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La République Des Livres par Pierre Assouline

Roger Grenier, il n’y a plus que lui qui a connu…

« Il n’y a plus que toi qui a connu… ». C’est la phrase qui tue. Façon de parler, bien sûr, car celui auquel elle s’adresse invariablement, le doyen des établissements Gallimard au 5 rue Gaston-Gallimard, anciennement rue Sébastien-Bottin, porte allègrement mais tout en douceur ses 94 ans. Son ami J.B. Pontalis vient de partir à jamais ; reste l’autre ancien, l’historien Pierre Nora, un jeunot à côté. Les trois hommes peuvent témoigner que d’une certain point de vue, la notion de retraite est une vue de l’esprit. Sauf quand Roger Grenier reçoit son quota de nouveaux manuscrits lors des rituels comité de lecture : « On me donne des vieilleries plutôt que des jeunes romancières, allez savoir pourquoi ! » soupire-t-il. Généralement, lorsque qu’un collaborateur de la maison d’édition pousse la porte de son bureau et lui lance « Il n’y a plus que… » (air connu), c’est signe qu’une célébration va lui échoir. Normal : il est là depuis le 1er janvier 1964.

Récemment, il a eu droit au centenaire de la naissance de la Nrf (il n’y était pas, tout de même, mais c’est tout comme) ; pour l’année prochaine, on lui a déjà réservé celui de la naissance de Romain Gary. En 2013, il aura double qualité pour officier ès-qualités lors du centenaire de la naissance d’Albert Camus. Toujours lui, les commémorations. « Dans le Cahier de l’Herne qui lui sera consacré, je signe trois articles : un record ! Ce qui me vaut d’être invité partout y compris dans les manifestations les plus improbables. Saviez-vous que l’hôpital de la Timone à Marseille organise un colloque sur « Camus et la surdité » parce qu’il comptait des sourds dans sa famille ? » demande-t-il à voix si basse qu’il faut tendre l’oreille. Ce n’est pas dû au thème du colloque mais à une tradition maison implicitement et naturellement instituée par le discret Jean Paulhan ; depuis, on n’y parle pas, on y chuchote. Grenier est donc comme ça, même à la radio où il a chuchoté nombre de portraits d’écrivains à l’oreille des auditeurs.

Avec le recul que lui autorise l’âge, le fils de l’opticienne revoit sa vie comme une succession de hasards, heureux ou malheureux. Le premier coup de chance de ce natif de Caen élevé à Pau, se produit à Clermont-Ferrand sous l’Occupation. Démobilisé en novembre 1942 après avoir passé trois ans sous les drapeaux, il poursuit des études et de Lettres et de philosophie, et fait le pion dans différents établissements scolaires pour gagner sa vie, lorsqu’une mathématicienne l’introduit dans un petit groupe d’intellectuels auquel appartient notamment Laurent Schwartz. Le second, c’est d’avoir été accepté par ce groupe lié à CDLR, le mouvement « Ceux de la Résistance » dont les rangs étaient si maigres que les mauvaises langues l’appelait « Celui de la Résistance ». Avec Léo Hamon et le surréaliste André Thirion, il fut du groupe qui prend l’hôtel de Ville de Paris à la Libération. « Ces deux coups de chance m’ont mis le pied à l’étrier dans la presse de l’après-guerre. Sans cela, j’aurais fini employé à la mairie de Tarbes » reconnaît-il. Il est vrai qu’après, tout s’enchaîne.

C’est ainsi que celui qui se rêvait photographe ou pianiste de bar devient chroniqueur judiciaire à Combat, couvrant les procès de l’épuration. Il est assis sur le banc de la presse aux côtés de Madeleine Jacob de Franc-Tireur et Francine Bonitzer de l’Aurore, surnommées « Pancréas et Médisance ». Il est là pour Pierre Laval « le plus impressionnant car il a mis longtemps à comprendre qu’il était condamné d’avance alors que cela nous paraissait évident » ; encore là pour Joseph Darnand, chef de la Milice, et aussi pour la bande de Je suis partout « avec Rebatet le plus ignoble dans la lâcheté, il avait même dénoncé ses voisins » ; toujours là pour Jean Luchaire, l’homme de presse mondain qui nie sa présence à un massacre « et le procureur Lindon de se lever en le pointant du doigt : évidemment, vous étiez toujours à table ou au lit ! ». De cette expérience, il tire en 1949 l’un de ses tous premiers livres Le Rôle d’accusé : « A Combat, tout le monde écrivait. Une vraie succursale de la Nrf ! Alors moi aussi. J’ai donc fait un essai de phénoménologie du fonctionnement de l’appareil judiciaire. Camus l’a pris dans sa collection « Espoir » pleine de titres désespérants. »

Après Combat, il y a France-Soir (qui lui a inspiré La salle de rédaction, subtil recueil de nouvelles que devrait lire tout futur journaliste) et enfin Gallimard. Trois institutions dirigées par trois monstres sacrés à l’égard desquels sa reconnaissance est infinie. Pourtant, s’il y en a un à qui il dit tout devoir, c’est un homme de l’ombre : Pascal Pia, le sans-grade qui « faisait » vraiment Combat tous les jours, le vibrant Pascal Pia, ou le droit au néant (1989), que son regretté ami « JB » Pontalis publia dans sa collection, en témoigne. Etrangement, si ce parisien a un peu voyagé, ce n’est pas grâce à la presse : « Journaliste, j’ai bougé deux fois surtout : en 1946 pour la guerre civile grecque, et en 1962 sous Franco pour les premières grandes grèves des Asturies, clandestinement, grâce à Semprun et Goytisolo. Je voyage beaucoup plus pour Gallimard, dans le monde entier, pour des conférences et des débats. La commémoration, toujours ! »

Son goût de la lecture est intact. Heureusement car c’est toujours à lui qu’échoit la supervision des rééditions ; une activité plutôt calme sauf quand cela sent le souffre et que l’auteur a beau être mort de longue date, son texte est inédit et ce n’est pas un hasard : « On m’a récemment demandé mon avis sur la correspondance entre Paul Morand et Roger Nimier. Négatif ! Ca suinte de partout la misogynie, l’antisémitisme et l’humour franchouillard. Vraiment pas à leur honneur et d’un intérêt littéraire très limité ». Dans son enfance il ne jurait que par Jack London jusqu’à ce que Le grand silence blanc de L.F. Rouquette le fasse durablement rêver. Il en reste des lueurs nostalgiques dans le regard, reflétant des couvertures d’antan. Tchékov, à qui il consacra un portrait des plus justes, et Faulkner n’ont pas quitté son chevet depuis toujours. En revanche, il s’est surpris à se déprendre d’anciennes lectures car son regard critique a évolué. Les livres de Cesare Pavese par exemple. « Quand on aime, on invente et on embellit ; quand on aime moins, la réalité surgit » explique-t-il, comme pour justifier sa déception, dont il semble exclure, tout de même, l’inoubliable Métier de vivre.

Son territoire de lecteur est immense mais son univers tient en un mouchoir de poche. Le quartier de Saint-Germain-des-Près. Plusieurs centaines de mètres à peine le séparent de son domicile de la rue du Bac. Pas plus germanopratin que lui. Même Ulysse, son chien adoré, était un braque saint-germain… A quelques années de son propre centenaire, il continue à se rendre tous les jours à son bureau pour lire des manuscrits, rédiger des notes de lecture, répondre aux auteurs, les recevoir. A voir ce régent du Collège de Pataphysique traverser le boulevard, petit bonhomme échappé d’un dessin de Sempé, légèrement voûté, tête nue malgré le froid, un imperméable par-dessus son discret costume-cravate, on n’imagine pas tout ce qu’il a vécu, tout ce qu’il a connu, tout ce qu’il a lu et tout ce qu’il compte encore écrire après quelques dizaines de romans, nouvelles, essais biographiques. Le prochain : un second volume d’Instantanés réunissant des portraits. Roger Grenier conjugue le temps de l’Histoire à sa manière. On marche entre son bureau et son domicile lorsqu’il avise une enseigne: « C’est le restaurant préféré de Goering, à ce qu’on dit… » Il le dit au présent, pas au passé, jamais.

(« Albert Camus au marbre de « Combat » avec la Rédaction, août 1944″ photo René Saint-Paul  ; « Roger Grenier l’autre jour à table à Bucarest » photo Passou)

 

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, Littérature de langue française.

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commentaires

823 Réponses pour Roger Grenier, il n’y a plus que lui qui a connu…

Obs c'est D. dit: 10 avril 2013 à 11 h 19 min

Que va faire le Président ?
Il n’y a plus que le Président qui a connu…
Le Président nous fait encore marcher
Le Président spolié par l’Etat ?
Le pessimisme tonique du Président
Le Président sur la ligne d’ombre
Le Président sous le regard de l’historien
Le Président se paie encore la tête des juges
Quel grand Président ?

JC dit: 9 avril 2013 à 13 h 07 min

Moi aussi, je tire mon béret : quel courage ! Voilà des caractères que j’aurais eu plaisir à manager …

rose dit: 8 avril 2013 à 17 h 22 min

« abdelkader dit: 7 avril 2013 à 2 h 13 min

Daaphnée dit: 6 avril 2013 à 20 h 36 min
@ Daaphnée : je ne pense pas qu’on puisse séparer le public du personnel, quand on est dans le domaine public soi-même…un auteur qui plagie est un tricheur et ses lecteurs ont le droit de le savoir …un prof qui triche ne devrait pas enseigner…un fonctionnaire qui culbute ses collègues femelles est en violation des termes de son contrat de travail et traine son employeur dans la boue et donc devant les tribunaux…un prof qui saute ses élèves, pareil… les rabbins ou les imams, je ne sais pas, mais un politicien qui me fait la morale sur la probité fiscale et qui s’avère être un ripou, ou un anti-gay ou moraliste notoire qui s’avère être lui-même homo ou adultère, ben je n’accepte pas…pour mon premier job dans la banque, mon contrat stipulait, entre-autres, que je devais informer mon boss de toute relation personnelle au bureau et que je devais porter en permanence un costume ‘sobre’…parce que j’étais aussi, dans ma modeste position, ambassadeur de la banque qui m’employait… et quand un jour, je me pointe au bureau en costume de lin moutarde (j’avais en fait déjà décidé de partir ailleurs), je reçois une lettre sévère du directeur des RH me rappelant les Terms & Conditions (Ts & Cs) de mon contrat…c’est loin tout ça…mais ce que je retiens surtout, c’est que nous ne travaillons pas et ne vivons pas dans des bulles isolées… tout est connecté… »

Ah ! Vachement passionnant tout cela : j’adhère à vos propos mais essentiellement, pour tenter d’être honnête, au costume en lin moutarde : je vous tire mon chapeau, admirative !
Bravo…

JC dit: 8 avril 2013 à 10 h 16 min

Dans le mille pour le premier paragraphe, très réaliste. Le second, lui, est malheureusement foireux … un peu dans le style de ce malheureux reporter, JPS, cité plus haut !

Bloom dit: 8 avril 2013 à 9 h 53 min

je ne suis pas agrégé de lettres …

Non? Pourtant, on aurait juré…cette patte inimitable, ce sens aigu de l’exégèse des lieux peu communs, cet usage consommé et discret de la trope, cette vaste érudition qui témoigne d’une fréquentation régulière et intime des grands textes, et par dessus tout, cette infinie finesse d’esprit…
Tout cela n’était donc que l’oeuvre d’un truqueur, d’un sinsitre fâcheux, d’un cas-usakeur de Melpomène, d’un berne-heimeur de Calliope? Honte à lui.

Bloom dit: 8 avril 2013 à 9 h 26 min

Chaloux, je fais seulement part de mes enthousiasmes, libre à chacun d’aller y voir ou pas, comme vous l’avez compris.
Les plaisirs du (s)/(t)ex(t)e sont la seule vérité.

« Ce que nous cachons pudiquement dans nos bars, ce que nous couvrons par des tapis, des fleurs, mille ruses, ce que nous truquons par des pans coupés, ils s’y abandonnent. Ils s’abandonnent à l’espace. L’espace est roi à New York. Il cerne et isole les pâtés de maisons, les rues, les avenues, les hommes, il souffle avec le vent dans les canyons de Broadway, de la 5e avenue, il pénètre partout. Un bar américain, c’est d’abord une portion de l’immense espace américain, enclose entre quatre murs. (…) »
Le Pink Elephant Bar à NY, reportage aux EU de Sartre pour Combat, 1945.
Situation 2, édition augmentée

JC dit: 8 avril 2013 à 9 h 04 min

Que venez vous faire dans une conversation privée entre Chaloux et moi ? Vous êtes aussi mal élevé que moi, bête à concourir….

concours et illusions dit: 8 avril 2013 à 8 h 45 min

je ne suis pas agrégé de lettres …

N’importe quoi, pas besoin d’être une lumière pour avoir un concours mais du boulot, beaucoup de boulot, vraiment pas de quoi faire des complexes.

JC dit: 8 avril 2013 à 8 h 19 min

Chaloux, c’est estimable de votre part de parler courtoisement à Bloom : je vous admire et vous envie sur bien des points concernant la bonne éducation.

Elevé par des parents alcooliques,battu par une grand-mère collabo, vendant mes charmes enfantins aux enseignants à l’Ecole jésuite de X. pour me payer des Tagada, ejecté du PCF, je n’ai pas eu l’adolescence facile. Beaucoup plus grave que d’être mal élevé, je ne suis pas agrégé de lettres …

Jeune éditeur entreprenant dit: 8 avril 2013 à 8 h 07 min

Conseil aux jeunes auteurs : « Ne vous contentez pas de rappeler que le Parti, comme le poisson, pourrit toujours par le chef, ou que dans un panier de crabes, c’est le Maquereau le plus gros qui s’en sort le mieux. Ce sont des images qui ne sont guère heureuses ! »

Chaloux dit: 8 avril 2013 à 7 h 20 min

Bloom, tout ce que je peux vous répondre, c’est que je vous ai lu, et que je respecte votre point de vue. Peut-être un jour, je relirai ce que j’en ai lu, et lirai le reste, mais ce jour me semble bien éloigné.
Bonne journée à vous.

Jeune éditeur entreprenant dit: 8 avril 2013 à 7 h 16 min

La question que l’on nous pose souvent à propos de notre premier volume : « Comment reconnaitre un socialiste honnête » est la suivante :
« Cette reconnaissance demandant de gros efforts, une analyse fouillée et délicate, n’allons nous pas être obligé d’atteindre facilement les 500 pages ? »

Eh ! que diable ! faites un effort de synthèse, le lecteur mouderne à besoin de lire peu, genre brochure Papy Hessel. Ne dépassez pas les 20 pages !

nicolas dit: 8 avril 2013 à 6 h 56 min

« jeune éditeur entreprenant »

à droite et à l’esstrèm’ droite i sont honnêtes de naissance (et c’est pas le pape, c’tenvoyé et port’parole de dieu sur terre, qui dira le contraire)

JC dit: 8 avril 2013 à 6 h 27 min

Le référendum alsacien ? Excellente illustration de la capacité française à se réformer, à évoluer, à se servir du vote citoyen. Conclusion ? Il est temps de changer de peuple …

Lycaeides idas nabokovi dit: 8 avril 2013 à 6 h 21 min

Mauvaise analyse politique de l’échec du referendum alsacien. Dans les faits :

1. information nulle ;
2. campagne mal ficelée, il y a même où un parti qui était pour le oui dans un département et pour le non dans l’autre ; et, ce qui est cocasse, dans le même parti, dans le même département, certains ont fait campagne pour le oui, d’autres pour le non.

Faut aller voir sur le terrain, comme ils disent élégamment…

JC dit: 8 avril 2013 à 5 h 42 min

Mais oui ! Mais oui, Bloomie …!
Nous savons bien où finissent les neiges chaudes des cimes éternelles : en coulures de boue.

Jeune éditeur entreprenant dit: 8 avril 2013 à 5 h 39 min

Dans le style « Le goût de… » nous lançons une collection d’actualité « Comment reconnaître un …. » dont le premier volume sera : « Comment reconnaitre un socialiste honnête ».

Faites parvenir vos tapuscrits à Passou, qui transmettra ! Merci.

Bloom dit: 8 avril 2013 à 5 h 36 min

Sartre, presque aveugle, Le Castor d’une intimidante beauté, un bandeau bleu ciel dans les cheveux. A la fin du spectacle, Guy Rétoré, le metteur en scène, vient demander à Sartre ce qu’il a pensé de la mise en scène, du jeu des acteurs. Sartre est aussi ému que Rétoré, respect mutel, authenticité. Inoubliable soirée pour le khâgneux qui en oublie ses démêlés avec le pratico-inerte, fasciné qu’il est par l’homme et la femme en fin de vie, au seuil du passage de l’histoire au mythe.

Et ce n’est évidemment pas les coulures de boue issues du caniveau varois qui peuvent salir cette épiphanie.

JC dit: 8 avril 2013 à 5 h 06 min

« J’ai eu le privilège insigne de passer 2 h assis à côté de Sartre et Simone au TEP en octobre 1977, pour un Nekrassov passionnant. »

Compte tenu de ce que je pense de Sartre, un borgne au pays des aveugles, un type louche qui ne voyait pas au dela de l’Oural de ses idées reçues, la seule question qui me taraude est hygiénique :
« Est-ce que Jean-Sol et Momone sentaient BON ? »

Lycaeides idas nabokovi dit: 8 avril 2013 à 4 h 03 min

Ce n’est pas avec vous qu’il a un problème Humbert Humbert, mais avec soi-même, c’est ce qui arrive lorsque l’on a nourri sa jeunesse que de mythologies.

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