de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Une traduction « à trois temps »

Par Jean-Pierre Pisetta

Giovanni Verga (1840-1922), écrivain sicilien que l’on considère comme le père du vérisme (du mot italien vero, « vrai » ou « vérité »), mouvement littéraire comparable au naturalisme français (on appelle parfois Verga « le Zola italien »), a tiré plus d’une fois des œuvres théâtrales de ses productions en prose. C’est notamment le cas de la célèbre Cavalleria rusticana (titre jamais traduit mais que l’on pourrait rendre en français par un Code de l’honneur rustique). Cette nouvelle, publiée dans le recueil Vita dei campi[1] (1880), fit l’objet d’une adaptation théâtrale, opérée par Verga lui-même, en 1884 ; le musicien Pietro Mascagni en tira aussi, en 1890, un opéra qui est aujourd’hui encore représenté sur les scènes lyriques du monde.

Le texte qui nous occupe dans la présente publication a connu le même cheminement, sans aboutir, toutefois, à la rédaction d’un livret d’opéra : la nouvelle La caccia al lupo (La chasse au loup, 77 pages, Editions du Hazard) paraît en 1897 dans une revue de Catane, « Le Grazie » (Verga ne l’inclura jamais dans un recueil) ; l’adaptation théâtrale de l’auteur, sous le même titre, est représentée pour la première fois au théâtre Manzoni de Milan en 1901.Giovanni_Verga_1

Ce n’est pas à l’opéra mais dans un autre genre artistique, le cinéma, que La caccia al lupo trouvera un autre débouché. Verga s’intéresse au septième art depuis que, en 1909, l’« Association cinématographique [française] des artistes dramatiques » le contacte pour lui acheter les droits d’adaptation de Cavalleria rusticana. Il vend mais laisse faire, ne se croyant peut-être pas capable de « s’adapter » aux contraintes de ce nouveau médium. Il ne s’attellera à cette nouvelle tâche que quelques années plus tard, allant même jusqu’à signer, avec la firme milanaise Silentium Film, un contrat qui prévoyait, de 1916 à 1920, la fourniture et la réalisation de deux scénarios par an. La caccia al lupo sera l’un de ces scénarios, lequel était déjà terminé, si l’on en croit des extraits de sa correspondance avec sa compagne Dina di Sordevolo, en 1913.

Les films (muets) tirés aussi bien de l’adaptation française de Cavalleria rusticana que des scénarios écrits par Verga lui-même ont tous disparus, et ces réalisations n’eurent pas toujours l’heur de plaire à l’écrivain, entre autres parce que les producteurs, aux fins de mieux vendre leur produit, avaient parfois cru bon de faire commencer la projection par une photo de lui, étalage de sa personne qu’il considérait comme offensant et qui l’avait conduit à se brouiller avec Silentium Film.

Les traductions qui suivent de ces trois œuvres[2] ont été effectuées, en 2012, 2013 et 2014, par trois classes successives de dernière année (la cinquième) de l’Institut supérieur de traducteurs et d’interprètes de Bruxelles (ISTI)[3], à l’occasion de la représentation théâtrale qui, le 8 mai 2014, a porté sur les planches de l’Institut le tableau scénique La caccia al lupo (en version originale italienne). Les acteurs en étaient les étudiants Federico Rosella (dans le rôle de Lollo), Chiara Benincasa (Mariangela) et Fabio Marotta (Bellamà). Les figurants Simone De Ioanna et Kenan Yapici apparaissaient à la fin du tableau scénique dans les rôles de Musarra père et fils.

Si le tableau scénique suit de près la progression narrative de la nouvelle, Verga, dans le scénario, revoit profondément la présentation l’intrigue, lui conférant un aspect visuel tout à fait en accord avec les lois ou les possibilités du genre cinématographique. Il s’agit là d’une véritable adaptation de La caccia al lupo.

La lecture des trois moments de cette histoire permet de constater que l’écrivain sicilien maîtrisait les contraintes principales des domaines dans lesquels il la « planta » : la concision pour la nouvelle, la dilatation nécessaire à l’installation de la trame pour le théâtre, l’importance de montrer l’action pour le cinéma.

On peut donc reconnaître à Giovanni Verga, en plus de ses qualités avérées de prosateur et d’homme de théâtre, celle de scénariste, activité qu’il pratiqua à une époque – les dix dernières années de sa vie – où l’on pensait qu’il avait totalement cessé d’écrire.

JEAN-PIERRE PISETTA

(Avant-propos de La Chasse au loup de Giovanni Verga, traduit de l’italien sous la direction de Jean-Pierre Pisetta, 77 pages, éditions du Hazard, Rue Joseph Hazard, 34 – B-1180 Bruxelles)

[1] Traduit par La vie aux champs dans Giovanni Verga, Cavalleria rusticana et autres nouvelles siciliennes, traduction de Béatrice Haldas, préface de Georges Haldas, Paris, Denoël, 1976. Nouvelle édition : Paris, Les Belles Lettres, 2013. La nouvelle La chasse au loup ne figure pas dans ce recueil.

[2] Les textes originaux qui ont servi de base aux traductions figurent dans les volumes suivants : pour la nouvelle, Giovanni Verga, Tutte le novelle, vol. II, Milano, Mondadori, 1987 ; pour le tableau scénique et le scénario : Verga, Tutto il teatro, con i libretti d’opera e le sceneggiature, Milano, Garzanti, 1987.

[3] L’ISTI est devenu en 2015 le Département de Traduction et d’Interprétation de la Faculté « Lettres Traduction Communication » de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

27 Réponses pour Une traduction « à trois temps »

Bloom dit: 25 juillet 2016 à 5 h 23 min

Oui, j’aimerais bien parcourir les Etats-Unis en voiture. Mais je n’ai pas de permis de conduire et encore moins de voiture. Il reste le train et l’avion,

Rien de tel que les bus Greyhound, ML, comme dans Midnight/Macadam Cowboy.
Get your kicks on Road 66….

JC..... dit: 24 juillet 2016 à 11 h 12 min

Je te virerai subito le patron technique du serveur pour incompétence, si je n’étais pas aussi sentimental !

Sergio dit: 23 juillet 2016 à 15 h 35 min

« trois classes successives de dernière année (la cinquième) de l’Institut supérieur de traducteurs et d’interprètes de Bruxelles »

Ca fait du monde sur le marché… Il doit y avoir des malheureux qui commencent par faire du mode d’emploi… Faut déjà comprendre dans la langue d’origine comment marche le bousin !

Sergio dit: 23 juillet 2016 à 14 h 34 min

Jibé dit: 23 juillet 2016 à 8 h 34 min
Passou vaincra !

Hon a qu’à venir ça sera réglé en cinq minutes… Havec des haches et des masses d’armes ! Mais faut qui fasse le plan de bataille, hein, nous c’est que le muscle…

Sergio dit: 23 juillet 2016 à 14 h 28 min

Y a pas de réparateur le samedi dimanche… Bon ben on s’installe ici halor !Je vais chercher un Bleuet et un poncho…

JC..... dit: 23 juillet 2016 à 13 h 57 min

Ce que nous devons aimer chez TRUMP ? Le Donald aime être misogyne : comment ne pas voter pour un type qui manie l’humour avec une aussi grande finesse ….

berguenzinc dit: 23 juillet 2016 à 12 h 34 min

là on squatte le billet d’un pauvre gus, Pisetta, qui doit se demander ce qui arrive et qui se retrouve promu au rang de cellule de secours pour passouliens chassés sans ménagement par une censure probablement excédée par nos propos légèrement antiislam…

Courage M’sieur Pisetta, dès qu’on pourra, on partira…et on vous r’mercie d’avance

JC..... dit: 23 juillet 2016 à 11 h 33 min

« Et toi, JC, tu es allé où aux Etats-Unis ? Qu’est-ce qui t’a intéressé ? » (WGG 9h49)

Pas question de raconter ma vie sur l’agora numérique, tu t’en doutes, avec les terroristes du Lutetia, sadiques pervers, qui guettent mes petits petons comme des ‘chauffeurs’ de la grande époque des routes médiévales peu sûres !

Cependant, on se connait depuis si longtemps : je te donne quelques réponses.

Je suis allé un grand nombre de fois aux USA pour des raisons professionnelles et personnelles. Chaque fois avec intérêt, et sur une période de temps où plusieurs Présidents régnèrent, ou le crurent, à Washington.

J’adore les Ricains qui savent décider sans fausse honte. Ils sont aussi bons dans la mise au bagne des américains d’origine japonaise après Pearl Harbour, ou pour faire la paix en décidant Hiroshima/Nagasaki, que dans les merveilleuses comédies musicales de Broadway où le niveau est proche de la perfection.

Je suis pragmatique, amoral, pervers, et j’aime leur façon de penser simplement. Tu auras du mal à les comprendre si tu ne balaies pas l’idée européenne que nous devons penser avant d’agir…

Pionniers, toujours armés…les Ricains

Mais pour un mélomane, un fou de jazz, NYC c’est le Paradis : tu peux boire un coup avec tous les noms des dieux de la musique sans la distance que nous mettons, nous européens, entre l’art et l’amateur. Simplicité d’abord. Humains….les Ricains !

Les USA sont un immense pays où la distance entre les gens peut être réduite à l’extrême. Le contraire de la petite France, pays minuscule, où la distance entre les gens est toujours énorme …

N’oublie pas la Chine : un Empire vieux comme le monde ! Fantastique…

Jibé dit: 23 juillet 2016 à 11 h 12 min

Il faut commencer par New York, WGG, la Babel reconfigurée : vaste mégapole irlandaise, africaine, juive, italienne, chinoise… à la sauce américaine !

Widergänger dit: 23 juillet 2016 à 9 h 51 min

Donald Trump a de bonnes chances de remporter les élections dans le contextes actuel. On verra bien.

Widergänger dit: 23 juillet 2016 à 9 h 47 min

Oui, j’aimerais bien parcourir les Etats-Unis en voiture. Mais je n’ai pas de permis de conduire et encore moins de voiture. Il reste le train et l’avion, certes. Mais mon compte en banque n’y pourvoirait pas… Quant à la Chine, c’est une idée aussi de voyage. Sur les pas de Victor Segalen… Mais faut pas rêver avec le régime actuel…

JC..... dit: 23 juillet 2016 à 9 h 32 min

Ami Wiwi, je te souhaite de faire l’effort d’aller dans quelques uns de ces Etats unis il y a si peu de siècles contre l’Anglais et d’autres

La diversité de ces Etats, à tout point de vue, vaut le détour. Le choc sera grand pour toi, car l’Empire US surprend même ceux qui croient le connaître après de multiples séjours !

Ne te prive pas, non plus, d’aller en long, en large, et en travers, en Chine ….

Widergänger dit: 23 juillet 2016 à 8 h 43 min

L’image que tous ces américains des deux camps donnent des Etats-Unis est absolument écœurante. Moi qui ne suis encore jamais allé aux Etats-Unis, ça ne me donne vraiment pas envie d’y aller un jour.

Jibé dit: 23 juillet 2016 à 8 h 32 min

Var Matin, journal qui appartient à Bernard Tapie, patron du parti radical quand Taubira se présenta à l’élection présidentielle sous cette étiquette, ceci expliquant cela ?

JC..... dit: 23 juillet 2016 à 8 h 02 min

VAR-MATIN, le torchon local quotidien, trouve le texte de Christiane Taubira sur les crimes de Nice « poignant » !

Cela me conforte dans l’idée que, si un torchecul pareil le trouve « poignant », c’est que ce texte taubiresque ne vaut pas tripette… D’ailleurs, je l’ai relu une bassine plastique rose délicatement placée sous le menton pour recueillir mes impressions de lecture !

Jibé dit: 23 juillet 2016 à 7 h 13 min

Oui, il semble qu’au-delà d’un millier de commentaires la machine chauffe et finit par imploser ! La précédente page avait sombré dans sa totalité, celle-ci a baissé le rideau juste à l’entrée du commentarium. Paso doit envoyer sans tarder la suivante !

oursivi dit: 22 juillet 2016 à 22 h 09 min

Tiens, Mac is Back, and not Bach. Bjorn et Jimmy en chemin éviteront le détour par Munich.
Au moment où on commence à penser à qualifier de Munichois les protecteurs de la nouvelle peste verte, fléau croissant même si mal luné, cela sonne drôlement…
Solidarité avec nos amis allemands, comme ce le fut avec nos amis anglais en 2005, espagnols en 2004, nos amis américains en 2001, et israéliens un peu tout le temps.

Et merde, on n en sortira pas.

On est pourtant d un sang froid héroïque.
M étonnerait que cela dure.

AO

Bloom dit: 22 juillet 2016 à 13 h 59 min

Trouduc-teur, JPG, car on touche des clopinettes.
Un de mes bons potes a eu ton GAG de père comme prof à Paris: excellents souvenirs.

berguenzinc dit: 21 juillet 2016 à 19 h 30 min

Moi, les problèmes de traduction, pensez si je connais. Parce que mon paternel fut le traducteur de Peter Handke, de Stifter, de Kafka, de Nietzsche , Freud et consort, alors à la maison, on parlait souvent de l’acte de traduction. Trop souvent sans doute. Du coup, moi aussi j’ai croqué à cette pomme dangereuse…

Traduc-tueur?
Traduc-trouduc?

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