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La République Des Livres par Pierre Assouline
On peut tomber amoureux d’une statue

On peut tomber amoureux d’une statue

Aimer une œuvre d’art, c’est courant. Mais l’aimer à la folie et nourrir une véritable passion amoureuse pour elle ? Faut voir. Un tableau, c’est difficile. Les experts conviennent que si la peinture peut provoquer de fortes émotions, elle n’entraîne généralement pas de transports susceptibles d’altérer le jugement. Même si nous avons tous connus des gens si épris d’une toile, un portrait le plus souvent, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de l’embrasser. L’image est fixe et intouchable alors qu’on peut tourner autour d’une sculpture, et il est permis de la caresser. Cela dit, le fameux syndrome de Stendhal ne touche pas particulièrement les visiteurs de la galerie des Offices mais plus généralement les touristes victimes d’un trop plein de beauté artistique à l’issue d’un grand tour de Florence : musées, églises, monuments… En fait, il semble que cette passion se focalise sur les sculptures, notamment les statues.

Cette tendance porte un nom qui sert de titre au bref , étrange et original essai de Laura Bossi De l’agalmatophilie (50 pages, 12 euros, L’Echoppe). Du grec agalma pour statue ou image, et philia pour amour. C’est peu dire qu’il comble un vide : la bibliographie est quasi muette sur le sujet. Pour le développer dans ce texte clair, dense, érudit, au souci plus historique que littéraire, l’auteur a puisé pour l’essentiel dans des travaux de recherche en anglais, en italien et en allemand. On n’attendait pas vraiment Laura Bossi sur ce terrain-là. Neurologue et philosophe des sciences, elle est surtout connue pour ses livres sur l’Histoire naturelle de l’âme, sur les frontières de la mort et par ses prises position dans les questions de bioéthique et de dons d’organes. Encore que l’amour des statues a partie liée avec la morbidité, la mélancolie et la nécrophilie : 

« Ce sont les bras apaisants de la mort que l’on cherche dans l’étreinte marmoréenne ».

Cette histoire commence avec Pygmalion, celui des Métamorphoses d’Ovide, amoureux d’une Vénus en ivoire sortie de ses propres mains. Tout ce qui viendra ensuite sera d’une manière ou d’une redevable à ce mythe, que ce soit par les livres avec le Frenhofer délirant de Balzac (Le chef d’œuvre inconnu) ou à travers les Pygmalion de Falconet, Delvaux et autres. L’auteur a le mérite de nous faire (re)découvrir, en peu de pages, un grand nombre d’œuvres en y pointant une dimension agalmatophilique qui nous avait échappé. Ainsi dans le Royaume de ce monde (1949) cette scène troublante où Alejo Carpentier montre le nègre Soliman lorsqu’il voit au Palazzo Borghese la statue de Pauline Bonaparte qu’il avait autrefois massée. Ou encore dans Le Tambour (1959), ces pages où Günter Grass fait apparaître le personnage de Herbert, gardien du musée de la marine à Dantzig, amoureux de Niobé, maléfique figure de proue sculptée.

Dès 1893, dans son fameux Psychopathia Sexualis, Krafft-Ebing décrivait des cas de voyeurs et de frotteurs. Des passages à l’acte y sont étudiés. Peu après, Freud y revenait dans son étude sur la Gradiva de Jensen, bas-relief de l’époque romaine représentant une jeune fille qui marche, observée au musée du Vatican. Discrète mais riche, la chronique intime des petits et grands musées fait état de cas d’abus sexuels commis sur des statues. Trop inconvenant pour être rendu public, il faut souvent attendre le recul des archives pour l’apprendre. Récemment encore, on a pu étudier le cas d’un notable français si épris de l’Aurore de Michel-Ange qu’il en fit faire une reproduction à l’identique par un sculpteur, non sans lui demander de l’adapter à ses besoins, de manière à lui faire subir un traitement de poupée gonflable.

Fétichistes et/ou idolâtres, ils éprouvent le sentiment de la chair au toucher de la statue de leurs rêves. Ils sentent la température du marbre se modifier au contact de leurs doigts. On comprend que l’agalmatophilie ait été classifiée au sein du DSM-IV, bible mondiale des psychiatres, au titre des perversions sexuelles sur des objets inanimés, même si cela reste un peu flou. Elle a connu une sorte d’âge d’or avec les Romantiques, leurs automates et leurs statues mouvantes (Villiers de l’Isle-Adam). Encore que par la suite, les Rilke, Nabokov et Aragon ont lâché la bride à leurs fantasmes avec le masque mortuaire d’une noyée dite « l’inconnue de la Seine ». Et aujourd’hui ? Le champ est vaste et vierge. On s’étonne que cela ne suscite pas davantage de vocation chez les jeunes chercheurs en histoire de l’art.

La vertu de ce petit livre est d’en contenir une dizaine d’autres en germe. Que de pistes ouvertes et d’intuitions en friche ! Mon seul petit regret est de n’y avoir pas trouvé trace du plus bandant monument funéraire du Père-Lachaise : celui du journaliste Victor Noir. Qui saura jamais expliquer pourquoi le sculpteur, qui l’a bronzifié en gisant dans l’état dans lequel il fut trouvé après son assassinat, a jugé bon le reproduire le sexe en érection, et quelle ! La théorie de filles et de femmes qui depuis des décennies n’hésitent pas à s’y frotter, s’y empaler, s’y tripoter, s’y lover témoigne de son inaltérable pouvoir d’attraction. C’est même devenu la partie la plus lustrée du gisant. De quoi ouvrir des perspectives à l’école française d’agalmatophilie.

(« Le marchand, critique et historien de l’art Bernard Berenson à la galerie Borghèse, Rome, 1955 » photo David « Chim » Seymour ; « Aurore », détail du tombeau de Laurent II de Médicis, 1526-1533, marbre, Basilique San Lorenzo de Florence, Sagrestia Nuova, Florence)

Cette entrée a été publiée dans arts.

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commentaires

811 Réponses pour On peut tomber amoureux d’une statue

tentative qu'on évitera de dire scrupuleusement votre dit: 25 août 2013 à 18 h 26 min

cité de Daniel Bougnoux p 116
« C’est de statuomanie qu’elle périra, l’humanité  » Aragon

tentative qu'on évitera de dire scrupuleusement votre dit: 25 août 2013 à 18 h 22 min

avec beaucoup de retard, cité d’après Daniel Bougnouxuom
C’st de stt

Compatibilité Amoureuse dit: 20 août 2013 à 15 h 51 min

J’adore mon chat et je ne suis ni bizarre ni pervers avec lui. Donc toute la thèse s’écroule

Alors là, c’est l’exemple qu’il fallait pas me sortir. Tous les amoureux des chats sont des pervers finis. Sur le sujet, je suis en mesure de fournir des démonstrations étayées sur mon expérience perso. Je m’y mets tout de suite. Zébulon, mon amour, viens tout de suite sr les genoux de ton papa.

JC .... dit: 14 août 2013 à 7 h 04 min

« Bon JC vous n’allez pas nous servir ce refrain jusqu’aux prochaines, l’avenir est partagé »

Ma chère Bérénice, j’ai mes refrains, vous avez vos comptines … quant au partage de l’avenir, c’est une question de proportion !

renato dit: 14 août 2013 à 0 h 05 min

Les déchets d’un sac-poubelle organisent des exportations pour établir s’il y a des déchets dans les autres sacs-poubelles — la grande difficulté : sortir du sac car il est fermé de l’extérieur…

des journées entières dans les arbres dit: 13 août 2013 à 23 h 35 min

Je vais aussi laisser Uh Uh à ses savants français philosophes de 68.

Le photographe.
David Seymour
« In 1947, along with Cartier-Bresson, Capa, George Rodger, and William Vandivert, he founded Magnum Photos. The following year he was commissioned by UNICEF to photograph Europe’s children in need. He went on to photograph major stories across Europe, Hollywood stars on European locations, and the emergence of the State of Israel. After Robert Capa’s death he became the new president of Magnum. He held this post until 10 November 1956, when, traveling near the Suez Canal to cover a prisoner exchange, he was killed by Egyptian machine-gun fire. »

pour eux et pour deux dit: 13 août 2013 à 23 h 19 min

et enfin, j’avais voulu souligner que la première image est une photo : et les deux protagonistes , photographiant et photographié sont des hommes du voir et du faire savoir

des journées entières dans les arbres dit: 13 août 2013 à 23 h 12 min

Uh Uh, il faut revenir à des lectures plus, disons moins, enfin, vous avez compris: moins totalitaires.

des journées entières dans les arbres dit: 13 août 2013 à 23 h 07 min

pour eux et pour deux dit: 13 août 2013 à 22 h 28 min et 22h31
J’ai tout compris.
Du raisonnement d’un intellectuel politiquement très engagé greffé du coeur, mais pas seulement, et de son rapport à son corps, par la suite.
C’est tout à fait surprenant. Je l’ai lu, et le laisse, à tire de curiosité intellectuelle.
Merci de cela.

Elena dit: 13 août 2013 à 22 h 49 min

bon, on va passer à autre chose, sans avoir exploré la voie inverse, le devenir-statue de la chair vive, de la femme de Loth à Goldfinger en passant par Pompei et les statues de plâtre, sous la lumière du soleil de minuit, ou de bois après qq mois à combattre dans la forêt et la toundra de Laponie (Dietl & ses chasseurs alpins) chez Malaparte.

pour eux et pour deux dit: 13 août 2013 à 22 h 31 min

ce que répond Nancy
Vous écrivez à ce propos : « Je suis la maladie et la médecine »…
Oui, et cela participe aussi de la mutation dont nous parlions. Tous ces croisements définissent notre civilisation. Le corps est cette ouverture à l’extériorité. En ce sens, nous ne sommes pas propriétaires de nos corps. Voilà pourquoi le don d’organes me paraît si mal nommé. On devrait plutôt parler de transmission de la vie. La vie est commune, et c’est pour cela que la greffe est possible. En ce qui concerne le cœur, seul le groupe sanguin compte pour pouvoir être transplanté. Comme je l’ai écrit, mon cœur est peut-être celui d’une femme noire.

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