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La République Des Livres par Pierre Assouline

Lance Armstrong fut Coppi conforme à Fausto

Par BERNARD MORLINO

Fausto Coppi (1919-1960) a de la chance dans son malheur. Situons-nous au plan de la notoriété car on sait qu’il est mort après avoir contracté la malaria. Si le campionissimo avait établi son superbe palmarès dans les années 1990-2000, il serait actuellement déchu de tous ses titres de gloire car on fait subir une disgrâce à Lance Armstrong alors que Fausto Coppi a toujours répondu que la « bomba» était le secret de son insolente réussite. La « bomba » étant un cocktail d’amphétamines qui lui donnait des ailes dans les cols. A l’origine du Tour de France, il était convenu que les concurrents devaient prendre sur leurs deniers personnels tout ce qui permettait  de « charger la mule », autrement dit les produits pour améliorer la forme physique des cyclistes, ce que les adeptes dénomment la médicalisation et en aucun cas le dopage. Jadis, ni Albert Londres ni Antoine Blondin n’ont enquêté sur les stupéfiants dans le Tour de France. Curzio Malaparte est allé jusqu’à écrire que Coppi avait de l’essence dans les veines quand Gino Bartali devait se contenter de sang.

Pour se donner bonne conscience, les instances modernes du cyclisme jouent la transparence dans une société qui demande aux sportifs un régime qu’elle n’ose même pas s’appliquer à elle-même, à savoir une éthique irréprochable. Ce n’est pas le dopage qui empêcha Lance Armstrong de tomber durement sur le macadam pendant sept ans. Comme Coppi n’a pas subi les foudres des collectionneurs de vieux flacons d’urines, les exploits sportifs de l’Italien n’en finissent plus d’alimenter les rêveries des écrivains. Même la maman du champion a participé à l’activation de la fabrique des rêves en mettant les chemises de son fils dans le réfrigérateur qu’il lui avait offert. Et que dire du masseur aveugle Cavanna ou de l’amour adultérin avec la Dame blanche qui faisait fantasmer toute l’Italie alors hostile au divorce. Le dernier en date des écrivains à pisser son Coppi- si j’ose dire- s’appelle Ugo Riccarelli- un Toscan qui a choisi de vivre à Rome. On connaît des choix plus cornéliens. Dans sa nouvelle consacrée à Coppi, Ugo Riccarelli met en lumière un gregario imaginaire qui serait en fait un super champion inconnu. Lors d’une énième virée sur le bitume, Coppi voit cet inconnu lui tenir tête de manière inattendue. « Non merci, monsieur Coppi. J’ai déjà mon compte. Pour les courses, il y a vous qui semez tout le monde. Vous êtes né pour gagner. Moi, ma route est ailleurs». Impressionné à la fois par le talent et l’humilité du jeune homme, Fausto Coppi essaya de revoir son adversaire d’un jour qui ne cessait pas de le hanter. Il retrouva son domicile où on lui dit simplement : « qu’il était là-bas », près d’un chêne. Coppi se déplaça et tomba sur une tombe dont la croix était entourée du maillot qu’il offrit à son admirateur. Le campionissimo n’en finissait plus de lire et relire les mots gravés sur la sépulture : « Dans la félicité repose Angelo le champion ».

Coppi se prénommait lui-même Angelo pour l’état-civil. La mort l’avait encore rattrapé : son petit frère Serse (1923-1951) avait perdu la vie en course lors du Tour du Piémont. Ugo Riccarelli écrit sur le sport comme s’il s’agissait d’un autre milieu qui pourrait être le monde de l’économie ou celui de l’astrophysique. Seule  l’intelligentsia bornée se bouche le nez dès lors qu’il est question d’une toile de fond sportive. C’est oublier Platon, Pétrarque, Maurras, Montherlant, Prévost, Camus, Jacques Perret, Buzzati, Hemingway, Mailer,  Kerouac, Nucéra, Charyn et le poète-cinéaste Pasolini (1)- très bon footballeur supporter du club de Bologne- présent dans le recueil de nouvelles qui évoque aussi Dino Ferrari (1932-1956) mort d’une maladie incurable. Le père, Enzo, resta inconsolable de la perte de son fils dont il honora sans cesse la mémoire en baptisant des nouveaux modèles avec le prénom du disparu. La mort est omniprésente dans ce livre qui serre le cœur. Comment ne pas être ému par la disparition des 18 joueurs du Torino Football Club décédés dans le crash de l’avion qui s’écrasa à l’arrière de la basilique de Superga, le 4 mai 1949 ?

Autre destin cruel : celui du divin ailier Garrincha, le plus grand dribbleur de tous les temps. Pourquoi Pelé est-il encore une icône en 2013 ? Pourquoi son alter ego Garrincha (1933-1983) a-t-il accumulé les malheurs jusqu’à finir alcoolique au dernier degré dans une chambre d’hôpital forcément sordide ? Le sport ce n’est pas que des numéros, des voitures, des vélos, des dossards. Le sport c’est une histoire de larmes, de sueur et de sang. Aussi bien en tennis de table qu’en tauromachie. Du bruit et de la fureur. Une religion avec ses croyants et ses pratiquants. Avec ses Dieux– tel Zatopek «l’homme locomotive» – et ses apôtres dont Ugo Riccarelli.

BERNARD MORLINO

(1) A lire aussi : Les terrains. Ecrits sur sport,  de Pier Paolo Pasolini, traduit de l’italien par Flaviano Pisanelli. Le temps des Cerises, 2012. 159 p., 8 €

 

 

Ugo Riccarelli

L’Ange de Coppi

Traduit de l’italien par Louise Boudonnat

219 pages, 19 €

Phébus

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature étrangères.

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commentaires

10 Réponses pour Lance Armstrong fut Coppi conforme à Fausto

[email protected] dit: 3 décembre 2015 à 18 h 18 min

vous vous faites des gorges chaudes en pensant que coppi eut ete un homme comme les autres….NONvous pouvez prendre ce que vous voulez vous n y arriverez jamais qu a sa cheville comme a celle de lance Armstrong et Pantani il faut avoir des couilles pour etre un champion et vous qui critiquez vous etes que des cancrelas des chacals car vous n avez aucune volonte de surpassement de soi.

Grand braquet dit: 28 février 2013 à 16 h 12 min

Cop(p)i est surtout connu pour avoir été une des figures de poupe du mouvement pédé des flamboyantes seventies.
On gardera notamment en mémoire sa contribution décisive à la bédé bête et méchante (Et moi, pourquoi j’ai pas une banane ?), ou au théâtre sportif (au rayon vélo, sa pièce « Loretta Armstrong »).

John Brown dit: 27 février 2013 à 10 h 10 min

Vous avez raison : le sport occupe, dans la vie des hommes, depuis plus d’un siècle, une place telle qu’on ne saurait se contenter de s’en détourner, même quand ça pue. La tricherie organisée, l’hystérie chauvine, le battage médiatique, ne sont pas le tout d’un univers dont la richesse humaine est immense. J’ai plus appris sur l’homme en regardant « Raging Bull » de Scorsese qu’en lisant des tas de bouquins. On vous sent sincèrement ému quand vous évoquez ce Garrincha sombré dans l’alcool, ces footeux dans leur cercueil d’acier, et même cet industriel de la dope qu’est Armstrong. De telles destinées valent qu’un écrivain s’y arrête.

Pépé Roulier dit: 27 février 2013 à 9 h 29 min

« Si le campionissimo avait établi son superbe palmarès dans les années 1990-2000, il serait actuellement déchu de tous ses titres de gloire car on fait subir une disgrâce à Lance Armstrong alors que Fausto Coppi a toujours répondu que la « bomba» était le secret de son insolente réussite. »

Ça n’a strictement rien à voir. Le dopage n’était pas interdit au temps de Fausto Coppi. Plus tard, il y a eu aussi le « pot belge ». Ce dopage artisanal à base de stimulants avait une contrepartie : les jours « sans ». Il fallait choisir le bon jour pour se charger parce que, après, on était vidé. Aucun rapport avec l’EPO, par exemple, qui augmente durablement la résistance à l’effort et qui, surtout, est interdite. Voilà la différence. Armstrong bénéficiait d’un système de protections fondé sur la corruption.
Bon, ce n’est pas le sujet, mais l’idée qu’on puisse comparer Coppi et Armstrong me hérisse le poil.

Giovanni Sant'Angelo dit: 27 février 2013 à 5 h 30 min


…les sportifs, les acteurs, les acteurs,…

…ces hommes du cirque et du spectacle porter au Zoo pour les badauds du peuple,…

…un métier,…pour vivre,…et faire vivre,…la société et la  » science  » du progrès,…des expériences en connivence du marché des dupes pour en escroquer,…des filous,…et du journalisme de canard enchaîné,…
…etc,…

xlew.m dit: 27 février 2013 à 1 h 07 min

Quoique Ribéry ait une sacrée terrine d’acteur pasolinien. Il aurait fait un malheur dans les castings de l’Italie des années `70.

xlew.m dit: 27 février 2013 à 0 h 58 min

D’une certaine façon, « Elefantino » (lui, contrairement à Armstrong, est souvent tombé) attend son romancier italien, le peuple italien l’adorait, au moins une bonne moitié (en Italie comme en France, les grands lecteurs visuels des exploits des cyclistes se partagent en deux groupes rivaux, les pro-Pantani vs les pro-Simoni, chez les transalpins, les pro-Virenque vs les pro-Leblanc chez nous). Est-ce une vue de l’esprit ou serait-il possible que les écrivains (à rebours des lecteurs lambda de l’Equipe) s’intéressent plus à ceux qui ont une belle tête de vainqueurs, et sont des beaux gosses (Anquetil, Bobet, mais aussi Coppi avec sa chouette silhouette de héron) qu’aux vilains petits canards (Garrincha avec son background de misère sociale et son handicap physique aurait pourtant des arguments à faire valoir, d’un point de vue romanesque) ?
Pasolini, qui apparaît dans votre article, révérait le noble Gianni Rivera, je pense qu’il n’aurait pas été insensible au charme de Cruyff ou du Kaiser Beckenbauer, pour ne rien dire de Giroud, le buteur d’Arsenal, en revanche, aurait-il été inspiré par un Ribéry ..? Rivera s’est lancé en politique, aujourd’hui en Italie, ce sont les acteurs, les baladins, les saltimbanques ou les bateleurs qui vont décider des majorités. Heureusement en France, Zlatan I., Eugène Saccomano et bien d’autres de vos confrères en écriture veillent à la bonne conduite de balle de la littérature.

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