de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Myriam Anissimov en reconnaissance de vérité

Par Albert Bensoussan

Bensoussan-Albert_BDDie liebe ist ziss… mit broïte (*)

(proverbe yiddish)

 Voilà un livre dont on ne peut se détacher, qu’on garde en sommeil et qui persiste comme un cauchemar. Myriam Anissimov, marquée par sa naissance dans un camp de réfugiés en Suisse et par l’horreur de la Shoah dont les siens furent victimes, et qui n’a jamais cessé de l’habiter tel un poison charrié dans son sang, ainsi qu’elle le dit dans son dernier livre : Les yeux bordés de reconnaissance (Le Seuil, 2017, 240p., 19€), revient à nous après tant de livres talentueux, dont ses grandes biographies de Romain Gary, de Vassili Grossman, de Primo Levi, et maints textes intimes qui n’ont jamais cessé de nous toucher. Ces « yeux bordés de reconnaissance », ce sont les siens, bien sûr, qui vont fouiller dans sa mémoire ou dans les archives à la rechercher de la vérité. L’effroyable, l’horrifiante vérité. Mais dans les trois chapitres qui composent ce livre, tout n’est pas désespérant : il y a place pour l’amour, pour l’amitié, pour ce sentimentalisme et cette poésie que certains antisémites, qu’elle nomme, lui jettent à la face, comme un défaut, une tare, un vice de « race ». Mais place aussi au règlement de comptes, dont la lecture est toujours, sinon gratifiante, toujours salutaire.

Qu’a-t-elle vu dans les yeux fascinants – les yeux verts, les yeux pers − de Romain Gary (né Kacew, du côté de la Lituanie) ? Elle voit la fuite et le désespoir, elle voit les images obsédantes des courses folles à travers l’Europe et divers ghettos, elle voit la détresse, et puis, non plus la Promesse de l’aube (ce premier prix Goncourt de l’écrivain deux fois primé), mais celle du désastre, Romain se suicidant à l’âge de 66 ans, après cette phrase déprimante : « Ils ne peuvent pas nous comprendre ». Obsédé par la persécution, Roman Kacew signant Gary (« brûle » en russe) prendra le masque d’Ajar (« brasier » en russe), en nous renvoyant à son enfance ballottée de Wilno à Swieciany, de Koursk à Moscou, et au feu dont brûlait sa mère, au feu de tous les brasiers qui détruisirent la belle civilisation humaniste de l’Europe du XXe siècle −, et le film qui sera tiré de La vie devant soi, fait entendre Simone Signoret, alias Madame Rosa, récitant à l’agonie le Chema Israël – acte de foi premier et ultime du judaïsme − avec l’accent ashkénaze.

Romain et Myriam ont connu une belle histoire d’un amour qui n’a pu se réaliser : Myriam nous en livre un portrait attachant, contrasté, dérangeant, et surtout elle laisse parler ce « Compagnon de la Libération » qui avait tant à dire sur les Juifs dont il partagea le sort et les ruses de survie. Avec d’authentiques inédits qui éclairent un peu mieux celui qui, dans La danse de Gengis Kohn, inventa ce dibbouk de la victime d’Auschwitz hantant son bourreau, et l’inénarrable hilarité d’un nazi parlant, malgré lui, un savoureux yiddish. Tout dans la vie de Romain n’était-il pas revanche ?anissi

Nous sommes toujours sur la rampe – et Myriam donne à ce mot son sens le plus tragique : la rampe du train des déportés – quand elle rencontre, à Munich, le grand chef d’orchestre Sergiu Celibidache, un Roumain qui allait faire carrière en Allemagne, traversant l’horreur de la Kristalnacht en homme impassible et détaché, puis succédant, au Philarmonique de Berlin, à Wilhelm Furtwängler, absent pour cause de dénazification (dont le sauva Yehudi Menuhin, et l’excusa plus tard Daniel Barenboïm). La rencontre qu’elle fait de cet homme qui cherche à la séduire (vainement) nous fait toucher du doigt l’horreur de l’exclusion : quelle ignominie que celle du chef suisse Ernest Ansermet, dénigrant l’âme juive et ses musiciens incapables, selon lui, de création, et, à un degré moindre, l’attitude plus subtile de Celibidache qui, immense interprète de Bruckner (auquel on aura du mal, après avoir lu ce livre, à totalement adhérer – sauf, peut-être, dans l’intégrale que vient d’en donner Barenboïm), n’a jamais inscrit Mahler et son « sentimentalisme klezmer » à son répertoire. C’est à Myriam Anissimov qu’on dédiera donc cette phrase de Trois tristes tigres du romancier cubain Guillermo Cabrera Infante et son jeu logorrhéique sur le célèbre chef d’orchestre :

« Celibidache, Chelibidaque, Cellobidache, Célabidoche » (traduisant : Celibidache, Chelibidaque, Cellobidache, Celos-bis-ache).

Un peu de dérision ne fait pas de mal à la mémoire de ce Conduktor, certes génial, mais bouffi d’orgueil et de prétention, et distribuant partout l‘aumône de son mépris. Au troisième temps du récit, inévitablement, nous sommes au cœur de la Shoah, à travers la quête désespérée de l’oncle de la narratrice disparu à l’âge de 17 ans et dont elle finit par trouver la trace, dans les archives allemandes (qui, toute honte bue, lui font payer leur note de frais !). C’est la partie la plus forte, la plus terrible de ce livre, au demeurant rythmé par l‘insoutenable vision du film Le fils de Saül, de László Nemes, un Hongrois qui nous rappelle les 400 000 Juifs de Hongrie gazés à Birkenau. Là un sonderkommando, un de ces prisonniers juifs des camps de la mort chargés de vider les chambres à gaz de leurs cadavres pour les conduire aux fours crématoires, sauve le corps d’un adolescent dont il prétend qu’il est son fils, afin de lui donner une sépulture.

Si important est l’ensevelissement dans la terre, ce rite primordial qui marqua, voici trente millénaires, l’émergence de la conscience morale et religieuse chez les premiers hommes. Eh bien ! ce que fait ici Myriam Anissimov, c’est donner une sépulture à son oncle Samuel dans la mémoire des hommes : elle s’entête, s’obstine et finalement réussit à redessiner l’itinéraire de cet homme qui, détenu par les forces franquistes au pénitencier de Miranda del Ebro, sera livré à l’allié nazi pour être conduit à Cologne et mourir, sans qu’on puisse déterminer comment : fut-il une victime moutonnière ou un de ces rebelles qui succombèrent dans un ultime geste de révolte ? On ne le sait, mais l’archive portant son nom, Samuel Frocht, est déposée désormais, grâce à sa nièce, au Mémorial de la Shoah, à Paris, ainsi qu’à Yad Vashem, à Jérusalem, et sa photo sera accrochée dans la salle des noms martyrs du musée de Sobibor (où il fut brûlé).

Qui de nous ne s’est rendu au Mur pour retrouver l’identité d’un des siens, poser les doigts sur la pierre à l’endroit qui dit sa présence et le caresser ? Tel est ce livre, attachant (comment céder au sommeil lorsqu’on en entreprend la lecture, et comment dormir en paix après l’avoir lu ?), douloureux, bouleversant. Un témoignage que l’urgence de vérité n’a jamais rendu plus précieux et plus nécessaire. Le mot de la fin est celui-là même que dit le père de Myriam à sa fille dans ce yiddish qui fut la langue véhiculaire de la Shoah – même Jorge Semprún, déporté politique à Buchenwald, le comprenait −, et qu’on se doit de préserver, car ce qu’il lui dit c’est de ne pas oublier : fargess nicht.

Albert Bensoussan

(« Albert Bensoussan » et « Myriam Annisimov » photos D.R.)

(*) « L’amour est douce chose… avec du pain »

9

commentaires

9 Réponses pour Myriam Anissimov en reconnaissance de vérité

luc n. dit: 8 août 2017 à 15 h 04 min

(@Bloom) voilà qui soudain aussi me rappelle que le beau livre de Béla Zsolt, ‘Neuf valises’, ne semble pas avoir eu en France le succès que l’on aurait pu lui souhaiter. Mais peut-être avait-il à son tour trop violemment malmené l’image des Nazis en tant que… seuls, coupables

Bloom dit: 29 juillet 2017 à 17 h 15 min

Turds of a feather f*ck together, Luc n., ce sont de gros specimens effectivement.
La Hongrie a offert de redonner aux juifs survivants la nationalité magyar…Quelle honte!

luc nemeth dit: 25 juillet 2017 à 16 h 20 min

Bloom votre ami A. Riemer a eu encore au moins la chance de pouvoir échapper, même si bien sûr on y laisse toujours des plumes, mais mes grands-parents n’en ont pas eu autant. Autant vous dire que même si je ne suis pas mauvais cheval, et ne souhaite pas la mort de mon prochain (enfin bon… c’est selon…) ce sont des envies physiques de meurtre, que j’éprouve, quand je vois Netanyahou-la-crapule lécher le cul de Orban

Bloom dit: 23 juillet 2017 à 23 h 13 min

Vikto Orban, l’actuel Dracula magyar est le fils spirituel du sinistre trio des déportations, j’ai nommé Andor Jaross, László Endre et László Baky, qui envoyèrent plus de 300 000 Juifs à la mort immédiate en avril 44.
Que fait ce néo-nazi dans l’UE?
Après plusieurs mois passés dans une cave humide de Budapest à manger de la terre, des araignées et de la poussière, mon ami A. Riemer, a pu échapper avec ses parents et sa soeur à cette méga-rafle et se faire une vie en Australie, où il débarqua à 11 ans avec les oreillons. Dans un geste qui dit bien l’irréparable, Il vient de mettre le feu à toutes ses archives que souhaitaient récupérer la Bibliothèque nationale d’Australie…Restent ses livres, sur l’Europe centrale et sur Shakespeare…

BOUDAN CHANTAL dit: 23 juillet 2017 à 22 h 44 min

Bel hommage .
Autant qu’un devoir , la mémoire sous toutes ses formes est une révolte nécessaire contre l’ignominie irréversible de ce qui a été. Respect ,monsieur Bensoussan qui savez si bien le pouvoir des mots .

la vie dans les bois dit: 22 juillet 2017 à 8 h 44 min

Sur le yiddish, en rhétorique, la fin ne justifie pas tous les moyens.
En particulier, aboutir à cette étrange conclusion, impartageable au commun des mortels ,et qui renvoie à une ultra-othodoxie communautaire, qui fait du yiddish, la  » langue véhiculaire de la Shoah ». Et qu’à ce titre elle ne doit pas être oubliée.

Non Monsieur Bensoussan.
Au regard de l’histoire de cette langue et de ses locuteurs, on ne peut donner raison aux nazis.

D’autre part je vous renvoie à Primo Levi qui indique que dans les Lager, les langues les plus parlées étaient le yiddish et le hongrois. Les Hongrois qui sont allés à la mort dès leur descente des trains de déportés.

la vie dans les bois dit: 21 juillet 2017 à 21 h 11 min

Un peu le même sentiment.
Comme chaque fois que je lis une chronique de M. Bensoussan, on se demande s’il faut hésiter entre un anxiolytique et une prostration. Avec le sourire, en plus.
Mais c’est peut-être dû aussi au sujet.
« Invitée à une émission de télévision en même temps que Romain Gary, la narratrice va faire sa connaissance. Elle est fascinée par cet homme désabusé qui accumule des liaisons absurdes pour tromper sa solitude. »

Ayant creusé un peu le sujet- historique, autant que littéraire, voire même géographique- Primo Levi,
encore plus si cela se peut, consécutivement à la parution d’un bouquin- on peut dire un selfie littéraire ?- de Luzzato, je laisse aussi l’interprétation « passionnée », de M. Anissimov. Sans regret.

Janssen J-J dit: 21 juillet 2017 à 18 h 40 min

« Celibidache, Chelibidaque, Cellobidache, Célabidoche » (traduisant : Celibidache, Chelibidaque, Cellobidache, Celos-bis-ache). Un peu de dérision ne fait pas de mal à la mémoire de ce Conduktor, certes génial, mais bouffi d’orgueil et de prétention, et distribuant partout l‘aumône de son mépris.

Ai cru lire Céli-di-boche, puis me suis essuyé les yeux. Rien compris au film,… sans doute de l’humour juif inaccessible au goy moyen. Cela dit, MA avait écrit une remarquable bio de Primo Lévi, donc total respect pour cet hommage !…

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