de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

« Beowulf » revisité par Tolkien

Par Christopher Tolkien

tolkTout le monde sait qu’il existe une traduction de Beowulf en anglais moderne et en prose, réalisée par J.R.R. Tolkien, et au vu de la réputation et de l’éminence de celui-ci dans le domaine des études littéraires et linguistiques vieil anglaises, le fait qu’elle soit restée inédite pendant de si nombreuses années est même devenu matière à reproche. C’est moi qui suis responsable de cette situation, et la raison ou explication première en est assez simple. Cette traduction fut achevée vers 1926, quand mon père avait 34 ans ; deux décennies d’enseignement de l’anglo-saxon à Oxford l’attendaient, deux décennies d’étude approfondie de la poésie vieil anglaise, ainsi qu’un programme ardu de cours et de conférences ; deux décennies de réflexion particulièrement consacrées à Beowulf.

De ses conférences prononcées durant ces années-là subsiste une grande quantité d’écrits relatifs à ce poème, dont beaucoup concernent l’interprétation du détail du texte. À l’évidence, il n’existait pas de relation terme à terme entre les conférences et la traduction, mais il apparaît souvent que les changements opérés dans la traduction (et ils sont nombreux) à différentes périodes s’accordent avec les questions examinées dans ses conférences. Dans d’autres cas, mon père n’a pas modifié la traduction à la lumière de son opinion révisée par la suite.

Il semblait n’y avoir aucune manière évidente de présenter un texte qui était dans un sens complet, mais en même temps clairement « inachevé ». Se contenter d’imprimer ce qui semble avoir été le tout dernier choix de l’auteur dans la traduction d’un mot, d’une phrase ou d’un passage sans aller plus loin paraissait erroné et trompeur. Modifier la traduction afin de l’adapter à une opinion ultérieure était hors de question. Il aurait bien entendu été possible de joindre mes propres notes explicatives, mais il semblait bien mieux d’inclure dans ce livre des extraits mêmes des conférences dans lesquelles mon père exposait ses idées sur les problèmes textuels en question.

En effet, il comptait explicitement faire de la série de conférences sur Beowulf (traduit de l’anglais par Christine Laferrière, 464 pages, 25 euros, Christian Bourgois) que j’ai utilisée dans cet ouvrage un « commentaire de texte » concernant de très près le détail du vocabulaire. Toutefois, en pratique, il trouvait cette limitation trop restrictive : il était très souvent amené, à partir de l’examen d’un mot ou d’une phrase, à exposer de manière bien plus approfondie les caractéristiques du poète vieil anglais, sa pensée, son objectif et son style ; et au fil de ses conférences on trouve de nombreux « essais », brefs mais éclairants, développés à partir de points spécifiques du texte. Ainsi qu’il l’écrivait :

« J’essaie de le faire ; pourtant, il n’est pas vraiment possible ni satisfaisant de diviser le commentaire en “contenu légendaire” et “texte”. »JRR

Parmi les innombrables ouvrages critiques consacrés à Beowulf, on trouve ici une conception et une compréhension d’une singularité tout à fait manifeste ; en outre, dans les observations et arguments exprimés de la façon propre à mon père, on constate toute la méticulosité de l’attention qu’il portait au texte, sa connaissance de la diction et de l’idiome anciens, et la visualisation de scènes qui en résultait. C’est là qu’apparaît, me semble-t‑il, son évocation vivante et personnelle d’un monde depuis longtemps disparu, tel que le percevait l’auteur de Beowulf ; le détail philologique a pour but de clarifier l’intention du poète et ce qu’il voulait dire.

Ainsi, après mûre réflexion, j’ai songé à élargir et à très grandement étendre la portée de ce livre en prenant de nombreux extraits de ces conférences sous leur forme écrite, pour fournir (je l’espère) un commentaire aisément compréhensible, présenté en relation étroite avec le texte du poème et qui, pourtant, déborde souvent de ces limites immédiates pour exposer des questions telles que la conception du wrecca, ou bien le rapport qu’entretiennent les personnages du poème avec le pouvoir du « destin ».

Mais un tel usage de ces abondants écrits, d’une façon qui n’était bien entendu nullement envisagée, soulève forcément des problèmes de présentation qui ne sont pas faciles à résoudre. Premièrement, cette œuvre de mon père (distincte en ceci de toutes les éditions, sauf une, des écrits inédits que j’ai réalisées) ne relève pas de sa propre conception, mais concerne une œuvre spécifique d’une grande renommée et accompagnée d’une histoire critique considérable qui s’étend sur plus de deux siècles. Deuxièmement, comme les conférences en question s’adressaient à un public d’étudiants dont le travail sur le vieil anglais reposait en partie sur la langue exigeante de Beowulf, mon père se proposait d’élucider et d’éclairer, souvent de manière précise dans le détail, la partie du texte original inscrite au programme. Mais sa traduction devait évidemment s’adresser avant tout, bien que non exclusivement, à des lecteurs n’ayant que peu de connaissances de la langue originale, voire aucune (…)

Comme il abandonnait son travail fragmentaire sur une traduction entièrement allitérative de Beowulf, dans laquelle il imitait la régularité de la poésie ancienne, il me semble que mon père était résolu à faire une traduction aussi fidèle que possible, dans le détail, au sens exact du poème vieil anglais, bien plus fidèle que pourrait jamais l’être une traduction en « poésie allitérative », mais qui suggérait néanmoins le rythme de l’original. Du mètre vieil anglais, il écrivait dans La Chute d’Arthur :

« […] on le crée principalement en prenant la demi-douzaine de combinaisons des formules les plus courantes et les plus concises de la langue ordinaire, qui comportent deux principaux éléments ou accents toniques. […] Deux de ces formules, généralement différentes, sont placées l’une à côté de l’autre pour créer un vers entier ».

Je n’ai trouvé nulle part dans ses papiers de référence à l’aspect rythmique de sa traduction en prose de Beowulf, ni, d’ailleurs, à aucun autre aspect, mais il me semble qu’il a écrit, à dessein, essentiellement selon des rythmes fondés sur des « formules courantes et concises de la langue ordinaire », sans traces d’allitération et sans s’être prescrit de schémas spécifiques.

 […] au matin, ils gisaient sur le rivage, au milieu des épaves rejetées par les vagues, meurtris de coups d’épée, mis à mort par des lames, de sorte que jamais plus ils ne purent, près des profonds détroits, entraver le passage d’hommes voguant sur la mer. (565-570)

Pris d’inquiétude et de chagrin, il voit dans la demeure de son fils la halle des festins, les lieux de repos balayés par le vent désormais privés des rires ; les cavaliers dorment, puissants hommes descendus dans les ténèbres ; il n’y a nulle mélodie de harpe, nulle liesse en ce lieu, telles qu’il y en avait jadis. Lors il regagne sa couche, chante seul pour celui qu’il aimait un lai de tristesse : trop vastes et trop vides lui semblent ces champs et ces demeures. (2513-2521)

Il est intéressant de comparer sa traduction en poésie allitérative de la description figurant dans Beowulf (vers 210-224) du voyage que font Beowulf et ses compagnons vers le Danemark (fournie dans la section « Sur le mètre » de ses « Remarques préliminaires » à la traduction de J.R. Clark Hall, révisée par C.L. Wrenn, 1940), avec la traduction en prose donnée dans ce livre (lignes 212-227) :

 Le temps avait passé.   Sur la marée flottait

leur nef sous la falaise.   En sa proue lors montèrent

allègrement des braves.   Des brisants, tournoyant,

rejetaient les galets.   De splendides armures

ils portèrent à bord,   en son sein empilèrent

des armes bien forgées,   puis lancèrent sur mer

pour un joyeux voyage   la nef au bois vaillant.

Lors alla sur les vagues,   poursuivie par le vent,

la nef au col d’écume,   telle un oiseau qui vole ;

sa proue courbe avançait,   poursuivant son trajet ;

jusqu’à ce qu’à l’heure dite   durant le jour suivant

ces navigateurs vissent,   devant eux, scintillantes,

des rives les falaises   et d’abruptes montagnes,

de grands caps près des vagues ;   jusqu’au bout de la mer

elle avait navigué.

Le temps passa. Le bateau était à flot sur les vagues, au pied des falaises. Impatients, les guerriers montèrent en proue, et les courants de la mer tourbillonnèrent sur le sable. Des hommes d’armes portèrent jusques au sein du navire leurs harnois éclatants, leur savante tenue de guerre ; lors ces hommes en route pour une joyeuse traversée le poussèrent au large, son bois bien assemblé. Sur les vagues des flots profonds, il partit, hâté par le vent, voguant l’écume au col, fort semblable à un oiseau, jusqu’à ce que, au moment voulu, le second jour, sa proue courbe eût parcouru un tel chemin que ces marins virent terre, les falaises scintillant tout près de l’océan, d’abrupts promontoires et des caps se jetant loin dans la mer. Lors, pour ce navire qui voguait, le voyage prenait fin. »

 CHRISTOPHER TOLKIEN

(éditeur de cette nouvelle version de Beowulf, fils et exécuteur littéraire de J.R.R. Tolkien ; ce texte est issu de sa préface, copyright éditions Christian Bourgois)

(« Christopher Tolkien et J.R.R. Tolkien » photos D.R.)

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