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La République Des Livres par Pierre Assouline

Bob Morane a 100 ans !

Par François-Xavier Lavenne

lavenneHenri Vernes a 100 ans, mais son œuvre est à jamais associée à la jeunesse. La série des Bob Morane brosse, en creux, un portrait de l’évolution des goûts et des aspirations des adolescents des années 50, 60 et 70, une génération à laquelle Bob Morane a fait découvrir à la fois le monde et le plaisir de la lecture. Avec un héros pilote d’avion et grand reporter pour le magazine Reflet, les premiers Bob Morane s’inscrivent dans la veine des aventures exotiques. De la Papouasie à l’Égypte, des jungles brésiliennes aux savanes du Centre-Afrique, des Antilles à l’Arabie ou au Pôle Nord, sans oublier l’Asie qui, de l’Inde à la Chine, nourrit l’imaginaire d’Henri Vernes et son goût pour le mystère, les aventures de Bob Morane offraient la clef du monde à des lecteurs en quête d’évasion, à une époque – les années 50 – où le tourisme n’avait pas encore rendu les contrées lointaines accessibles au plus grand nombre. L’aventurier solitaire réalisait les rêves d’une jeunesse qui voulait tourner la page de la guerre et voyait s’ouvrir devant elle une ère nouvelle, celle des trente glorieuses.

Bob Morane apparaît comme un citoyen du monde. Le héros de la Seconde Guerre mondiale a quitté l’armée, le commandant ne veut plus commander à d’autres hommes ni servir l’intérêt d’un pays particulier. Il cherche à servir son éthique personnelle, celle qui l’entraîne dans l’aventure et que l’aventure – c’est-à-dire la connaissance de la vie dans ses situations les plus extrêmes – forge en lui. Cette éthique le pousse à mettre sa vie sans cesse en jeu pour venir en aide aux gens dont il croise la route. Dans ses pérégrinations autour du monde, sa boussole est aimantée par la haine de l’injustice, l’amour de la liberté et une curiosité maladive. Bob Morane revendique ainsi sa filiation avec les chevaliers errants, redresseurs de torts et tueurs de dragons, défenseurs de la veuve et de l’orphelin – même si, dans le cas du grand séducteur qu’est Bob Morane, il s’agit généralement d’orphelines.CVT_La-vapeur-du-passe_7066

Bob ne se contente toutefois pas d’être un homme d’action, il répond à l’idéal humaniste d’un homme universel chez qui le développement du corps est mis au service de l’esprit. Ainsi, ne manque-t-il jamais d’aller prendre conseil chez des savants avant de se lancer dans une aventure et saisit-il toujours l’occasion de les escorter dans leurs missions scientifiques périlleuses. L’archéologie lui donne en particulier l’occasion de méditer sur la mort et la destinée. Son intérêt pour les cultures les plus diverses et les plus éloignées le conduit à développer une vision du monde qui n’est plus centrée sur l’Occident. Dès sa première aventure,La vallée infernale (1953), Bob Morane se montre opposé au colonialisme et exècre le sentiment de supériorité des Occidentaux vis-à-vis de ceux qu’ils considèrent comme des sauvages. L’aventurier est, au contraire, sensible à la sagesse des peuples dits « primitifs » et se prend souvent à rêver d’abandonner la civilisation pour mener, au fond de la jungle ou sur une île déserte, une vie plus proche de la nature.

Bob Morane est en effet un écologiste dans l’âme à une époque où l’écologie n’était pas au centre des préoccupations. L’exploitation aveugle des ressources naturelles et le massacre des espèces animales font partie des reproches que cet amoureux des grands espaces et de la vie sous toutes ses formes, surtout les plus sauvages, fait au monde moderne. Le héros d’Henri Vernes se montre cependant contradictoire devant la modernité. Bob Morane est en effet un ingénieur, curieux des dernières découvertes et n’hésitant jamais à piloter des engins futuristes, mais il est aussi un observateur critique vis-à-vis du progrès et de la confiance aveugle dans la technique qui constitue, pour lui, une idolâtrie moderne.

Le danger d’une science qui devient l’instrument des fantasmes de toute-puissance des hommes vis-à-vis de la nature et de la vie est un des fils conducteurs de la série. Bien longtemps avant Jurassic Park, Henri Vernes imagine les ravages que pourrait engendrer le clonage d’une espèce disparue – en l’occurrence le mammouth (Les géants de la Taïga, 1958). Les buts du professeur Illevitch sont certes nobles – résoudre le problème de la famine –, mais sa tentative de violer les lois du Temps ne peut qu’entraîner la catastrophe. Si les utopistes peuvent se révéler de redoutables apprentis sorciers, Morane croise le plus souvent sur sa route des savants fous qui cherchent dans la science le moyen d’assouvir leur mégalomanie.

Dans Les faiseurs de déserts, Henri Vernes anticipe les débats autour des OGM et l’angoisse d’une guerre bactériologique. Le « cycle du temps » amplifiera ces craintes. Bob Morane y est en effet plongé dans une dystopie qui montre la manière dont les hommes se sont laissés réduire au rang d’esclaves par les ordinateurs censés les servir (Les bulles de l’Ombre Jaune, 1970). Il choisit alors de ne pas respecter pas les lois de la Patrouille du Temps, qui prescrivent de ne pas intervenir dans le déroulement de l’Histoire, détruit le monstre informatique et libère le peuple des enfants de la Rose, qui constitue l’utopie d’une humanité qui, débarrassée de ses démons, retrouverait l’innocence des origines.

bobmorane01marLe paradoxe est que Bob Morane se rapproche par sa critique du monde moderne de son ennemi le plus redoutable, Monsieur Ming alias l’Ombre Jaune. Bob se surprend en effet à être en accord avec certaines de ses critiques de la société occidentale, mais ne peut accepter ses procédés terroristes. Il relève l’hypocrisie de Ming qui retourne le Progrès contre lui-même et se sert des technologies les plus avancées pour faire revenir les hommes à un mode de vie passé.

Il n’est pas de grande série sans un méchant charismatique qui fasse le contrepoids du héros. Avec l’Ombre jaune, Bob Morane trouve un méchant idéal, dont le retour sans fin est expliqué par un duplicateur qui le rend, en quelque sorte, immortel. Dès son apparition, Ming est habité d’un fantasme divin. Il veut être le maître du Destin, incarner la Fatalité pour ses victimes à qui il fait répéter comme un crédo : « L’Ombre Jaune est la vie, mais il est aussi la Mort… il peut sauver l’humanité, mais il peut aussi la détruire ». Il est le double inversé du héros. Face à la mesure incarnée par Bob, il est l’incarnation de l’ubris.Il est le rêve de la surhumanité quand Bob tente de défendre l’humain dans sa fragilité.

Le succès de la série des Bob Morane, qui s’étend sur plus de quatre décennies, s’explique par son extrême diversité et sa capacité à se renouveler. Le lecteur de Bob Morane ne s’étonne pas de passer, d’un roman à l’autre, d’une jungle africaine à un château du Moyen-Âge, d’une aventure parfaitement réaliste à des univers étranges, du polar à la science-fiction ou au grand cycle de fantasy d’Ananké. La série offre ainsi un panorama de tous les genres possibles de la littérature populaire et de jeunesse. Elle semble inviter les lecteurs adolescents à élargir sans cesse l’horizon de leurs lectures.

En dessous de cette diversité, l’unité de la série réside dans cette éthique proposée aux jeunes lecteurs. La soif d’aventure est, pour Morane, une injonction morale. L’aventure est un état d’esprit avant d’être une performance physique. Elle est l’expression de la jeunesse, d’une jeunesse qui résiste et n’a rien à voir avec l’âge, mais est une disposition de l’âme. Vivre en aventurier, c’est vivre à l’affût, refuser tout ce qui pourrait rendre l’homme blasé, ne pas se résigner devant la fatalité, se forcer à choisir, en toutes circonstances, l’espoir et l’enthousiasme, tout en gardant à l’esprit que l’homme n’est in fine pas le maître de son destin et doit rester modeste face au monde. L’aventure apparaît alors comme l’hommage que l’homme rend à la Vie, à une volonté de vivre qui résiste en lui jusque dans la dernière des extrémités.

FRANCOIS-XAVIER LAVENNE

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

5 Réponses pour Bob Morane a 100 ans !

Bloom dit: 23 octobre 2018 à 19 h 05 min

Dommage qu’il n’y ait pas un mot sur le fidèle compagnon de Bob Morane, Bill Ballantyne, et sa passion pour le Vat 77…

Petit Rappel dit: 18 octobre 2018 à 3 h 00 min

Il a cent ans, mais le Capitaine Vernes n’est ^plus aux commandes, et il n’est pas dit que ses successeurs -déjà deux!- soient aussi doués.

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