23 juillet 2013 à 12 h 34 min

Aurenche et Bost, je veux bien, sauf que cette lecture est du niveau du livre de Bernard Frank paru dans les memes années, et pas fameux du tout. Qu’est ce qui vaut à ce point de vue dinosaurien d’etre exhumé? Le recueil fraichement paru dont il fait partie? Si c’est la meilleure critique du recueil, il y a de quoi trembler…

xlew.m dit: 18 juillet 2013 à 23 h 08 min

D’accord avec ceux qui ont redit leur amour de l’écrivain Verne, Il est d’ailleurs frappant que son oeuvre est très respectée dans toute l’anglosphère, en Amérique en particulier, encore aujourd’hui. Mais ce qu’en dit Bost est loin d’être insignifiant. J’aime bien sa tentative d’explication du retard et du repli sur soi français, à la fois dans le domaine de l’ingénierie (je provoque un peu avec le terme) de l’imaginaire pour les littérateurs, comme dans celui de la pure production matérielle née de nouvelles inventions. Sa vision des choses apporte une certaine fraîcheur et reste assez vivement actuelle lorsqu’il parle de la jeunesse non-liseuse par exemple, incurieuse des différentes formes que prend le (pseudo) romanesque contemporain de l’année 1936. 1936 c’est, dit-on, l’année où Céline perd psychologiquement pied ainsi que ses dernières illusions. C’est lui-même qui disait que les romans de jadis aidaient les gens à « apprendre et comprendre le monde », ici Bost et lui sont sur la même longueur d’onde. Ne jouons pas les néo-Truffaut qui seraient portés par une hypothétique nouvelle vague 22013 anti-bostienne, cela me semble un peu vain. Bost n’était d’ailleurs lui-même pas un écrivain si moche. Je me suis promis de lire son « Faillite » (que republie opportunément La Thébaïde) ce weekend. J’en ai lu quelques lignes, ma foi, ce n’est pas mal du tout, très serré dans l’écriture, les descriptions sont simenonesques à souhait, avec cette précision que l’on trouverait digne d’un horloger suisse si l’on pouvait encore se permettre cette comparaison dérisoire qui retarde depuis si longtemps. L’héroïne du roman est une « dactylo » (métier ultra-avant-garde en 1920, Bost aussi sait faire dans l’anticipation, les gars), le héros, un certain Brugnon, se frotte au réel et en ressent le feu des étincelles brûlantes, pas exactement comme André Breton qui, presque’au même moment (1924) rencontre une pauvre gosse pas encore parigote, mais déjà plus vraiment lilloise, qu’il va tenter de retenir de tomber du côté obscur du surréel, tel un pauvre petit jouet des circonstances. J’aime toujours Nadja, mais Bost me fait savoir qu’il existait aussi d’autres femmes après l’horreur de 14-18, en France, et qu’elles avaient elles-aussi leur puissante poésie (noire.)
« La terre du désir de Bost est bleue comme un Aurenche », nous disait déjà un pote à Breton et à Pompidou, un poète. (Hatteras, magnifique !)

des journées entières dans les arbres dit: 17 juillet 2013 à 21 h 15 min

Je suis d’accord, M. Court.

Et je dirais même plus : ahurissantez cette lecture immature, de petit « garçon ».

MCourt dit: 17 juillet 2013 à 1 h 09 min

 » pour un romancier d’aventures, c’est bien le moins d’inventer des machines »
Certes, sauf que ni Fenimore Cooper, ni Walter Scott n’y ont pensé, eux. rendons à César…
Il ne m’était pas non plus apparu que c’était un romancier sans style ni personnage. Hatteras, Nemo, Sandorf, ont de l’envergure. et les Indes Noires sont fort bien écrites.
Pour le reste, on a lu mieux et plus profond ailleurs.
MCourt

John Brown dit: 14 juillet 2013 à 19 h 48 min

Les romans de Jules Verne que je préfère et auxquelles je reste attaché après bien des années sont avant tout des machines à rêver, à assouvir les fantasmes : « L’Île mystérieuse », « Voyage au centre de la Terre », « le Château des Carpathes ». Les machines tout court sont là pour faire fonctionner la machine à rêver, autrement ça ne marche pas.

T. Borel dit: 13 juillet 2013 à 23 h 25 min

Comme citerait Gérard Bertrand:
« ll y a eu pour moi Poe, quand j’avais douze ans – Stendhal, quand j’en avais quinze – Wagner, quand j’en avais dix-huit – Breton, quand j’en avais vingt-deux.Mes seuls véritables intercesseurs et éveilleurs. Et auparavant, pinçant une à une toutes ces cordes du bec grêle de son épinette avant qu’elles ne résonnent sous le marteau du piano forte, il y a eu Jules Verne.
Je le vénère, un peu filialement. Je supporte mal qu’on me dise du mal de lui. Ses défauts, son bâclage m’attendrissent. Je le vois toujours comme un bloc que le temps patine sans l’effriter. C’est mon primitif
à moi. Et nul ne me donnera jamais honte de répéter que les Aventures du capitaine Hatteras sont un chef-d’oeuvre. »
Ainsi parla Julien Gracq !
Et pour confirmer,
cette image:
http://www.gerard-bertrand.net/rencontres_gracq_verne.html

versubtil dit: 13 juillet 2013 à 22 h 18 min

« laquelle a pour objet l’homme, et non pas les machines ni les continents. »
Mais l’univers romanesque et imaginaire de Jules Verne est principalement tourné vers un évident « prométhéisme ».
Voir la passionnante étude de François Flahault, Le crépuscule de Prométhée, contribution à une histoire de la démesure humaine, collection Essai chez Mille et une nuits 2008 et tout particulièrement le chapitre II intitulé : » Du sublime à l’imaginaire prométhéen chez jules Verne ».

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