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La République Des Livres par Pierre Assouline

L’utopie meurtrière des Khmers rouges

Par FRANCOIS HAUTER

Dans le cortège des siècles derniers, les dictateurs et autres idéologues sanguinaires se sont bousculés. Qu’ils soient religieux, les  Savonarole, John Knox , Calvin, Khomeiny ou Ben Laden  ont voulu tuer la beauté sur terre  et transformer le monde en une institution de morale.  Lorsqu’ils étaient laïcs, les Robespierre, Lénine, Hitler, Mao ou la dynastie des Kim en Corée du Nord ont, par leurs persécutions et exécutions, déshonorés l’humanité. Entre le 17 avril 1975 et décembre 1979, Pol Pot a torturé un peuple, le sien, réputé tellement paisible que ce massacre frappe encore les esprits. Le Cambodge, jusqu’à ce jour, ne s’en est pas remis.

C’est ce carnage qu’Henri Locard tente méthodiquement d’expliquer. Car trente- huit ans après que cette « utopie meurtrière » (1) ait été déclenchée, l’on se demande encore comment cette nation calme et pacifique a pu sombrer dans un chaos aussi destructeur. Et comment ce peuple d’agriculteurs  a pu mourir de faim alors que la nature lui offre, sans grands efforts,  toutes les richesses de la terre. Bref, comment le Cambodge, réputé être un petit paradis sur terre, a-t-il pu être transformé si rapidement et si complétement, en enfer?

Lorsqu’en janvier 1980, avec deux autres journalistes (Roger Pic pour TF1 et John Swain pour le Sunday Times), nous avons été les trois premiers journalistes à pénétrer dans ce Cambodge tout juste « libéré » du joug khmer rouge par les soldats vietnamiens, le pays n’était plus qu’un immense camp de concentration.  En trois années et demie, sous sa dictature khmère rouge, le Cambodge avait perdu le quart de sa population, 1,5 millions d’habitants  sur 7 ,7 millions de personnes. Tous morts de faim. Ou exécutés à coups de bêches. Des hordes misérables de Cambodgiens poussant des charrettes rentraient dans Phnom Penh, la capitale, dont tous les habitants avaient été chassés, à partir d’avril 75. Un lycée, jonché de cadavres en décomposition, avait servi de salle de torture géante. Nous avions peine à comprendre comment d’ex intellectuels khmers, formés dans les universités parisiennes, avaient pu transformer des portiques de gymnastiques en autant de poteaux de supplices. Dans les campagnes, entre des rizières géantes, c’était un cimetière à ciel ouvert, nous passions d’un charnier géant à l’autre. La population, décharnée, couverte de hardes, crevait de faim : lorsque les Vietnamiens organisaient un « banquet » pour nous autres journalistes, les Khmers survivants se bousculaient, dans leurs guenilles, sur les clôtures qui nous séparaient d’eux,  pour contempler silencieusement, hagards, les bassines fumantes de riz  que l’on nous servait. Il restait trois femmes pour un homme. Le Cambodge étalait sa longue souffrance.

Le livre de Locard, qui vit aujourd’hui à Phnom Penh où il coordonne un programme de recherche sur les centres d’internement des Khmers rouges, est passionnant, car il situe justement les jeux d’influence et les responsabilités aussi bien françaises (le Parti communiste français), mais surtout vietnamiennes et chinoises, ainsi que cambodgiennes (le roi Norodom Sihanouk) dans l’inexorable montée en puissance des Khmers rouges.  Il raconte bien les alliances cyniques, à géométrie variable, entre communistes chinois et vietnamiens pour mettre la main sur ce Cambodge, situé exactement  au croisement de « l’Indo-Chine »,  ce carrefour entre l’Asie brune (celle de la cuillère, dominée par l’Inde) et l’autre, la jaune (celle des baguettes, sous l’influence de la Chine). Un petit pays « grenier à riz », où les communistes vietnamiens et chinois se défieront ensuite, en divisant la nomenklatura  khmère rouge.

Happé par la guerre au Vietnam, le Cambodge a sombré dans cette guerre. Le jeu traditionnel de la diplomatie chinoise –aider son ennemi, l’endormir avant de l’attaquer- s’appliquait en premier lieu au Vietnam. En filigrane de la montée des Khmers rouges, l’on trouvait l’ambition impérialiste de la Chine, celle d’un Mao déclinant et dangereux comme un vieux fauve, à la fois sur le Laos et le Cambodge, bravant un Vietnam de plus en plus inféodé à l’URSS. Deux communismes donc s’affrontaient au Cambodge, les Khmers rouges étant d’abord mis au pouvoir, en 1975, grâce à l’appui des soldats vietnamiens. Puis, soutenus ensuite par Pékin, ils furent finalement balayés en 1979 par Hanoi. Aujourd’hui, c’est Hun Sen, l’ancien chef khmer rouge provietnamien devenu chef de l’Etat cambodgien, qui met son pays en coupe réglée, le vendant en tranches aux intérêts chinois…

Locard a raison de le souligner : la montée en puissance des Khmers rouges fut celle d’un communisme radical, d’un communisme de guerre. Dès 1973, la population des territoires déjà conquis par l’Angkar  (la Révolution), fut immédiatement prise « dans un étau », écrit-il. Une  radicalité illuminée par l’expérience de la Révolution culturelle de Mao, et encouragée par l’atrocité de la guerre du Vietnam : pour couper la piste Ho Chi Minh qui empruntait l’est cambodgien afin d’amener des armements Viêt-Cong vers le sud du Vietnam, les Américains ont secrètement déversé, jusqu’en 1973,  davantage de tonnes de bombes sur la tête des Khmers rouges que ce qu’ils lâché sur l’Allemagne nazie. Sous ces tornades de feu, les Khmers rouges ont recruté en ponctionnant par la force des adolescents dans chaque famille. Ces premiers enfants-soldats, -l’on en comptait près de 60 000 lors de la prise de Phnom Penh-,  étaient, à la manière des gardes rouges, aisément  fanatisés. Et puis Sihanouk, via la radio, demandait  à ses sujets de rejoindre « Monseigneur- Papa » dans le maquis révolutionnaire.  Après la chute de Phnom Penh, les nouveaux maîtres du pays ont simplement étendus leurs méthodes cruelles  « à la totalité de la population vaincue », écrit Locard. Un étau implacable : jamais l’organisation du Parti ou l’un de ses responsables ne pouvait avoir tort. Toujours l’individu devait être condamné.

Un exemple : en 1977, dans un message radio, Pol Pot explique que la population doit passer de huit à vingt millions d’habitants. Tous les jeunes gens entre 14 et 20 ans ont donc l’obligation de se marier. Les « mariés » sont prévenus au dernier moment, les cérémonies sont collectives, l’on unit de force de cinq à cinquante couples en même temps. L’immense majorité des adolescents ne se sont jamais croisés avant ce jour. Aucun parent ou proche n’est autorisé à assister à ces cérémonies, qui durent une heure au plus. Chaque « couple » est ensuite enfermé dans une cabane pour consommer son « union ». Si cela n’est pas fait dans les trois jours qui suivent (des enfants- soldats doivent confirmer visuellement ces accouplements), les époux sont « rééduqués ». C’est-à-dire exécutés.

Le caractère impitoyable de cette révolution se révèle dès la prise de pouvoir des Khmers rouges, puisque la capitale est immédiatement vidée de ses trois millions d’habitants (2), avant l’extermination systématique des cadres, ingénieurs et intellectuels de la grande ville, et de leurs familles. Les restes humains étaient considérés par les khmers rouges comme le meilleur des composts. Et à l’égal de ce qui se passait dans les  « camps de travail » nazis, la disette des populations fut organisée, afin que personne ne songe à se révolter. Les exécutions, courantes, se faisaient à la bêche, en catimini, à la tombée du jour. Les enfants étaient enlevés à leurs mères dès cinq ans, et embrigadés. Dans ces écoles prison, régnait la médiocrité et la stupidité. Locard raconte ces politiques démentes, pour lesquelles Pot Pot recevait les félicitations de Mao. Philip Short(3) le rappelle : « Mao était en extase devant l’audace de Pol Pot vidant les villes ». « Ecraser », « liquider », « purger », « briser », « piétiner », « purifier la société », « écraser les ennemis » était le vocabulaire de cette « dictature du prolétariat absolue et totale » pour laquelle les socialistes français avaient encore des sympathies en 1978… (4).

Locard explique que « les ingrédients de la bombe khmère rouge furent essentiellement : un dogmatisme idéologique de marbre constitué d’un maoïsme poussé à l’extrême de sa logique, une croyance profonde en l’unicité de la grandeur de la culture khmère capable d’accomplir des merveilles, l’imposition l’ensemble de la société de règles très stricte de renoncement à tous les attachements et à tous les plaisirs comme pour les ascètes qui se retirent du monde, et enfin un quarteron de leaders avec à leur tête le duo Pol Pot –Nun Chea, prêts à tout pour réaliser leurs rêves ici et maintenant ». Des rêves complètement déconnectées de toutes les réalités cambodgiennes, de toutes les racines culturelles de ce peuple, comme toujours dans ces processus où des illuminés « infiniment clairvoyants » se piquent d’exercer la contrainte sur la conscience des autres hommes.

Le livre d’Henri Locard est passionnant car il nous rappelle que le processus d’oppression des hommes est universel. Après tout, c’est toujours une idée qui donne naissance aux dictatures. Comme le dit si bien Stefan Zweig (5), l’aspiration messianique des hommes à un état de choses où disparaitraient les problèmes brulants de l’existence, la complexité et les difficultés de la vie, prépare la voie à tous les prophètes sociaux ou religieux. Il suffit qu’en situation de crise, un homme doué d’une certaine puissance de suggestion, se lève et déclare péremptoirement qu’il a inventé une formule grâce à laquelle le peuple en crise pourra se sauver, pour que des millions de ses concitoyens lui apportent immédiatement leur confiance. Les voilà prêts, comme par enchantement, à se laisser prendre. Plus ce rédempteur exige d’eux, plus ils sont prêts à se laisser violenter. Une ivresse de solidarité les faits se précipiter dans la servitude. Ils vantent même les verges avec lesquelles on les flagelle. Une petite mais active minorité fait preuve d’audace et ne recule pas devant la violence. Elle réussit ainsi à intimider une indolente majorité. Ensuite la puissance pousse à la toute-puissance, la victoire à l’abus de victoire. Et la majorité devient totalité.

Des millions de cellules vivantes se métamorphosent en un système rigide, unique, où l’on fait fi de toutes les traditions locales et du passé, et où l’on  n’a plus qu’un seul droit : travailler et obéir. Ecouter la parole du guide n’est pas une permission, c’est une obligation. Chacun est suspect, l’Etat maintient ses membres dans la terreur : tout devient interdit. L’hécatombe suit, la machine à exterminer les plus faibles et les esprits libres est en marche. En Asie, une dictature sanguinaire du genre de celle des Khmers rouges est encore active en Corée du Nord.

FRANCOIS HAUTER

 

(1) L’utopie meurtrière, de Pin Yatay, Robert Laffont, 1980, le  témoignage de l’un des premiers réfugiés khmers s’étant échappé de son pays en 1977, après avoir vu toute sa famille massacrée. .

(2)Le Monde le 17 avril 1975 titrait ainsi sa première page : « Phnom Penh libérée ».

(3)Philip  Short , Anatomie d’un cauchemar, Denoël , 2007

(4)En 1978,  le quotidien Le Matin se refusait encore à publier les témoignages de ceux qui réussissaient à fuir le Cambodge.

(5) Castellion contre Calvin, de Stefan Zweig, Grasset, 1936

 

 

 

Henri Locard

Pourquoi les Khmers rouges

352 pages,

20 euros

éditions Vendémiaire

Cette entrée a été publiée dans documents, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

8

commentaires

8 Réponses pour L’utopie meurtrière des Khmers rouges

Altini dit: 18 août 2013 à 11 h 41 min

Et pour lui rendre « hommage », n’oublions pas que ce régime a été défendu par maître(??) Vergès. Au point que certaines hypothèses l’ont envoyé dans ce Cambodge de Pol Pot pendant sa fameuse disparition .Il a même contesté le nombre de morts en prétendant que les chiffres étaient exagérés et était prêt à en défendre un des dirigeants historiques.

Mr Gerard Holuigue dit: 16 mars 2013 à 23 h 03 min

Angkar = Organisation
Kafka aurait dit « Le Chateau »

La bourde n’est pas triviale.

Bloom dit: 9 mars 2013 à 2 h 05 min

Pardon, mais que vient faire John Knox, créateur du presbytérianisme, avec Khomeni? Dire que Knox a tué la beauté n’a aucun sens, c’est un jugement à l’emporte pièce qui ne tient aucun compte du contexte de l’époque, chahutée par les soubresauts de la Réforme.

l’Asie brune (celle de la cuillère, dominée par l’Inde) et l’autre, la jaune (celle des baguettes:
où avez-vous vu que l’on mange avec une cuiller en Inde? Dans toute l’Asie du Sud on mange avec la main droite. C’est en Thailande qu’on mange avec une cuiller…Le pays charnière n’est pas le Cambodge, mais la Birmanie.

Pas sérieux, tout ça.

xlew.m dit: 9 mars 2013 à 0 h 12 min

Il existe un autre « Le Monde », qui fait bien la couture (no relation) ou plutôt la soudure avec le livre de Locard, c’est le magistrat français Marcel Lemonde. Il participa dès 2006 notamment à l’instruction du procès du fameux Douch, le docte et sage bourreau. Son livre, « Un juge face aux Khmers rouges » nous en apprend long sur la société post-Kampuchéa démocratique, il a dû affronter pas mal d’obstacles. C’est peut-être pour cela qu’il a je crois quitté depuis les Chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens qui devront juger les dignitaires de l’Angkar survivants. Pour avoir commencé l’excellent livre de Henri Locard, je pense que l’auteur n’insiste pas énormément sur les origines spécifiquement « françaises » du communo-maoïsme des psychopathes réunis autour de Pol Pot. Après tout c’est bien le Sangkum de Sihanouk qui autorisa, bien avant la parenthèse sinistre de 1975-79, Khieu Samphân a mettre en pratique une ébauche de sa thèse fumeuse sur la paysannerie bricolée à l’université de Montpellier du temps de sa jeunesse estudiantine. Lequel Sangkum mélangeait déjà socialisme, tradition bouddhiste, et la revendication de la spécificité ethnique (quasi divine) du peuple khmer. Comme on s’en rend compte dans l’article, les ultramaoïstes (si ce superlatif veut dire quelque chose) ont joué sur du velours en détournant tout cet héritage qui restait cohérent. Je pense que c’est une particularité de la plupart des mouvements communistes, léninistes et maoïstes, ce genre de savoir-faire (la prise et conservation du pouvoir totalitaire), les Khmers rouges poussant l’expérience jusqu’à son point de non-retour.

ueda dit: 8 mars 2013 à 15 h 44 min

Il y a comme un décalage entre ce qui semble être la conclusion du livre (pas lu) et celle qui est celle du chroniqueur.

Conclusion 1: « Locard explique que « les ingrédients de la bombe khmère rouge furent essentiellement …». Des rêves complètement déconnectées de toutes les réalités cambodgiennes, de toutes les racines culturelles de ce peuple… » (en effet, ces processus idéologiques peuvent se produire partout).

Conclusion 2 (qui est peut-être celle de Zweig, mais reprise par le chroniqueur):  »
Il suffit qu’en situation de crise, un homme doué d’une certaine puissance de suggestion, se lève et déclare péremptoirement qu’il a inventé une formule grâce à laquelle le peuple en crise pourra se sauver, pour que des millions de ses concitoyens lui apportent immédiatement leur confiance. Les voilà prêts, comme par enchantement, à se laisser prendre. »

La conclusion 2 est plus pauvre que la conclusion 1.
Dès lors, à quoi bon?

Même si on reconnaît des caractères communs aux entreprises totalisantes, elles ne peuvent devenir agissantes que par des moyens spécifiques.
Le texte ne parle pas du Buddhisme. C’est normal, puisque la dictature des Khmers rouges n’a pu s’exercer qu’au prix de la destruction systématiques des institutions et des pratiques bouddhistes de la société khmère.

Néanmoins, il existe le plus souvent des instrumentalisations des cultures en place, ou de certains de leurs éléments.
je connais très mal cette histoire, mais voici un témoignage, trouvé facilement, d’une femme khmère, de famille bouddhiste, qui a vécu cet enfer.

Voilà l’expérience:
« During that painful time, like most Khmer, I lost many of my beloved relatives: my father and my husband were shot by the Khmer Rouge somewhere on the road between Battambang Province and the Moung Rusey District. They beheaded my brother and shot my younger brother and his French wife. Almost all the men in my family were killed because Democratic Kampuchea classified them as “gentry”.

The organizers of this symposium asked me to prepare a lecture about the relation between Khmer Rouge ideology, Buddhism and totalitarianism. I am very honored by their trust.

I was 29 when the Khmer Rouge took over in Cambodia. I worked at the National Institute for Khmerification as a Technical Director. The institute was part of the Ministry of National Education, and its focus was to “khmerify” all things French, i.e., to translate textbooks from French into Cambodian. »

Voilà le point:
« Buddhism, however, was hijacked by the Khmer Rouge dictatorship. The Khmer Rouge made perverse use of the Cambodian people’s belief in karma for instance. From 1975 to 1977, on countless occasions I heard Khmer rouge chiefs and a few Sahakor or co-op presidents say that the victims “deserved” their fate – an easy and terrifying way to justify violence and crimes. If the victims are responsible, then there is no crime, and torture can be justified. People were manipulated into believing this. Anyone who could alert others to the dangers of this manipulation was ruthlessly eliminated. This explains why all great Buddhist spiritual masters were executed. »

Namaste.

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