de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Un grand roman européen

Par Milan Kundera

milanL’histoire de l’art du roman approche discrètement de sa fin. Même la critique littéraire, qui occupait jadis une grande place dans tous les journaux, n’y apparaît aujourd’hui que de plus en plus rarement. Et, bien sûr, plus un pays est petit, moins ses livres sont connus à l’étranger et plus ils ont de mal à trouver un public.

La Macédoine. Parmi tous les piétons qui passent autour de moi  dans la rue, combien savent ce que ce mot veut dire ? On éprouve une sorte de tristesse quand on pense à la solitude dans laquelle se trouve forcément un grand romancier de Macédoine. Et encore plus si ce romancier n’a pas écrit son roman en vue de bien le vendre, mais pour qu’il dise ce qui n’avait pas encore été dit. Tel est le cas de Venko Andonovski et de son roman, Sorcière ?, qui, en plus, est un roman trop moderne, c’est-à-dire, dans mon jargon personnel, un roman du troisième temps (on peut en lire ici des extraits). Je m’explique : je considère la période qui va de Rabelais jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle comme le premier temps de l’histoire du roman, et la période suivante, celle du grand roman réaliste, comme le deuxième temps.

Et le troisième temps ? Il arrive vers le commencement du vingtième siècle : Franz Kafka écrit ses romans où aucun miracle ne se produit, où tout est imaginable mais où pourtant rien n’est ni probable ni possible. Quelque temps plus tard, Hermann Broch, dans son plus grand roman, Les Somnambules, arrive à une composition impensable jusqu’alors : une histoire romanesque, des vers, un essai, un reportage, une nouvelle, des aphorismes forment un ensemble cohérent et jamais vu auparavant. Ces nouvelles possibilités romanesques trouveront bientôt à s’épanouir aussi (sinon surtout) hors de l’Europe ; je pense au roman latino-américain : jeune homme, Alejo venko-andonovskiCarpentier vit à Paris, il est très proche des surréalistes, mais une fois retourné dans sa patrie, il constate que la réalité de ce continent est infiniment plus fantastique, plus miraculeuse que la fantaisie des surréalistes et que le roman est beaucoup plus ouvert à cette réalité fantastique que les vers. En 1949, quand Carpentier publie son premier roman, une grande époque du roman latino-américain commence, qui va marquer toute la seconde moitié du siècle : Ernesto Sabato, Juan Rulfo. Et Gabriel Garcia Marquez. Et mon ami Carlos Fuentes qui, dans son magnifique Terra nostra (1975), raconte toute l’histoire de son pays en la soumettant à une vaste transformation onirique qui, d’ailleurs, m’a fait comprendre ce qu’est le Mexique mieux qu’aucun livre d’histoire n’aurait pu le faire.

Si j’ai parlé de Hermann Broch et de Carlos Fuentes, c’est pour dire que le roman de Venko Andonovski fait partie de ce même troisième temps de l’histoire du roman pendant lequel le romancier refuse d’obéir à la forme traditionnelle du roman comme à une nécessité. Dans Sorcière ?, Andonovski ne veut pas seulement décrire un milieu et la vie d’un personnage, mais saisir l’insaisissable. À savoir, l’incompréhensible massacre des femmes (d’un demi-million de femmes) accusées de sorcellerie et envoyées aux flammes du bûcher. Ce qu’il raconte, ce n’est pas seulement ce massacre, mais le mystère de ce massacre, d’autant plus incroyable qu’il a pour théâtre l’Europe, cette Europe dont nous sommes habitués à admirer la rationalité, les sciences, l’esprit critique, et que nous considérons pour cela unique au monde. Mais dans cette œuvre superbement polyphonique où la variété des procédés narratifs étonne et ravit le lecteur, l’évocation de la sorcellerie est constamment accompagnée, enrichie par des histoires se déroulant dans la vie contemporaine, si bien que Sorcière ? devient un grand roman sur l’Europe. Sur le temps passé et présent de l’Europe.

Mais ça suffit. Je ne veux pas raconter ce roman irracontable. Je vous prie de le lire. Avec l’amour qu’il mérite.

MILAN KUNDERA

sorciere_cover

(Préface de Milan Kundera à Sorcières ? (22 euros) de Venko Andonovski, traduit du macédonien par Maria Béjanovska et publié aux éditions Kantoken à Bruxelles. L’auteur, qui vit à Skopje, sera à Bruxelles pour participer, entre autres, à la Foire du livre du 1er au 4 mars (Stand 114 le 1er mars à 15h). Il repassera par Bruxelles du 18 au 22 mars pour participer au Salon du Livre de Paris les 20 & 21 mars (Stand P52)

(« Milan Kundera » photo Catherine Hélie ; « Venko Andonovski » photo Kire Galevski )

 

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature étrangères.

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commentaires

4 Réponses pour Un grand roman européen

Polymultiplié dit: 12 février 2015 à 12 h 39 min

l’incompréhensible massacre des femmes (d’un demi-million de femmes) accusées de sorcellerie et envoyées aux flammes du bûcher

Incompréhensible ? Dans un pays d’Afrique (la Tanzanie, je crois), on continue de massacrer des femmes accusées de sorcellerie. Dans ce cas cependant, il s’agit d’exécutions sommaires, en toute illégalité. Dans l’Europe ancienne en revanche, on instruit des procès pour sorcellerie en toute légalité. Depuis « la Sorcière » de Michelet, il reste encore beaucoup à apprendre sur le pourquoi de ces horreurs.

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