de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Claude Simon, un latin qui écrase sa montre

Par JACQUES-PIERRE AMETTE

En 2006, Claude Simon  entrait  en pléiade . Il était mort le 6 juillet 2005, mais dans ses dernières années, il avait lui-même choisi les textes (faut-il dire » romans » ou longs poèmes ?) qui figureraient dans ce volume. Il y avait  bien sûr, son grand livre  matriciel La route des Flandres, mais aussi Le vent, Le palace, La chevelure de Bérénice, La bataille de Pharsale, Triptyque,  Le jardin des plantes.  Et aussi  le Discours de Stockholm de ce nobélisé. L’ensemble était  somptueux. Ce choix personnel est aujourd’hui complété par un second volume. Il rassemble  ses écrits  des débuts L’herbe »(1958), Histoire (1967), Les corps conducteurs (1971), Leçon de choses (1975), texte d’une grande virtuosité dans l’entrelacement des thèmes et des images , texte  qui semble emprunter à l’art cinétique, puis Les Géorgiques (1981), retour aux archives familiales,  l’Invitation (1988), récit d’une visite de Claude Simon en Union Soviétique en 1986. Enfin L’Acacia (1989) plongée familiale, et Le tramway, ultime texte aux échos  proustiens, achèvent  l’entreprise.

Alastair B .Duncan dirige l’édition des deux volumes. C’est un travail exemplaire, minutieux, pédagogique et intelligent pour démêler, dans l’enchevêtrement des thèmes et le torrent d’images, ce qui est la part de l’autobiographie et la part des documents sélectionnés par l’auteur. Duncan livre des schémas, des plans, des dessins de l’auteur, tout un matériau de travail, ainsi que des extraits de lettres qui permettent de mieux comprendre l’élaboration des romans et le travail préparatoire qui ressemble autant à celui d’un peintre avec dessins ,esquisses, plans, qu’à un travail de montage cinématographique. On sait combien Simon, qui se vouait au départ aux arts plastiques, puisait  aussi dans les cartes postales, tableaux,  photographies,  coupures de journaux, publicités, catalogues, timbre- postes, dessins et croquis divers, registres, objets personnels, archives familiales.

Le travail impressionne, avec ses collages, son architecture, ses échos, séries et motifs répétés,  cette manière de hacher en instants, dialogues tronqués, et de kaléidoscoper le flux mental. Dans Leçon de choses, c’est exemplaire .On note aussi sa manière d’élaborer en  mosaïque  et brisures, sensations, souvenirs, obsessions, odeurs, bruits, paroles, panoramas ou gros plans,  et d’organiser en puzzle  des éléments biographiques, des réminiscences, comme si un génial carreleur se construisait une villa pompéienne avec des petits morceaux de son passé traumatique et de son  flux mental. Donc tout nous est dit de cette  esthétique du morcellement.

A l’époque de la publication des livres, la critique littéraire, en pleine bataille du « Nouveau Roman »,  s’était divisée en trois catégories. Le volume présente bien l’ordre de bataille : les enthousiastes, les opposants, et un carré d’indécis très intéressant. Du côté des  admirateurs inconditionnels, il y a Michel  Lebrun, Jacqueline Piatier, Antoine de Gaudemar, Marianne Alphant,  Roland Barthes et Daniel Martin. Du côté des  opposants, il y a Angelo Rinaldi, Pierre de Boisdeffre, Kléber Haedens. Le carré des  perplexes- ceux qui oscillent d’un livre à l’autre entre admiration et  agacement-  est plaisant à relire : François Nourissier , Claude Roy et le subtil Matthieu Galey.

Ce second volume souligne l’importance  des constantes autobiographique (qui s’accentue dans la dernière partie de l‘œuvre ) mais  il met en évidence une rhétorique et une sensibilité. Elles  s’imposent. Avec hauteur. Avec grandeur. Avec austérité malgré ses chatoiements de couleurs (quel grand coloriste, ce Simon avec ses verts plomb, ou ses jaunes terreux..). On  se dit que  la phrase de Claude Simon possède l’assise  d’un auteur latin. C’est la révélation de ce volume II : Simon est un auteur de l’Antiquité, et plus particulièrement un historien romain. Il nous offre un panorama d’un XXème siècle en ruines : ruine de l’humanisme, ruine du roman sentimental et psychologique, ruine des beaux mensonges historiques, ruine du romanesque balzacien, réflexion sur les guerres non pas puniques mais mondiales. C’est un historien des effondrements de son siècle. Il nous offre des plaques de prose, des morceaux de tablettes. Son acharnement de stoïcien, sa fermeté de récitant et de chroniqueur en surplomb sont si évidents. Il ne décrit pas la Rome des César, mais le torrent et le cataclysme de la seconde guerre mondiale qui prend sa source en mai-juin 4O, par un cavalier qui s’effondre dans un fossé.

Sa latinité  il l’a proclame : voir sa Bataille de Pharsale et ses Géorgiques. Sa phrase immense, enroulée, triturée, concrète, a la puissance, la hauteur marmoréenne d’un classique écriture pure, régulière, presque impersonnelle, nettoyée  de l’Antiquité. Le ton est résolument épique. L’auteur s’éloigne superbement des cuisines romanesques de son époque pour devenir le Tacite de la défaite de 4O. Bien sûr c’est un Tacite  des années « Nouveau Roman » qui n’ignore rien du monologue joycien , et du signifiant de Barthes. Il n’ignore rien non plus du fiévreux tohu- bohu faulknérien. Cet aède  nous  plonge  dans  le fleuve  aux ombres écarlates  de l’Histoire, de la guerre. Quel charroi : autant de corps d’hommes que de chevaux, de végétaux que de lumières foisonnantes et frissonnantes, comme s’il avait aussi gardé intact la fraicheur  d’un vaste premier poème du monde. A le relire, il apparaît contemporain d’Ovide, de Lucain (qu’il appréciait ) et de Tacite.

Sa grande originalité, c’est qu’il écrase sa montre.

Pour Simon, le temps n’est qu’éclats coupants de verre qui reflètent soleil et feuillages, photos de famille, visages, paysages dans le flou de la vitesse, quelque chose d’indistinct comme vu par un myope ébloui en été. Les fusions impressionnistes sont mêlées avec un soin ornemental précieux. Les sons se répercutent d’une page à l’autre. De somptueux éclairage à claire- voie, ou des  contre- jour laissent apercevoir des corsages baleinés, des soldats républicains dans  Barcelone, des Conventionnels à plumet tricolore qui sortent d’un tableau de David. L’Histoire coule, déborde, ruisselle de la bataille de Pharsale à la défaite de Quarante avec charges de cavalerie face à des blindés. Mais dans cette simultanéité temporelle, le tracé d’un crayon sur une feuille de papier pour dessiner et ombrer un ventre  de femme  vaut tout autant que  la vie entière du général d’Empire Lacombe Saint Michel, arrière- -grand-père de la grand-mère maternelle de Claude Simon, figure qui domine  les Géorgiques. Ce nivèlement apporte une beauté assez surréaliste. La partie davantage proustienne de l’œuvre culmine dans son dernier court récit Le tramway. Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait de la lettre du 12 juillet 2000 de Jérôme Lindon, son éditeur, quand il découvrit ce texte :

«Dés la première lecture,  Le tramway  me laisse une impression d’émerveillement. Vous avez réussi là quelque chose d’unique, bouillonnant d’émotion et d’une parfaite cohérence. Si d’aucuns demandent par quel livre il convient d’aborder l’œuvre de Claude Simon, je n’hésiterai pas à répondre : par celui-ci. »

Aujourd’hui les polémiques autour du « Nouveau Roman » sont quasiment éteintes, en laissant  d’ailleurs de belles traces et influences chez les nouvelles générations, de  Pierre Michon à Olivier Rolin. Simon et ses fresques de héros fracassés, de cavaliers culbutés, de familles proustiennes chavirant  dans l’abime du temps, restera  notre grand épique. Tantôt statuaire, tantôt pur coloriste  (il faut le voir  décolorer  et vieillir en rose le rouge d’ un mur) il creuse dans le marbre ou le travertin d’on ne sait quel Forum à l’usage des générations futures,  pour  préserver et inscrire le traumatisme de sa génération. Sa hantise de la mort sur une « route des Flandres » lui a fait voir la vie par en dessous dans un indéfinissable été qui s’éloigne de sa rétine.

Curieux Simon. Je  le revois encore place Monge, là où il possédait un  appartement prés de la caserne de la garde républicaine. Souvent le matin, il achetait des cigarillos au bar-tabac côté rue du Puits -de -l’Hermite. Veste à chevrons gris, allure militaire, dos très droit, yeux clairs admirables. Il ouvrait son paquet sur le trottoir et là, restait planté à contempler la bordure de granit du trottoir avec  le filet d’eau du caniveau. Il avait l’air  étonné de ces couleurs et de cette lumière, comme si  un peu de la fraicheur du monde était préservée dans ce bout de trottoir auquel personne ne prêtait attention.

JACQUES-PIERRE AMETTE

(« Jacques-Pierre Amette », photo Passou ; « Claude Simon » photo Jean-Pierre Muller)

 

Claude Simon

Œuvres, tome II

1712 pages

59 euros

Collection de La Pléiade/ Gallimard

156

commentaires

156 Réponses pour Claude Simon, un latin qui écrase sa montre

Sergio dit: 20 août 2015 à 22 h 53 min

John Brown dit: 15 février 2013 à 17 h 12 min
En exergue du livre, Claude Simon cite un passage de Proust :

« …l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. »

Eh oui. Mais on veut voir, c’est le cas de le dire. Le mot « réels » est la clef de la phrase, dans la mesure où il est d’une ambiguïté telle que, tant qu’il n’est pas précisé, on ne sait pas où Proust veut en venir ; la phrase est bloquée en pleine voie ! Parce que lui-même ne l’a pas tellement essayée, finalement, cette simplification… Tout simplement parce que l’on ne peut pas, je crois que c’est cela le problème…

Un peu déçu par ce Tramway, pourtant alléché par la quatrième de couverture, qui plaçait vraiment, elle, le tramway au centre de l’ouvrage ; et là les personnages ils sautaient ! Le tramway aurait pu être dépositaire etc…

Patrick Longuet dit: 2 mars 2013 à 13 h 10 min

Il est difficile, le temps d’un article, de développer un point de vue à l’écart des dossiers de presse et des idées reçues. Avec cette intuition étayée de la latinité, l’oeuvre de Claude Simon est montrée comme à l’intérieur d’un désir d’écrire communicatif avec un désir de lire. De cela je remercie l’auteur. Mais plus encore de ce forum de commentaires qui a manifestement ses habitués et ses usages polémiques, sans que jamais la littérature ne soit oubliée. Celle à laquelle Claude Simon a contribué et qui augmente les « consciences sensibles » sans les prédisposer vers quelque idéologie.
Pour le plaisir de dire mon plaisir : « L’Acacia » est le plus proche d’un grand chant ancien, sans parodie ou citation. Son ouverture, au sens littéral et lyrique, sur trois femmes en deuil tirant par la main un garçonnet, se tordant les chevilles dans les champs de Verdun, errant à la recherche d’une tombe enlève le lecteur vers un souffle auquel ses poumons vont s’accoutumer lentement tant il paraissait impossible qu’ils puissent respirer de cette façon.
Merci pour cet article, merci à celles et ceux qui font si bien société de leur lecture.

Jacques Barozzi dit: 28 février 2013 à 10 h 36 min

« La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet et le Tropisme de Nathalie Sarraute. »

Rien de nouveau sous le soleil du roman !

Jacques Pierre Amette dit: 27 février 2013 à 22 h 52 min

Passou, vous devriez mettre en ligne cet article, ça doit être assez fascinant à lire.curieux qu’il ne soit pas mis en évidence dans les histoires littéraires récentes.

Passou dit: 26 février 2013 à 12 h 02 min

Jacques-Pierre, L’expression « Nouveau Roman » est due à Émile Henriot qui l’employa le premier dans son rez-de-chaussée du Monde, le 22 mai 1957, pour rendre compte de La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet et de Tropismes de Nathalie Sarraute.

Jacques Barozzi dit: 26 février 2013 à 10 h 28 min

Merci, Jacques Pierre Amette, cette question mérite une véritable enquête ! Et à la marge de ce mouvement, on voit Marguerite Duras en franc tireuse…

Jacques Pierre Amette dit: 26 février 2013 à 9 h 40 min

Jacques Barozzi, tentative de réponse à votre question.
Le » Nouveau Roman » n’a pas eu, d’emblée, d’appellation, de chef ou de revue ou de manifeste, mais un lieu rassembleur : « les éditions de Minuit » de Jérôme Lindon . le point de départ théorique pourrait(très au conditionnel..)être « tropismes » en 1939, de Nathalie sarraute.
quand parait en 1955 « le voyeur », stupeur dans la critique littéraire.
Pareil pour « la modification » de Butor en 1957 ;ou « la route des flandres » de Simon(on voit bien que ces écritures n’ont pas grand-chose à voir entre elles..)
les critiques littéraires de l’époque , embarrassés, enthousiastes ou déconcertés,(voire furieux) prennent bonne note de ces nouvelles écritures face aux formes traditionnelles du roman ;on parle dans les journaux d’anti- roman ou d’école de minuit ou de nouveau roman mais sans mettre de majuscules..c’est curieusement la photographie si célèbre de l’hiver 1959,rue Bernard Palissy.. qui donne déjà une image, une cohérence et une existence physique à ce groupe , cette photo aura été capitale ce qui est assez logique pour des romanciers ont privilégié le regard, pas tous.. (Robbe- grillet , Butor, Simon, oui car …. Sarraute, ce serait plutôt l’oreille avec Pinget , tous deux très à l’aise dans le théâtre)

Il semble bien que cette expression, « Nouveau Roman » -contrairement à « Nouvelle Vague » estampillée Françoise Giroud- soit petit à petit installée dans la presse sans auteur bien reconnaissable…L’expression a été définitivement installée dans l’histoire littéraire par jean Ricardou,le théoricien implacable, et sourcilleux , (oui le Boileau de la bande comme dit drolement Thibaudat ..) avec son essai « pour une théorie du Nouveau Roman », paru ,en 1967 , aux éditions du Seuil.
Rappelons que Robbe- Grillet publie tardivement son essai « « pour un nouveau roman «(Gallimard)il n’est publié qu’en 1969. Le rôle de Roland Barthes fut aussi décisif ainsi que celui de Maurice Blanchot et Ludovic Janvier pour imposer ces romanciers… Mais aucun d’eux n’a inventé cette expression. Les colloques de cerisy, avec un grand retentissement ont donné lettres de noblesse à ce mouvement. notons aussi que ce n’est pas aux éditions de minuit qu’ont paru les deux essais théoriques de Robbe grillet(Gallimard) et de Ricardou(Le seuil)..j’aimerais bien savoir pourquoi. peut-être qu’Irène Lindon pourrait en dire plus sur ce point d’histoire..

Jacques Barozzi dit: 26 février 2013 à 8 h 00 min

On sait que la formule Nouvelle Vague est due à Françoise Giroud, mais d’où vient l’expression Nouveau Roman, étiquette pratique qui fédère tout et son contraire ?

La mauvaise langue dit: 25 février 2013 à 19 h 42 min

Claude Simon sur le Nouveau Roman :

« Nous avons tous eu en commun je crois — ou du moins j’ai cru le sentir — un certain nombre d’idées, plus ou moins formulées, plutôt des négations d’ailleurs : des refus. C’est-à-dire que nous étions d’accord pour penser (ou sentir, comme vous voudrez) : « Cela (je veux dire un certain roman), non, ce n’est plus possible, c’est à grincer des dents… » À partir de là, naturellement chacun de nous a suivi sa propre voie (heureusement ; sans quoi nous aurions tous écrit le même roman : ce qui aurait été plu^tot ennuyeux…). Et dans des directions fort différentes. Sinon même opposées. Par exemple Robbe-Grillet veut refuser sévèrement (j’allais dire superstitieusement) la métaphore, alors que toute mon œuvre est construite sur la nature métaphorique de la langue. Je m’étonne qu’aucune étude n’ait souligné ce genre de faits. Jean Ricardou a fort bien montré — et de façon magistrale — en quoi le roman traditionnel était devenu quelque chose d’impensable, et il a accompli un travail de théorisation dont j’ai dit à quel point je l’apprécie. Mais pourquoi ne pas montrer aussi que cette répudiation d’un système romanesque usé (pour reprendre les termes de Tynianov) ouvrait non pas sur une mais sur une infinité de voies?… On ne trouve, par exemple, pas une description chez Nathalie Sarraute qui, par contre, écrit des pages de dialogues et, en fait, d’observation psychologique, d’ailleurs fort subtile. Butor a su faire du récit de voyage une grandiose symphonie. Claude Ollier interroge la science-fiction. Ricardou exploite les multiples possibilités des « lieux-dits ». L’œuvre de Pinget est toute de sensibilité de demi-teintes et d’un humour mélancolique qui ne sont qu’à lui… Est-ce qu’il n’y a pas là, au contraire de la rigidité dogmatique qu’imaginent certains, un vaste éventail?…  »
(« Un homme traversé par le travail », entretien avec Alain Poirson et Jean-Paul Goux, La Nouvelle Critique, n°105, juin-juillet 1977, p. 42)

Jacques Pierre Amette dit: 25 février 2013 à 10 h 42 min

Oui, excellent papier de Jean Pierre Thibaudat. j’attends un article sur l’érotisme de Claude Simon…

La mauvaise langue dit: 23 février 2013 à 14 h 02 min

Une anecdote du roman de Max Frisch (Que ton nom soit Gantenbein) renvoie à cette royauté de l’homme ; elle existe encore à l’époque de Max Frisch, même si elle est très dégradée puisqu’il s’agit de l’histoire d’un fou qui se retrouve sur un scène de théâtre revêtu d’un habit de roi de théâtre. Max Frisch, à travers ses anecdotes, explore tous les fondements de la culture occidentale. Là, j’en suis au mythe d’Œdipe avec un type qui joue à l’aveugle.

Ce serait aussi intéressant de comparer par exemple la fonction du paysage chez Claude Simon et dans les Affinités électives de Gœthe. Chez ce dernier, le paysage est une lecture de la liaison amoureuses des protagonistes et de leur faille. Il y a une érotique du paysage chez Gœthe. Chez Claude Simon aussi à l’occasion. Mais dans Les Géorgiques, il me semble que c’est autre chose, il s’agit plutôt d’une large dimension cosmique. Comme une archéologie cosmique de l’humanité.

La mauvaise langue dit: 23 février 2013 à 13 h 44 min

Les Trois sœurs, c’est très tchékovien… Faites le voyage à Odessa, prenez un verre au fameux café Fanconi où avaient de se réunir tous les écrivains connus de l’époque, puis prenez le bateau jusqu’en Crimée pour visiter sa datcha.

CHLOE dit: 23 février 2013 à 11 h 22 min

Merci, X.lew.m. Moi aussi j’ai bien aimé l’évocation du lointain proche chez Tchekhov, appliqué à Claude Simon.
Je trouve que vous écrivez aussi richement qu’un commentateur que nous aimons beaucoup, et plus familier à mon père et à deux de mes soeurs qu’à moi. Si vous êtes deux, cela ne fait rien, le compliment tient toujours.

C.P. dit: 23 février 2013 à 10 h 23 min

Accord, sans complaisance, à la fois avec X.lew.m et Mauvaise Langue sur quelques aspects de Céline. Avec le premier sur le creusement de la souffrance, à commencer, trop pauvrement mais je le fais exprès, par l’échine blessée des chevaux sous la selle. Claude Simon dessine, et non pas « fuit », mais revient au paysage.
Mauvaise Langue a évidemment raison, d’un autre côté, pour un Céline moraliste. Nombre de sentences bien connues et d’obédience classique (et même au rythme de vers). De la compassion aussi, dans « Voyage » en tout cas, malgré le rire féroce de la mort. Et même, contre elle, l’amour des beaux corps, quoi que l’on ait dit de ses dégoûts.

J’ai été sensible à ce que dit Mauvaise Langue des récits plus parallèles qu’emboîtés chez Simon.

Quelque chose de Simon sur Céline dans « Quatre conférences », je crois. A retrouver ?

Pensé enfin à Nathalie Sarraute et à « LEre du soupçon », sur le personnage, et, sinon sa disparition, du moins un autre statut que celui qu’il avait, disons chez Balzac. Et du même coup sur la part de l’autobiographie dans le roman.

Jacques Barozzi dit: 23 février 2013 à 9 h 20 min

Et à Céline, on ne paut pas reprocher de ne pas aborder la question juive : le voyage au bout de la nuit finit bien à Jérusalem, ML ?

La mauvaise langue dit: 23 février 2013 à 0 h 03 min

Certains vont peut-être sursauter en lisant ça, mais, pour moi, Céline, c’est plus un moraliste qu’un romancier. On trouve je ne sais de pseudo citation de La Bruyère dans Le Voyage au bout de la nuit. Il s’insurge en moraliste contre l’horreur qu’est la guerre. Il tourne en dérision les discours moralisants aussi, la littérature, les codes du picaresque.

Claude Simon, c’est pas du tout ça. Pas d’effet de discours moralisant chez lui. Au contraire, il fuit la fable et sa morale.

Mais faut voir pour le comte Potocki. Chez Claude Simon, moins les récits emboîtés que les récits parallèles, voire juxtaposés sans justement être emboîtés. Ils cherchent néanmoins à s’emboîter l’un dans l’autre, sans y parvenir. Il y a une faille dans les régimes d’historicité justement, irréconciliable. En même temps, d’étranges similitudes, c’est vrai, à travers les siècles, d’une histoire à l’autre. Mais qui néanmoins ne s’emboîtent pas.

L’expression « didascalies de l’immense hors-champ des pièces de Tchékov » est une expression qui a du relief, qui attire, sans qu’on sache bien ce qu’elle pourrait signifier, comme tout un monde lointain qui s’agite dedans. L’intime peut-être, face à l’épique des chevauchées dans la neige. Peut-être, oui. En tout cas, je trouve que c’est une belle expression.

xlew.m dit: 22 février 2013 à 23 h 28 min

@ CHLOE, ravi de vous savoir fervente lectrice de C. Simon, j’ai bien aimé moi aussi lire les commentaires de ML bien que l’un de ses derniers m’ait un peu remué.
Pour moi il y aurait une analogie à trouver dans la phrase de Simon et celle de Céline. Leurs deux chemins de prose ont le même étrange tracé, dessiné d’une main tirant sa force et tension d’une géographie mentale attirée comme un aimant par le nord polaire d’une description qu’elle découvre magnétique (on sent bien qu’ils n’ont rien choisi, ils ont simplement suivi la ligne de fuite offerte par la perspective de leur peinture de la vie profonde avec les mots mis à leur portée, c’est un galop qu’il leur faut maîtriser mais sans jamais espérer le secours d’un essoufflement impossible). À leur sujet, est-il utile de repérer les notions de délicatesse (propre peut-être au métier d’écrivain) ou de nervosité (souvent un trait caractériel de l’auteur qui l’épanche à l’écrit comme sur un buvard pour ne pas le trahir), ou encore de volonté de puissance ? À certains moments de lecture de l’Acacia, j’ai l’impression que Simon nous sert le livre, comme un manuscrit trouvé à Saragosse, des didascalies de l’immense hors-champ des pièces de Tchékhov, mais d’autres fois, par exemple comme dans le passage où il nous parle des hommes et des chevaux de 1940, saisis avant la bataille ou sous la mitraille, la précision célinienne apparaît, pour disparaître aussitôt car Simon semble refuser de désincarner les hommes même lorsque l’ogre de l’Histoire se prépare à les engloutir. Cette désincarnation, Céline, lui, l’avait vu, les hommes devenus de vieilles carnes grotesques ne se distinguaient plus beaucoup des animaux qu’on menaient à l’abattoir. Les deux visions étaient possibles. Bizarrement elles ne s’annulent pas et se reçoivent bien l’une et l’autre, elles roulent sur elles-mêmes ou parcourent le lointain, suturent magnifiquement les franges de l’art et de la vérité sans artifices. Elles sont subtilement motrices, elles se meuvent dans la pensée du lecteur en apportant la grande émotion silencieuse, l’étrange, la vraie, celle qu’on sait qu’on aura du mal à décrire mais que l’on sent marcher en soi.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 21 h 22 min

Je reviens encore sur l’Histoire dans Les Géorgiques.

Même si, pour ma part, j’aime vraiment beaucoup Les Géorgiques, je ne manque pas en même temps d’être tout de même assez mal à l’aise avec les analogies qu’il tisse entre le temps cyclique de la la terre, des saisons à travers les préoccupation agricole pour son domaine de son ancêtre général napoléonien et l’histoire qu’il vit en tant que soldat en déroute. L’Histoire métamorphosée en Nature, comme une éternelle répétition du même, sur le mode cyclique de l’éternel retour et de cette espèce mal digérée de pseudo ontologie nietzschéenne a je ne sais quel relent nauséeux qui ne lasse pas de faire penser en réalité à ce que le pétainisme a de plus repoussant, d’une sorted e conception révolutionnaire de l’Histoire qui ne réussit pas à se séparer vraiment d’une conception pétainiste de la révolution ; il existe une sorte d’ontologie de l’Histoire, comme le souligne d’ailleurs Lucien Dällenbach dans son bouquin sur Simon, qui demeure somme toute extrêmement ambiguë au pire sens du terme.

C’est au fond, si on creuse un peu, un rejet total de la différence des ordres entre celui de la terre et celui de l’Histoire, une dénégation de ce qui a fait le principe même de la culture occidentale judéo-chrétienne, à savoir le sens de l’histoire fondé depuis l’Ancien Testament sur l’idée de progrès inventée par le Judaïsme, l’aspect prométhéen de la ligne de l’histoire, pour retrouver ce que dénonce Chantal Delsol dans L’âge du renoncement, ce retour aux sagesses antiques fondées sur l’idée d’éternel retour du même : « L’époque présente atteste plutôt la restauration de modes d’être etd e pensée comparables à ceux qui précédèrent l’Occident chrétien et à ceux qui se déploient partout hors l’Occident chrétien : des sagesses et des paganismes, déjà à l’œuvre sous la texture déchirée de nos anciennes convictions, transcendantes ou immanentes. Ces sagesses se nourrissent de renoncement, lequel forme aujourd’hui l’essentielle disposition de notre esprit. Renoncement à la quête de la vérité, renoncement au progrès, à la royauté de l’homme, à la liberté personnelle. Les conséquences en sont, par un lent processus, le remplacement du vrai par le bien, des dogmes par des mythes, du temps fléché par un retour au temps circulaire, du monothéisme par le paganisme ou le panthéisme, de l’humanisme de la liberté par un humanisme de protection, de la démocratie par le consensus, de la ferveur par le lâcher prise… »

C’est ce qui suggère fortement L. Dällenbach lui-aussi quand il écrit à propos des Géorgiques : « L’Histoire connaît aussi ses crises — qui sont ses moments d’épiphanie, puisque la réactualisation fulgurante du chaos primordial et la réintégration de l’unité pré-historique, non différenciée et proprement an-archique auxquels ils donnent lieu dévoilent ce qui est au fond de la Nature ET de l’Histoire : « la matière libérée, sauvage, furieuse, indécente » (Citation de Simon) « .

Avec Simon, on est toujours sur cette ligne de crête, sans jamais pourtant y basculer, de l’inacceptable. On est mal à l’aise. On est dans la dénégation d’une identité profonde de notre culture qui semble s’effondrer sous nos pas en le lisant, et qui fait peur (cette dénégation). La puissance de cette dénégation fait peur. Moi, j’y vois l’antisémitisme de demain, qu’on peut lire aussi chez bien d’autres auteurs comme un courant de fond qui balaie tout l’Occident et que décline Chantal Delsol.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 20 h 33 min

Je viens de retrouver la référence pour le dicours de la criminologie : Cesare Lombroso, La Femme criminelle et la Prostituée, Grenoble, Jérôme Millon, 1895, republié en 1991.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 20 h 17 min

C’est en somme une espèce de généralisation des affinités électives, on passe de deux à trois, bientôt on va se retrouver dans les phalanstères de Fourrier à combien… Ah, y a des pousse au jouir ici…

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 20 h 12 min

Donc, tout ça pour dire que Claude Simon, finalement, ne fait pas remonter le débat avant 1854, ce qui est tout de même un peu limitatif… à moins qu’inconsciemment, quand il s’en prend à l’Histoire, il ne veuille en réalité s’en prendre à tous les empêcheurs de jouir…

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 20 h 07 min

Encore un point de théologie pour éclairer le texte de Claude Simon sur l’Histoire, il faut rappeler que c’est seulement en 1854 que l’Immaculée Conception fut érigée en dogme par Pie IX, qui a induit et relayé un intense culte marial-virginal à travers la catholicité (je tiens ça de Jean-Claude Caron, justement).

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 20 h 03 min

Bon, ok, C.P., autant pour moi alors. Mais à cause de tous ces trols qui encombrent les commentaires, on finit par y perdre son latin. Désolé alors, mille excuses.

On trouve aussi ces précisions intéressantes concernant le corps des jeunes filles (dans un article intitulé « Jeune fille, jeune corps : objet et catégorie (France, XIXè-XXè siècle », de Jean-Claude Caron, dans un colloque passionnant intitulé Le corps des jeunes filles de l’Antiquité à nos jours, chez Perrin, 2001) : « la représentation du corps de la jeune fille est l’objet d’une importante mutation entre la fin du XIXè siècle et le début du XXè siècle. D’une part on assiste à une mutation de l’ordre de l’anatomique, avec l’avénement d’un corps plus élancé, plus mince, moins plantureux : idéal sur lequel repose encore notre civilisation (…). D’autre part, la déliaison qui s’opère entre hystérie et corps féminin et sur le jeune corps en particulier qui n’est plus réduit — comme souvent dans la littérature fin de siècle — à un dualisme représentatif évoluant entre la femme-mère comblée et la femme-fille hystérique (avec naturellement toute une hiérarchie des comportement allant de l’une à l’autre). »

C.P. dit: 21 février 2013 à 19 h 42 min

P.S.

Mauvaise Langue, vous n’étiez en aucun cas visé pour ce qui concerne Butor. Je réagissais à des sottises rapidement déversées ailleurs.
Mais si, comme je le disais à Jacques Barozzi, les disputes d’humeur se transportent ici, je m’en vais sans problème aucun. Vous ne manquez pas d’interlocuteurs.

Ma fille a raison dans son ouï-dire : tout le monde sait la part de l’histoire de Franz Hessel dans le roman de Roché, mais vous n’empêcherez pas que Truffaut ait dit qu’il avait pensé au roman de Goethe, au moins pour « l’attraction » entre Jim et Catherine. Ce n’est vraiment pas une occasion de dispute non plus.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 19 h 34 min

C’est vrai que le « groupe » du Nouveau Roman n’en constituait pas un. Néanmoins, il n’est pas faux non plus de dire qu’il y avait entre eux des affinités électives qui les rapprochaient fortement, même si chacun est ensuite parti tracer sa propre route.

L’effondrement du monde suite à la guerre, la tabula rasa est tout de même un thème qui en relie plus d’un et non des moindres : Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Beckett, etc.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 19 h 31 min

Dans ce cas, alors, C.P., soyez plus clairs et moins évasif. Je vous l’ai déjà dit, remarquez, vous avez l’art et la manière de tourner autour des choses au lieu de vous exprimer clairement. Après on se prend une rogne dans les dents pour rien, alors qu’on pourrait facilement éviter tout ce foin…

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 19 h 29 min

Le texte de Foucault sur « l’hystérisation du corps de la femme » où il parle de ce genre de jeune fille auquel Odile fait songer, se trouve dans le tome I « La volonté de savoir », dans le chapitre 3, c’est au début du chapitre : «  »triple processus par lequel le corps de la femme a été analysé — qualifié et disqualifié — comme corps intégralement saturé de sexualité ; par lequel ce corps a été intégré au champ des pratiques médicales (…) par lequel enfin il a été mis en communication organique avec le corps social (dont il doit assuré la fécondité réglée), l’espace familial (…) et la vie des enfants (…) ».

C’est un thème qu’on retrouve bien évidemment à la fin du siècle en France chez Zola dans Nana, avec non seulement à la fin du siècle dans la société française une hystérisation du corps de la jeune femme mais aussi une lecture de la sexualité à travers la police et le discours de la criminologie.

Les bouquins aussi de Georges Vigarello éclaire tout l’aspect pédagogique du corps dans ce roman de Gœthe, par exemple : Le Corps redressé, Histoire d’un pouvoir pédagogique, 1978. Et ce qui a été écrit par cette école d’historiens dans les deux tomes intitulés Histoire de la beauté.

C.P. dit: 21 février 2013 à 19 h 15 min

Ecoutez, Mauvaise Langue, cette fois vous n’avez rien compris : comment pourrais-je mépriser, aimant des auteurs dits du « nouveau roman », Lindon ? J’ai simplement voulu dire que s’étaient avérées assez de différences entre eux pour que leur regroupement (avec ou sans la photo fameuse) soit un heureux fait d’édition, et non une communauté serrée autour d’une « théorie », quels que soient les divers « Pour un nouveau roman »…
Et comment voulez-vous discuter dans ces conditions ? Je suis absent sous le billet parce que j’en ai assez des vannes gratuites, y compris de celles que l’on vous adresse. Alors quoi ? Ici aussi ?

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 18 h 54 min

Tout ce qui concerne l’Histoire dans le roman de Claude Simon, et la critique de l’Histoire me paraît être une faiblesse du roman parce que, pour le coup, à propos de cette critique de l’Histoire, Claude Simon commet ce qui, aux yeux de Flaubert, était le péché le plus grave contre l’art, il conclut.

Autant, on est intéressé quand Nietzsche, quand Walter Benjamin se livre à une réflexion critique de l’Histoire, autant le fait de fixer le sens d’une réflexion dans un roman, sans laisser ouvert le débat, ne peut que donner au roman de Claude Simon la tournure (ce qu’il n’est pas en fin de compte, heureusement) d’un roman à thèse, du bon vieux roman à thèse contre lequel s’insurge, précisément, Claude Simon, en critiquant la fable dans le roman, à juste titre.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 18 h 46 min

L’aspect chimique des affinités électives n’est qu’une modernisation biologique d’un vieux thème remontant à l’Antiquité. On voit bien qu’à l’époque, la « clinique » (pour parler comme Michel Foucault) a une valeur paradigmatique. On le voit aussi avec Georges Büchner. Et ce n’est certainement pas pour rien non plus que l’antisémitisme biologique est aussi né en Allemagne, il y avait un terreau pour ça, qui n’existait pas en France, où on ne trouve pas cet aspect de l’antisémitisme, beaucoup axé sur la critique de l’argent, à cause de Marx, comme l’a fort bien montré J. Attali dans son bouquin sur les Juifs et l’argent.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 18 h 31 min

Non, Jules et Jim ne tient rien des Affinités électives de Gœthe. C’est l’histoire transposée mais véridique du père de Stéphane Hessel.

Mais il y a tout de même une scène dans les Affinités qui peut être en effet interprétée comme de l’impuissance vers la fin. Faudrait la retrouver. Mais ce n’est pas ça de toute façon qui permettrait de rattacher Armance à ce roman de Gœthe. C’est le thème des affinités électives.

Pour ma part, je suis comme vous, Cloe, je trouve les affinités de Gœthe un roman très intéressant et moderne, qui n’a pas été bien reçu à son époque, parce qu’il était en avance sur son époque. Mais par certains côtés, notamment les liens entre le roman et des récits rapportés (métarécits là aussi, selon la terminologie de Daniel Sangsue), il peut faire songer à l’art des récits enchâssés chez Barbey d’Aurevilly par exemple. Il est moderne aussi pour son époque parce qu’il :

1°) montre la basculement de l’Allemagne de son temps d’une société féodale arriérée (bien plus que la France de l’époque) vers une société bourgeoise, et les contradictions qui se nouent à travers ces affinités ;

2°) met en œuvre le personnage d’Odile qui fait penser à un type de jeune fille plus ou moins hystérique et névrosée comme symptôme qu’étudie Michel Foucault dans un de ses tomes sur la sexualité d’une évolution sociale de l’époque (ça m’avait frappé en lisant Foucault en même temps que le roman de Gœthe).

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 18 h 19 min

En plus, C.P., pour vous répondre à propos de Lindon, je trouve tout de même que vous me semblez sacrément gonflé pour aller dire que la « réunion autour de Lindon » des écrivains du Nouveau Roman « ne signifie pas grand’chose »…

C’est faire fi de tout ce que la littérature française doit à Lindon, entre autres deux prix Nobel… ça signifie pas grand’chose , tiens donc…!

N’importe quoi ! Et quel prétention et quel mépris tout de même pour Lindon.

Faut vraiment arrêter, C.P., de fumer la moquette…

CHLOE dit: 21 février 2013 à 18 h 18 min

Cher Marc Court, j’ai lu, pour un enregistrement d’extraits il y a quelques années déjà, « Les Affinités électives » en entier. Les discours sur les attractions et forces chimiques m’ont d’abord un peu ennuyée, ou dépassée, mais le roman m’a mieux tenue en haleine après l’arrivée d’Odile, et je dirais, maladroitement sûrement, que je le trouve assez moderne. Je ne vois pas où y serait abordé le thème de l’impuissance. Au contraire, il y a une sorte d’amour fou entre Edouard et Odile, quelle que soit la malheureuse fin.
J’ai entendu dire que le roman de Roché et le film de Truffaut, je parle évidemment de « Jules et Jim », tenaient quelque chose des « Affinités… ». Mais là non plus, il n’est pas suggéré que Jules soit impuissant.
Je suis curieuse de savoir où se situe le rapprochement entre le roman de Goethe et « Armance » (que je ne connais que par des adaptations). Si c’est dans la mondanité, le gros problème de Malivert n’est-il plus central ?
Cependant, les remarques de La mauvaise langue sur cette mondanité et sur tout de même les « récits » et l’Histoire, tour à tour chez Claude Simon et Stendhal, comme celles de X.lew.M. m’ont intéressée, si je les ai bien comprises.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 18 h 10 min

En plus vous avez de la chance, Marc Court. Chez vous les livres se volatilisent. Chez moi, comme je n’ai plus vraiment la place de les ranger de telle sorte qu’ils soient accessibles immédiatement, ils s’entassent un peu partout. Pour en trouver un, il faut que je déménage quasiment toute la baraque… Alors si seulement ils pouvaient se volatiliser…!

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 18 h 03 min

Conclusion, Marc Court, (re)lisons Armance. Pour l’instant, je n’ai guère le temps de le lire. Mais apparemment ce roman a été influencé par Les Affinités électives de Gœthe et ça surprend tout le monde, même les connaisseurs de Stendhal. Comme quoi, on en apprend tous les jours… Ne nous formalisons pas pour si peu, on en verra d’autres…

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 17 h 52 min

Baroz, contrairement à ce que vous dites, je n’ai jamais exprimé de critique globale à l’égard du roman de Claude Simon. J’ai simplement indiqué ce qui me paraît être une faiblesse de son roman, que j’aime beaucoup par ailleurs. Il apparaît donc que c’est vous en l’occurrence qui délirez. Si on ne peut même plus maintenant, sans passer pour un cinglé, émettre une critique à l’égard d’un roman, une critique fondée en plus, contre laquelle vous n’apportez en plus aucun argument, absolument aucun de quelque nature que ce soit, c’est nier tout esprit critique. Or nier tout esprit critique, n’est-ce pas précisément du délire, mon brave Baroz ? qui écrit n’importe quoi.

Qu’est-ce qui vous a pris, C.P. et vous ? Vous vous êtes réveillés du mauvais pied, vous avez envie de bouffer de l’intervenaute aujourd’hui…?

Faut arrêtez, les petits loups, vous commencez à me les gonfler menu, comme dirait l’autre. Faites des critiques fondées tant que vous voudrez (mais je n’en lis pas) au lieu de perdre votre temps à ce genre de connerie.

La mauvaise langue dit: 21 février 2013 à 17 h 40 min

Mais je n’ai fait aucune critique négative du roman de Michel Butor, C.P., contrairement à ce que vous prétendez…

J’ai simplement dit mon sentiment. Mais apparemment je n’ai même pas le droit à vos yeux d’avoir de sentiment à l’égard d’un roman…

Passons, ça n’en vaut pas plus.

court dit: 21 février 2013 à 14 h 06 min

Pour répondre brièvement, peut etre u’on peut trouver des métahistoires dans Armance, notamment dans ce qui est suggéré des salons.Mais je crois plutot au grand roman de l’impuissance à vivre d’un héros cadenassé en son moi comme en une prison. En ce sens , je ne vois pas de liens avec les Affinités Electives; mais ne parlant que par souvenir, je me trompe peut etre; Qui dira ces volumes qui se volatilisent quand précisément on les recherche?!
Bien à vous. Bonjour CP ainsi qu’à vos filles.
MCourt

C.P. dit: 21 février 2013 à 9 h 31 min

Mauvaise Langue, non, je n’aime pas « tout » en littérature (d’ailleurs, où commence-t-elle vraiment ?), mais je ne suis pas partisan de la critique négative quand elle est mal fondée. Il m’est arrivé, devant des jugements à l’emporte-pièce et proprement stupides, de défendre vigoureusement par exemple (sous le billet du site), Sollers, Houellebecq, Littell… et même Christine Angot.
Mes préférences sont une autre histoire.

Jacques Barozzi dit: 21 février 2013 à 7 h 27 min

Là pour le coup, c’est vous qui faites dans l’hybris, ML : faiblesse du roman de Claude Simon et manque de goût littéraire chez C.P., rien que çà !

C.P. dit: 20 février 2013 à 23 h 19 min

Marc Court, cela m’étonnait un peu aussi, mais La mauvaise langue a rétabli…Demeure ce que j’appelais la part allemande chez Stendhal.

Ed Gare, ce n’est pas tellement « la branlette » : « La Chartreuse de Parme » (le roman que je préfère) va bon train, et au fond je vois que mes enfants (et bientôt mes petits-enfants, je l’espère), l’ont lu avec plaisir, et assez simplement, malgré les intrigues « politiques ». C’est beaucoup. Je reste, quant à moi, séché par l’allégresse des amours de Fabrice et Clélia Conti, y compris lorsque ces amours sont emprisonnées (le paradoxe des douceurs de la prison est bien connu, comme le paysage environnant), et quelle que soit leur non-réalisation . Comme d’autres, et non de moindres lecteurs, Gracq et Giono par exemple.

Claude Simon est autrement difficile d’approche quand on demande du « raconté ». Pourtant, et en rendant hommage à Chantal pour sa franchise, -cette fois sans me tromper-, je pense, comme Jacques Barozzi je crois, qu’il y a bien chez lui référence à de hauts récits, autant qu’à un vécu. Les uns et l’autre reviennent comme des relances.

Enfin, et juste comme ça à propos du « nouveau roman » (la réunion autour de Lindon ne signifie plus grand’chose, j’y pensais en écoutant la pièce de Christophe Honoré), je suis étonné par des jugements rapides touchant Michel Butor (sur un autre blog, d’ailleurs) : « L’Emploi du temps », notamment, est un passionnant roman policier sans solution autre qu’un riche développement fantasmatique, et de sacrés tableaux, que je relis avec joie.

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 22 h 15 min

« Ce n’est point par égotisme que je dis je, c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de raconter vite. » (Stendhal)

C’est en cela qu’il est très ancré encore dans le dix-huitième siècle, très proche de Voltaire.

Jacques Barozzi dit: 20 février 2013 à 19 h 52 min

Ce que Simon prend à l’Histoire, c’est le Roman ( les histoires), qu’il relie directement à Homère et à la Bible, via Flaubert plutôt que l’égotiste Stendhal.

X.lew.M dit: 20 février 2013 à 19 h 32 min

On sait tous que Flaubert, partout mais jamais mieux que dans L’éducation sentimentale peut-être, décrit comme personne comment toutes les scories du logos politique, pour ne pas dire politicien, ont pollué le discours amoureux que tiennent les femmes et les hommes de son époque dans leur intimité, leur sphère privée n’étant plus qu’un vaste dépotoir à idées reçue et expressions toutes faites singeant je ne sais quel idéal romantique, chevaleresque ou guerrier qui, bien sûr, déjà n’est plus car mort au champ d’honneur de la conversation (ou plutôt de la « discussion » chère à Erasme qui n’aimait guère les péroreurs de banquet ou de taverne). Ce ne sera pas pousser Simon dans les orties que de dire qu’il a retenu la leçon flaubertienne (tant d’écrivains du monde entier l’ont fait, ou se sont sentis obligés de le faire) et qu’il en donne preuve dans son oeuvre ; sa fameuse phrase, imbibée de latinité comme le déclare notre critique (certains diront ‘un peu trop étudiée pour être honnête’), est aussi un vrai chemin linguistique vers une sorte d’exposition d’un « fragment d’un discours homéreux » qui prend l’histoire en effet, et la littérature, comme sujets et comme passions. Homère restant toujours un phare, même pour les latins. C’est une écriture faite pour les amoureux de la pensée et du verbe qui aiment s’abîmer dans la chose littéraire. Le passage des Géorgiques qui traite de la république espagnole et des BI de Barcelone/Albacete est absolument à lire effectivement. Je viens de me farcir le Snyder des les « Terres de sang », livre d’une grande puissance de réflexion mais qui oublie complètement de parler de tous ces hommes de l’Europe de l’Est (dont un nombre important de juifs), le lieu générique du grand massacre pour lui, qui combattirent à l’Ouest et qui en retirèrent à la fois des expériences mais aussi de terribles désillusions. C. Simon en avait peut-être une conscience aiguë sans être historien professionnel, c’est la grâce du regard extérieur que rien ne soumet et qui ne tient pas à rester dehors, comme celui, perçant, de Flaubert. Il y a encore plein de choses à écrire sur les années 1936/37 en Espagne.

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 19 h 00 min

Il y a bien sûr là, chez Claude Simon, une sorte d’hybris.

On ne peut pas réduite aussi facilement comme il le fait l’Histoire à un dogme hérité en droite ligne des excès théologiques des défenseurs de la Providence ni réduire la fonction de l’Histoire dans nos sociétés occidentales à la bonne conscience des bourreaux et des traîtres (Hitler, Staline) qui s’en remettent à sa transcendance pour justifier des millions de morts et l’extermination sans nom possible des Juifs d’Europe. L’Histoire n’est pas que ça, c’est évident. Le roman ici tourne à la polémique, et c’en est, à mon sens, une des faiblesses.

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 18 h 48 min

Autre citation intéressante de Maurice Bardèche rapportée par Daniel Sangsue pour mieux comprendre Claude Simon à travers ces prismes que sont Stendhal et Balzac ; M. Bardèche écrit : « La Chartreuse n’est pas un drame, comme Balzac voulait que fût tout roman, c’est une vie. C’est admirablement fait comme vie, non comme drame. Et l’unité du roman est une unité de personnage, si l’on peut dire, et non une unité d’action. »

Chez Claude Simon, pas plus d’unité d’action que d’unité de personnage. Tout est prismatique. Mais il se rapprocgerait tout de même un peu de Stendhal, par exemple dans les Géorgiques, par le récit des Brigades internationales à visée pas moralisante mais idéologique pour « dénoncer le moralisme des récits que nous confondons avec l’histoire » (Jean-François Hamel dans son chapitre consacré à Claude Simon) ; en cela, je trouve, ce genre de récit à l’intérieur du roman de Claude Simon, fonctionne un peu à la manière des récits chez Stendhal. Et d’ailleurs bizarrement, Claude Simon retrouve pour ce faire la position de l’aède au centre d’une assemblée ; c’est ce fameux passage cité par Jean-François Hamel (et le style oral ici semble être au service de cette dénonciation, comme moyen d’une dévalorisation de l’Histoire et du temps historique chronologique ; c’est le contraire en quelque sorte de Stendhal dans le style mais identique dans la fonction narrative du récit dans le roman) :

« NOUS y voilà : l’Histoire. Ça fait un moment que je pensais que ça allait venir. J’attendais le mot. C’est bien rare qu’il ne fasse pas son apparition à un moment ou à un autre. Comme la Providence dans le sermon d’un père dominicain. Comme l’Immaculée Conception : scintillante et exaltante vision traditionnellement réservée aux cœurs simples et aux esprits forts, bonne conscience du dénonciateur et du philosophe, l’inusable fable — ou farce — grâce à quoi le bourreau se sent une vocation de sœur de la charité et le supplicié la joyeuse, la gamine et boyscoutesque allégresse des premiers chrétiens, tortionnaires et martyrs réconciliés se vautrant de concert dans une débauche larmoyante que l’on pourrait appeler le vacuum-cleaner ou plutôt le tout-à-l’égout de l’intelligence alimentant sans trêve ce formidable amoncellement d’ordures, cette décharge publique… »

Récit de l’aède héroïque (Balzac, Stendhal) devabnt une assemblée admirative ———> un « Nous » dévalorisé, réduit « aux cœurs simples et aux esprits forts », les deux pôles s’annulant réciproquement ;

la tête levée vers le ciel (Balzac) ———> le mépris pour tout « Providence dans le sermon d’un père dominicain » ; l' »immaculée Conception » réduite au fanatisme des « cœurs simples et des esprits forts » (par rétrovision, on voit bien qu’il y a dans l' »innocence » de l’assemblée chez Stendhal comme une approbation politique de même qu’il y a ici chez Claude Simon une position politique à propos de l’Histoire dans la critique qu’il formule à son égard). Et un lien logique entre la contestation de la « fable » comme type possible de narration et art du récit avec cette prise de position anti-historique. Mais en même temps, cette dénonciation a une visée morale, et il retrouve par là-même la moralité propre à toute FABLE, même si c’est pour en contester le bien fondé.

Jacques Barozzi dit: 20 février 2013 à 18 h 24 min

Oui, mais ni vous ni moi, qui trouve le « moi » aimable, voire souhaitable, n’aurions eu notre place à la cour ni n’avons jamais cherché à faire carrière et réussir en société.
ma seule ambition aura été de réussir un beau poème ou peut-être un roman, c’est pas encore gagné !

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 18 h 03 min

Pour montrer l’importance de la mondanité chez Stendhal, Daniel Sangsue rapporte cet extrait du Journal de 1803 : « Si je veux jamais réussir dans la société, il faut analyser tout ce qui se fait. Je trouverai alors que l’art de conter et de ne pas parler jamais de soi forme presque l’homme aimable. »

Cette citation m’amuse parce qu’on y retrouve, transposé de nos jours, les reproches qui me sont parfois fait dans ce salon littéraire virtuel qui s’appelle un blog, de parler de moi. Comme si c’était déplace, alors que non. Mais ce sont des réflexions qui en réalité viennent de loin, d’un certain code des conventions de l’échange tel qu’il était institué dans l’Ancien Régime et ses salons. La France est toujours sous influence finalement assez prégnante des conventions d’Ancien Régime, je trouve. Ça m’a frappé en lisant Daniel Sangsue et ça m’a amusé de vous en faire part…

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 17 h 51 min

Je vous donne la solution de l’énigme au sujet de la fonction de l’inscription de l’oralité dans l’écrit dans les romans de Stendhal.

Daniel Sangsue souligne ensuite la relation des récits évoqués ou rapportés (ce qu’il appelle des « métarécits », terminologie assez ambiguë et qui peut prêter à confusion, c’est pour ça que je le précise ici) avec, chez Stendhal, la mondanité.

Evidemment ce n’est pas faux. Mais, à mon sens, c’est loin d’épuiser le sujet. Au-delà de la fonction de légitimation, il faut, à mon avis, pour comprendre la fonction de ces métarécits, les rapprocher de tout le légendaire qui se met en place au XIXè siècle et dont Laforgue, à la fin du siècle, fera la parodie et la critique, dans ses Moralités légendaires. Tous les grands auteurs ont adopté une position vis-à-vie du légendaire. Alors bien sûr, Stendhal ne se réfère pas du tout aux légendes type Saint Julien l’Hospitalier chez Flaubert. Mais par ces renvois incessants à des métarécits et à l’évocation constante des scènes d’énonciation, il crée son propre légendaire, certes très lié à la mondanité d’une certaine classe sociale, l’aristocratie fin de siècle, mais pas seulement comme on s’en rend compte avec l’histoire de Ménuel le soldat dans Lucien Leuwen.

Il y a en outre, me semble-il, à travers toutes ces évocations de récitants qui disent la fin d’un monde, celui de l’Ancien Régime, non pas une prise de position politique comme chez Balzac visant à réhabilité la noblesse et la royauté mais une position morale teintée de politique, une nostalgie tout de même pour les mœurs d’ancien régime et une époque où un certain art de vivre est en train de se perdre à tout jamais. C’est sans doute ce qui rend Stendhal, au-delà du culte du bonheur, si attachant.

Ed Gare dit: 20 février 2013 à 17 h 37 min

attation les gars : ne pas marcher dans les plates-bandes à popol; Claude Simon, c’est lui, personne d’autre

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 17 h 33 min

Autre erreur dans mes commentaires : l’article de D. Sangsue s’appelle bien « Stendhal et l’empire du récit » (et pas du roman… ; roman et récit justement s’opposent ; les récits fictifs ou rapportés ayant précisément pour fonction narrative dans le roman de le légitimer, entre autres fonctions ; c’est aussi ce qui préside à l’invention de tout nouvel art : on observe la même chose pour le cinéma, par exemple dans Chantons sous la pluie, le cinéma muet cherche une légitimité dans le théâtre même si c’est pour dire en fin de compte que le jeu de l’acteur de cinéma s’en détache ; toute une scène au début est consacrée à cette évocation de ce processus de légitimation du cinéma).

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 17 h 28 min

Il y a donc, à mon sens, un rapport emblématique fort entre la manière de Claude Simon et le prologue des Géorgiques où on voit un homme seul à son bureau en train de contempler une image (une pièce sans assemblée); de même qu’il y a un rapport emblématique fort entre la scène d’énonciation (pour parler comme Dominique Maingueneau) des récitants oraux de Stendhal et de Balzac rapportant les légendes des guerres que leurs personnages-aèdes ont traversées (une assemblée).

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 17 h 21 min

En somme, on ne peut pas « légender » ni Auschwitz ni le Goulag. Il n’y a pas de légende de l’horreur absolue.

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 17 h 20 min

Non, c’est moi qui ai fait une bourde…

Francis Claudon rapproche Armance des Affinités électives de Gœthe : « les Affinités Électives que Stendhal a essayé de réécrire et de « franciser » dans Armance », dans sa « Préface » à son « essai de biographie » sur Gœthe. (p. 9). Donc influence des Affinités sur Armance (mais pas de rapport avec le Werther, désolé pour cet affolement et confusion, cher Marc Court). Mais enfin, je ne le savais pas non plus pour les Affinités… Qu’en pensez-vous, vous qui avez lu Armance ?

Dans l’article de Daniel Sangsue « Standhal et l’empire du roman », il écrit ceci qui pourrait nous aider à comprendre le lien (qui n’est pas évident) souligné par Claude Simon entre sa manière d’écrire et Auschwitz ou le Goulag ; Daniel Sangsue écrit notamment quelque chose qui me semble vraiment fondamental, à tout le moins pour comprendre Stendhal qui a encore un pied dans le dix-huitième siècle :

« La récurrence de ses dispositifs métanarratifs place Stendhal parmi ces écrivains du dix-neuvième siècle qui ont tenu à mettre en scène, dans leurs écrits, des fictions de transmission orale des récits : Balzac, Nodier, Barbey d’Aurevilly, Maupassant, etc. Ces simulation de l’oralité, à un moment où l’imprimé se développe de façon industrielle, témoignent chez la plupart d’entre eux de la nostalgie d’un temps et d’espaces (la campagne, l’Orient) où la communication était censée être plus communautaire et plus harmonieuse, où le récit, domaine de la parole vive et de la sagesse partagée, n’avait pas encore été supplanté par le roman, domaine de la lecture solitaire et de l’individualité, suivant la dichotomie établie par Walter Benjamin dans son article « Le narrateur ». Mais chez Stendhal l’inscription de l’oralité dans l’écrit semble répondre à d’autres impératifs. »

Je m’arrête là pour vous donner l’eau à la bouche et de chercher par vous même la fonction de l’oralité des récits chez Stendhal…

Pour ma part j’en vois une qui serait de légitimer le roman en se servant de ce qui est connu comme déjà légitime : les récits oraux de la campagne dans toutes les classes sociales.

Mais on pourrait en effet citer comme exemple pris chez Balzac Le médecin de campagne. On y trouve la même pose d’un récitant, une sorte d’aède racontant les légendes d’autrefois, au milieu d’une assemblée, comme les narrateurs de Stendhal qui rapportent des récits ou les évoquent, entendus dans une assemblée d’écoutants autour d’un récitant (les exemples rapportés par Daniel Sangsue fourmillent). Balzac écrit notamment :

« Le fantassin se leva de dessus sa botte de foin, promena sur l’ASSEMBLÉE ce regard noir, tout chargé de misère, d’événements et de souffrances qui distingue les vieux soldats. Il prit sa veste par les deux basques de devant, les releva comme s’il s’agissait de recharger le sac où jadis étaient ses hardes, ses souliers, toute sa fortune ; puis il s’appuya le corps sur sa jambe gauche, avança la droite et céda de bonne grâce aux vœux de l’ASSEMBLÉE. Après avoir repoussé ses cheveux gris d’un seul côté de son front pour le découvrir, il porta la tête vers le ciel afin de se mettre à la hauteur de la gigantesque histoire qu’il allait dire. »

Balzac ne met-il pas ici en scène le corps d’un aède populaire qui le distingue de la figure du poète de la culture dominante avec même une certaine solennité dans la pose (il repousse ses cheveux gris pour dégager son front auguste, il lève la tête vers le ciel, etc. dans une évocation pittoresque de la culture populaire)pour incarner les légendes napoléoniennes par une parole vive où la gestuelle du vieux soldats participe de la légende napoléonienne elle-même dont il est le chantre ?

On trouve chez Stendhal ce même genre d’histoire et de pose légendaire, rapportée par Daniel Sangsue dans son article, dans l’histoire de Ménuel dans Lucien Leuwen : « Par forme d’épisode, écrit Stendhal, nous conterons en passant cette vie d’un simple soldat. Si parfois les rôles d’un régiment contiennent des noms dont l’histoire est assez plate et toujours la même, d’autres fois aussi le simple habit de soldat recouvre des cœurs qui ont éprouvé de drôle de sensations. »

De même l’assemblée inaugural de Lamiel, qui ne manque pas de faire penser, comme le souligne Daniel Sangsue au cercle des auditeurs-narrateurs du Décaméron ou de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. C’est au fond une fin de cycle remontant au XVIè siècle de récits oraux dans l’écrit qui s’achèvent ici chez Stendhal et Balzac, qui insistent pour leur part sur des récits de guerre.

Et c’est là où je retrouve Claude Simon, qui rapporte lui aussi des récits de guerre. Mais ce n’est plus du tout grâce à des récits oraux rapportés, mais par des images solitaires et rêvées, ou par le silence suggérant des récits parce que les témoins ne peuvent plus en témoigner (Auschwitz, Goulag).

Le type de narration adopté par Claude Simon correspond en somme au type de guerre qu’il a traversé : des guerres d’anéantissement où les témoins ne sont plus là pour témoigner. Et c’est de cela dont témoigne son art précisément.

court dit: 20 février 2013 à 14 h 29 min

Oui, je serais assez d’accord avec le Cardinal quant aux sources du roman, et à Madame de Duras, dont je parlais l’autre jour, CP. L édition Hoog résumait joliment le problème.
Maintenant, il a parfaitement pu lire Werther,mais les sources de l’étouffement du moi d’Octave de Malivert me paraissent autres; Et le poids sociétal plus lourd. Ah ce Commandeur de Soubirane ou l ‘étouffement par la gérontocratie!Jusqu’au stratageme des lettres, usé jusqu’à la corde et volontairement repris ici.
J’ai beau chercher, je ne vois pas dans Armance le coté Sturm und Drang de Werther; Et surtout pas dans la fin apaisée et sereine du héros;
Bien à vous.
MCourt

C.P. dit: 20 février 2013 à 14 h 10 min

@ La mauvaise langue, Marc Court, Jacques Barozzi…

Dans « Armance », je ne vois pas trop « Werther », mais je fais confiance à Claudon ? Martineau l’avait-il remarqué ? …
En revanche, sur la part allemande chez Stendhal, le GF de mon bon camarade Jean-Jacques Labia : « Le Rose et le Vert », « Mina de Vanghel » et l’inédit « Tamira de Wanghen » est assez riche, dans sa présentation et ses notes, et signale évidemment ce qu’il y a sur Goethe dans le « Journal ».

Jacques Pierre Amette dit: 20 février 2013 à 14 h 05 min

Les sources du roman « Armance » sont bien connues. Le grand emprunt vient du roman de madame de duras « olivier ou le secret », (roman d’un impuissant) c’est écrit par stendhal lui même dans sa correspondance.mais nous sommes surtout dans dans la pleine crise suicidaire de la rupture avec la Menti .
Octave de malivert est surtout un héros romantique qui se sent singulier, retranché, appartenant à une classe sociale condamnée.. car membre de la noblesse. Et surtout paralysé par sa lucidité : c’est plus important que la composante sexuelle.. Stendhal a dit lui-même qu’il a bcp puisé dans »la princesse de Clèves » (combat du désir et du devoir) . En fait c’est exactement dans la ligne de ce qu’il venait d’écrire dans « de l’amour » au chapitre des « fiascos ».
ce « de l’amour » est la source capitale.. selon Crouzet, il aurait aussi emprunté à Walter Scott qui le fascinait dans cette année 1826 la volonté d’insérer l’histoire psychologique dans le mouvement historique. Succès nul du roman. Aucune trace nulle part de ce Goethe..étrange !

Jacques Barozzi dit: 20 février 2013 à 13 h 55 min

Voilà ce qu’en dit la fiche wikipédia :  » Il publie son premier roman, Armance en 1827, mal compris et mal reçu, dont le thème, l’impuissance, lui est fourni par le roman de son amie Claire de Duras, « Olivier, ou le secret ». »

La mauvaise langue dit: 20 février 2013 à 12 h 06 min

Mais j’en sais pas plus pour l’instant. Désolé. Et j’ai pas encore lu Armance. C’est Francis Claudon qui le dit dans son bouquin sur Gœthe. On peut lui faire confiance, c’est un spécialiste du Romantisme (un de mes anciens profs). Faut lire Armance pour s’en rendre compte.

C.P. dit: 19 février 2013 à 22 h 46 min

Merci, La mauvaise langue … et merci à Jacques-Pierre Amette pour ses ajouts. Je connais bien les travaux de Maurice Bardèche et ceux aujourd’hui de Michel Crouzet.

Dans cette citation du moins, Crouzet serait proche de l »avis de Claude Simon. Mais il y a toujours « autre chose », à commencer par la musique, en effet, même dans l’allure du récit : c’est pourquoi Julien Gracq parle, lui, d’ « allegro ».
Et autre chose encore du côté de l’Imaginaire : il n’y a pas de raison pour que même l’urgence de conter l’oublie en chemin.

La mauvaise langue dit: 19 février 2013 à 21 h 55 min

En lisant un bouquin sur Gœthe tout à l’heure, j’ai appris qu’Armance était une adaptation du Werther. Je savais pas.

Jacques Pierre Amette dit: 19 février 2013 à 19 h 17 min

le problème, ML ,avec Crouzet, éminent stendhalien, c’est qu’il est sinueux et coupe les cheveux en 4OOO, et dit tout et le contraire de tout. Je recommande son meilleur ouvrage, en deux volumes: »le naturel la grace et le réel dans la poetique de stendhal » (Flammarion) et date de 1986
son édition critique de Lucien Leuwen est parfaite en Livre de poche..Bardèche est un excellent stendhalien, mais j’ai une grosse tendresse pour les 2 volumes d’henri Martineau « le coeur de Stendhal » (albin Michel) nuancé et intuitif exprimé avec un vrai style..le « dictionnaire amoureux de stendhal » par dominique fernandez est assez moyen , approximatif..je vais lire l’article de Daniel Sangsue dans « poetique »

Vendangeur dit: 19 février 2013 à 18 h 57 min

A l’exception de l’université qui lui consacrera un colloque en octobre, la ville de Perpignan où il a vécu enfant, ignore superbement le centenaire de Claude Simon. De la même manière qu’elle ignore un autre enfant du pays, né en 1913 lui aussi, et qui fut en classe avec Claude Simon : Charles Trenet. Pour en savoir plus : http://www.larchipelcontreattaque.eu/

La mauvaise langue dit: 19 février 2013 à 17 h 26 min

Sur Stendhal, pour répondre à la fois à Claude Simon et à C.P., ces deux jugements apparemment contradictoires :

« Il ne songe qu’à raconter : le point essentield e sa vision interne, l’élément primordial du monisme désiré, c’est le récit. » (Michel Crouzet)

« Ce qui compte pour lui, c’est de suggérer à son lecteur ces émotions tendres mêlées de gaieté que lui inspirait la musique de Cimarosa, la peinture du Corrège. Son objet n’est pas décrire un roman, de conter une histoire ; c’est de laisser une impression, une impression semblable à celles qu’il aimait recevoir des œuvres qu’il jugeait les plus belles et qui lui donnaient les émotions les plus douces, les plus proches du bonheur. » (Maurice Bardèche)

On pourrait presque en faire une dissertation…

Il y a aussi un très bon article de Daniel Sangsue dans Poétique n°104 : « Stendhal et l’empire du récit », d’où j’ai tiré ces deux citations.

La mauvaise langue dit: 19 février 2013 à 0 h 54 min

Oui, le jardin de Bagatelle, j’aime beaucoup. J’y allais presque chaque été avec ma mère, et parfois au printemps où elle admirait les immenses pelouses plantées de tulipes. Et nous prenions un verre à la terrasse sous les parasols dans le soir tombant.

Jacques Barozzi dit: 19 février 2013 à 0 h 28 min

Mais des trois jardins royaux de Paris, c’est encore le Luxembourg que je préfère, mieux que les Tuileries. Avec une mention spéciale pour Bagatelle. Et des trois parcs haussmanniens, les Buttes-Chaumont arrive pour moi loin en tête, devant Montsouris et Monceau.

Jacques Barozzi dit: 19 février 2013 à 0 h 20 min

ce n’est pas que je ne sois pas d’accord, c’est plutôt que je n’ai pas tout compris ce que tu dis, alec ? En revanche, j’aime bien le jardin des plantes, le livre, constitué d’une succession d’images prises sur le vif, et le site, avec son orangerie, ses belles allées rectilignes, son belvédère et son jardin d’acclimatation.

La mauvaise langue dit: 19 février 2013 à 0 h 14 min

Lire aussi (cela me revient) la « Préface » de Mallarmé au Coup de dés, dans laquelle il affirmait vouloir « éviter le récit » au profit des « subdivisions prismatiques de l’idée ». N’est-ce pas là ce que Simon entend par « description » ?

H. Mitterand cite Zola qui écrit, en préparant Nana : « Chez moi, le drame est tout à fait secondaire. » Ou encore Edmond de Goncourt, en « Préface » à René Pauperin : « l’affabulation » n’est que très « secondaire » dans ce roman.

Zola écrit encore dans Les Romanciers naturalistes : « Le but à atteindre n’est plus de conter, de mettre des idées ou des faits au bout les unes des autres, mais de rendre chaque objet qu’on présente au lecteur dans son dessin, sa couleur, son odeur, l’ensemble complet de son existence (…). » On croirait lire du Claude Simon !

La description est ainsi conçue comme un opérateur génératif de texte. Il en fait une parodie dans Le çon de choses (1975) :

« La description (la composition) peut se continuer (ou être complétée) à peu près indéfiniment selon la minutie apportée à son exécution, l’entraînement des métaphores proposées, l’addition d’autres objets visibles dans leur entier ou fragmentés par l’usure, le temps, un choc soit encore qu’ils n’apparaissent qu’en partie dans le cadre du tableau), sans compter les diverses hypothèses que peut susciter le spectacle. Ainsi il n’a pas été si (peut-être par une porte ouverte sur un corridor ou une autre pièce) une seconde ampoule plus forte etc. »

X.lew.M dit: 18 février 2013 à 22 h 57 min

Je crois en effet qu’une pensée protoécologiste n’était pas absente de l’esprit de Maupassant. La pollution industrielle était déjà bien avancée mi-dix-neuvième, les oeuvres des Impressionnistes la commentaient d’ailleurs, non pas en la sublimant mais en montrant tout ce qu’elle produisait encore de beau dans l’exercice même du viol qu’elle commençait à commettre à l’encontre de ce que les bucoliques de tout poil de l’époque (des sortes d’écolos-Pangloss à la petite semaine, pas encore politiquement aussi puissants qu’aujourd’hui) pensaient exact d’appeler « la nature virginale ». Je devine qu’il y avait déjà quelque chose de pourri au royaume de l’Eden de la Partie de campagne, et que Maupassant s’en délectait, de plus d’une psychologique façon. Les hommes du vingtième siècle ont repris tout cela tel quel, comme dirait Sollers. L’écologie a remis brut de décoffrage le jardin artificiel au centre de la ville, quelquefois en neutralisant complètement la vie de certains quartiers (je sais que Jacky Barozzi ne sera pas du tout d’accord, je prends cependant le risque de continuer d’écrire ce post), et nous n’avons sans doute encore rien vu en matière de « neutralisation » verte.
cela me renvoie au livre de Simon que je pense préférer : « Le Jardin des Plantes », dont l’écriture dite neutre est en fait une majestueuse inflorescence, un récit qui possède une cyme magnifique, à floraison textuelle centrifuge (tout reste et croît dans la « ville littéraire » que construit pas à pas le livre, si je puis dire) où rien ne part s’égayer dans je ne sais quel espace vert pseudo-citadin.
Claude Simon, prix Nobel du vrai jardin géorgico-nordique (à reflets celtiques), voilà sa vraie récompense suédoise.

Jacques Barozzi dit: 18 février 2013 à 18 h 49 min

Oui, il y a une bien nette filiation avec la conception flaubertienne via Maupassant, son fils spirituel littéraire, sinon, génétique, prolongée et développée par Claude Simon sous le nom de Nouveau Roman. Un grand saut enjambant les pérégrinations du surréalisme et les déambulations américaines des existentialistes. Comment faire du neuf avec du vieux toujours aussi neuf et sublime !

La mauvaise langue dit: 18 février 2013 à 18 h 25 min

J’ai trouvé cette lettre de Flaubert à Sainte-Beuve à propos de Salambô, où il parle des relations de la description et de l’action :

« Quant à la description en elle-même, au point de vue littéraire, je la trouve, moi, très compréhensible, et le drame n’en est pas embarrassé, car Spendius et Mâtho restent au premier plan, on ne les perd pas de vue. Il n’y a point dans mon livre une description isolée, gratuite ; toutes servent à mes personnages, et ont une influence lointaine ou immédiate sur l’action. » (Flaubert souligne « servent » en italiques).

Or, c’est là ce qu’il comprend comme la grande justification classique de la description. Cette conception classique, il la comprend dans un jeu dialectique en quelque sorte entre narration et description.

La question qui vient donc à l’esprit devient dès lors : Claude Simon ne se livre-t-il pas en réalité, sous couleur d’avant-gardisme en matière de conception de la description dans un récit, à une généralisation de la conception très classique de la description.

Car dès le classicisme, la description ne se limite pas à n’être qu’un réservoir de savoir, une encyclopédie vivante. Elle « fonctionne » aussi, pour reprendre la terminologie de Claude Simon.

On peut en voir un exemple intéressant (de ce fonctionnement) chez Maupassant dans La partie de campagne, dans les description qui y sont faites des paysages avant l’arrivées des protagonistes sur les lieux de leur partie de campagne.

La séquence descriptive commence à : « Après avoir suivi l’avenue des Champs-Elysées… ». Elle juxtapose trois descriptions de paysage dont l’intrigue n’a que faire, le dernier paragraphe mis à part.

La séquence est traversée par deux traversées de la Seine. On y découvre les paysages qui défilent sous les yeux des promeneurs entassés dans la « carriole du laitier ». La première partie détaillent les divers plans des environs de Paris, la seconde évoque la campagne « sale et puante » de l’espace corrompu par la ville et, enfin, la dernière montre, après la traversée du fleuve, le décor dans lequel va se dérouler la partie de campagne.

Ces description n’ont que peu d’intérêt pour le déroulement de l’action dans la fiction, néanmoins elles construisent une visée argumentative dans laquelle se révèle le point de vue du narrateur sur la nature.

Cette campagne décrite comme malade (la « lèpre »), voire morte (des « squelettes ») apparaît comme une sorte d’endroit infernal. Cette campagne « stérile » est contaminée par la ville. Il s’agit ici du jugement du narrateur sur l’influence néfaste de la ville. Du coup, la dernière séquence descriptive apparaît au lecteur comme celle d’un Eden enfin atteint.

Ce plaidoyer pour la campagne — la nature contre la ville — annonce l’argument principal de la nouvelle : la toute-puissance de la nature en tant qu’élan vital, battant en brèche les résistances des gens de la ville, notamment des pudeurs bourgeoises de cette « petite fille », fleur bleue qui a trop lue de roman d’amour, nouvelle Mme Bovary en somme. La nature prend ainsi sa revanche contre les bourgeoises ambitions de son père qui veut assurer sa succession en faisant épouser sa fille par un commis. C’est la description de la campagne qui, selon la leçon de Flaubert, prépare la « chute » de la fille. N’est-on pas déjà, d’une certaine manière, chez Claude Simon ?

Jacques Barozzi dit: 18 février 2013 à 11 h 27 min

« que dire de lui-même »

Qu’il n’est pas le Pape du Nouveau Roman, ni prix Nobel de littérature peut-être, Araignée du matin chagrin ?

C.P. dit: 18 février 2013 à 8 h 33 min

Catastrophe ! J’ai écrit « Christiane » au lieu de « Chantal », alors que la première avait cité Simon plus haut. Cela m’étonnait un peu aussi. Mais le poème demeure, avec ma honte et mes excuses aux deux… Et un sourire en pensant aux poètes et fantastiqueurs belges.

Jacques Barozzi dit: 17 février 2013 à 21 h 06 min

Ce qui m’avait le plus choqué, c’était le côté concierge de Simon : l’aigle évoqué par Alec tombant d’un seul coup dans le caniveau ! Au point que je n’ai pas cru bon de retenir cet extrait dans mon goût de Cannes ! On ne porte pas atteinte à la statue du commandeur…

Jacques Barozzi dit: 17 février 2013 à 21 h 02 min

Alec-Alex, pour ma part je trouve que la Rolex est une montre de garçons de café. C’est d’un vulgaire, ni montre, ni bijou, ni portable téléphonique. Juste un petit tatouage sur l’épaule gauche : le lion ailé de Venise, arme des Barozzi !
Oui, je pense aussi que Simon est autant de la ville que de la campagne : un Virgile à Paris, aussi, partageant en effet avec un Simenon, le goût du pavé au petit matin…
Je ne sais plus dans quel livre, il parle de l’atelier de Picasso dans une villa du quarier de la californie, sur les hauteurs de Cannes. Simon et quelques autres étaient présents dans la pièce quand entra Cocteau : le poète et le peintre échangèrent alors les derniers potins à la mode. Après le départ de Jean, Pablo dit alors à l’auditoire médusé : nous sommes deux vieilles putains. Texto !

X.lew.M dit: 17 février 2013 à 18 h 44 min

Bonsoir, gentle J. Barozzi.
Lorsqu’on a, pour un écrivain, atteint l’âge anti-canonique de septante ans, que l’on est lauréat du Nobel, et que l’on sait qu’après sa mort son oeuvre sera couchée sur un linceul de papier bible en coton égyptien tissé à Turin, il paraît naturel de penser, comme n’oserait pas le faire un publicitaire des plus vulgaires, que : « à septante ans, si tu es écrivain et n’as pas écrasé ta montre Rolex, tu as vraisemblablement raté la voie appienne, et son temps virgilien qui fuit, sur le chemin de ta vie d’auteur latin. Ne te reste plus alors qu’à essorer la dernière larme de ton corps et l’observer rouler dans la rigole du caniveau d’une rue de Lutèce, petit filet d’eau salée en partance pour les sources jaunes du cloaca maxima où parvient à survivre, en suspension, l’océan cristallin des souvenirs. Dura lex Dura lex sed scriptoris lex. »
Mais un écrivain peut aussi faire l’économie de ce genre de réflexion à la faible intensité et allumer un petit cigare mexicain aux facultés d’ignition de la pensée autrement plus vives dans leur subtile combustivité.
C’est en cela que la vue en pleine rue de C. Simon donnée par J-P. Amette nous en dit long sur un homme. On dirait bien que Simon bat Cioran sur son propre terrain : le pavé parisien. Dans cette contemplation, s’il ne le bat pas froid, il se rend suffisamment « Bashô » pour soudain apparaître pouvoir le reléguer au rang du plus modeste des confucéens. Dans l’observation méticuleuse du trottoir, Cioran aurait distingué tous les alcalins et les basiques du thesaurus de la chimie nietzschéenne pour dire la capture de ce spectacle à la permanence très aléatoire. Simon est peut-être plus Chinois (ou même Romain, stoïcien du forum) que latin à cet égard.
Ce qui ceint Simon c’est peut-être aussi ce qui ceignait Simenon ; l’amour de la description du petit filet de sang taillant sa route modeste dans le grand battement de coeur de la grande chose de l’étant qui passe, c’est tenter de voir la source du moment que la vie produit, et d’en augmenter pour nous la vision et la jouissance du moment. Cela n’a sans doute rien de commun avec la méthode de saisissement au petit pied de l’instant d’éveil, du ‘manifesté’, rendue familière par Christian Bobin.
Ecraser sa montre (Simenon, lui, d’après moi, éclusait plutôt la ‘monstration’ des caractères humains en les compartimentant dans le tonneau d’un réservoir temporel pour mieux en faire sourdre les minutes et les heures cachées ou inavouables à la lumière, dans un lessivage spirituel et horloger digne du dernier cercle de l’enfer.d’une Swatch ou d’une Kelton) pourrait faire penser à une expression verbale anglaise. ‘Ecraser’ un document, en informatique, se dit ‘to overwrite’. On retrouve peut-être dans ce terme un bout de la critique qui s’attacha à réduire les effets de son écriture, le reproche de ‘sur-écrire’, etc.
Pour ma part, je pense qu’il essayait d’écrire par le ‘dessus’, dans une sorte de vision de l’aigle, celui qu’on voit au centre d’une fabuleuse estampe d’Hiroshige, peut-être. Décrire le considéré, le considérant, le considérable, le déconsidéré, le sidérant, le sidéré, sur le mur illustre des confédérés de la conférence mondiale sur lequel d’immenses écrivains, ses grands aînés, laissèrent leur trace, c’est comme essayer d’avoir un calendrier solaire latin au poignet ; l’ombre portée rend les déplacements très lourds et épuisants mais l’éblouissement du grand midi favorise les petits (qui peuvent devenir grands) gestes légers. C’est toute la dialectique des écrivains mémorialistes « qui vont mourir te salutant, ô tempus fugit », en regardant passer l’eau de pluie ou celle mise en circulation par les services de la voirie dans le caniveau. Les petites rivières de la contemplation font… (mais rien à voir avec le film pseudo-lunaire de Beinex.)

C.P. dit: 17 février 2013 à 18 h 31 min

Pour la franche Christiane, ce poème de Marcel Béalu, tapé avec plaisir :

« Celle que j’aime habite un miroir
Comment pourrais-je la rejoindre
Dans ce fracas d’astres glacés
Moi qui n’ai pas trop de silence
Pour ne ressembler qu’à moi-même

Aux marches blanches du sommeil
Glisserai-je ombre sans mémoire
Vers ce château de solitude
Défendu par tant d’oiseaux noirs

Pour monter jusqu’à son sourire
Sans déranger cette eau profonde
Qui le préserve de mourir
Il me faudrait être la nuit
Et ne plus savoir d’où je viens. »

Jacques Barozzi dit: 17 février 2013 à 17 h 49 min

ça c’est joli : « On demandait un jour à Marcel Béalu de donner une définition de la poésie, ce fut celle-ci : « La fleur qui tremble sur le visage de l’insaisissable. » » !

chantal dit: 17 février 2013 à 15 h 51 min

.. j’ai été feuilleter le vent, tentative de restitution d’un retable baroque, et j’ai trouvé cela d’une mornitude sans nom, ce qui m’épate ce sont les commentaires éclairés qu’il est possible de faire à propos d’une oeuvre confuse, effilochée à l’écharpe qui promène ses petits bonhommes gris dans la boue argileuse du passé, j’aurais pu aussi m’atteler à la lecture de la route des flandres, mais par dieu sait quel miracle, je me suis sentie pousser dans le dos quelques feuilles de printemps et par un tour de magie me voilà ressortie avec un marcel béalu. C’est assurément moins in the mood, mais quel régal que ces petits contes brefs, fragments affichés découpés à l’incise et qui empêchent le lecteur de tomber dans une espèce de mélasse ..

http://www.jose-corti.fr/auteursfrancais/bealu.html

La mauvaise langue dit: 17 février 2013 à 11 h 51 min

Oui, il est certain que la lassitude remonte à Flaubert. Mais il est intéressant néanmoins de noter que Simon essaie de la fonder sur un événement historique. Et il prend la Shoah et la Goulag.

Et en effet, ce sont des événements qui rendent impossible d’en parler avec l’ancien système des causes et des effets comme si c’était aussi simple pour des événements de cette ampleur.

Car là, il ne cite pas du tout la Révolution française comme dans son roman Les Géorgiques, qui fonde dans le roman la mémoire de la rupture des régimes d’historicité.

Il y a donc là comme un hiatus dans sa pensée, hiatus sur lequel il ne s’est jamais expliqué.

C.P. dit: 17 février 2013 à 10 h 44 min

Je crois moi aussi à une part d’exagération, sans doute pour les besoins de la cause, dans des conférences en outre, où il veut aller à l’essentiel. C’est pourquoi je donnais l’exemple de Stendhal, chez qui Claude Simon ne met guère en valeur que Fabrice à Waterloo, comme une sorte de contre-exemple, et justement en y insistant à plusieurs reprises.

L’hypothèse d’une relation entre « les abominations » (des deux côtés) et l’usure de la fable est avancée avec prudence. Mais il était bien de la noter. Il me semble que Claude Simon pensait à une lassitude plus générale, en remontant à Proust et Joyce, et même à Flaubert.

Il y a dans « Les Bienveillantes » au moins une partie, « Air », l’avant-dernière, qui me paraît très sensiblement sous l’influence de Julien Gracq.

La mauvaise langue dit: 17 février 2013 à 1 h 10 min

Ce qui me semble intéressant dans ce dernier texte, où il parle d’Auschwitz (l’un des rares où il en parle sinon peut-être le seul ?), c’est qu’il relie cette catastrophe à une cause (avec le Goulag il est vrai) d’un nouvel art d’écrire où la fable n’existerait plus et où, selon les développements qui prolongent ce passage de sa conférence, une combinatoire narrative remplacerait (il cite le mot de Flaubert : « combinaisons », qu’il voit aussi à l’œuvre chez Proust) une narration des causes et des effets reliant les actions d’une histoire.

C’est Jean Bessière qui reliait lui aussi, à propos des Bienveillantes de Littell, Auschwitz ou plus largement la Shoah à une réinvention du roman.

La mauvaise langue dit: 17 février 2013 à 1 h 03 min

Encore ce passage dans la quatrième conférence « Littérature et mémoire » :

« Et parallèlement, quoique avec un certain retard, une évolution très semblable s’est produite dans la littérature, en particulier dans le roman. Il serait trop long (et au surplus cela n’est pas de mon ressort : je ne suis ni sociologue ni historien) de chercher à exposer ici les causes sociales et historiques de cette évolution, encore accentuée, me semble-t-il par les abomination (Auschwitz, Goulag) dont ce siècle a été témoin et qui ont fait apparaître des plus suspects le vieux discours « humaniste ». Ce que l’on peut peut-être en retenir, c’est que s’est imposé un refus du « sens institué », le refus de ce roman traditionnel toujours bâti sur le mode de la parabole ou de la fable, délivrant un quelconque enseignement, social, moral, religieux, psychologique ou autre. De là le principe de QUALITÉ prenant, dans la composition du roman, la place du principe de CAUSALITÉ et de la distinction qui s’est fait jour entre les notions d’ « écrivant » et d’ « écrivain ». Mais sans entrer dans les détails de cet irréversaible processus, ce qui me praît assez significatif c’est que, tandis qu’en 1918 Malevitch exposait son fameux tableau intitulé Carré blanc sur fond blanc, neuf ans plus tard, à peine, un autre Russe, Tynianov, appartenant à ce que l’on a appelé l’école ou le groupe de Leningrad dont Jakobson a été l’un des animateurs, écrivait dans un article intitulé « De l’évolution littéraire », ceci :

« Si les procédés du roman d’aventure sont « usés », la fable prend dans l’œuvre des fonctions différentes (…). Elle peut n’être alors qu’une motivation de style ou un procédé pour exposer un certain matériau. En gros, les DESCRIPTION S DE LA NATURE dans les romans anciens que l’on serait tenté, du point de vue d’un certain système littéraire, de réduire à un rôle auxiliaire, de soudure ou de ralentissement de l’action (et donc de rejeter presque) devraient, du point de vue d’un autre système littéraire, être considérés comme un élément principal et dominant, parce qu’il peut arriver que la fable ne soit que motivation, prétexte à accumuler des description statiques. »

La mauvaise langue dit: 17 février 2013 à 0 h 16 min

« …la grande nouveauté, donc, qui confère à Proust sa taille de géant de la littérature, c’est que, chez lui, le rôle significatif qui était jusque-là dévolu à l’action est maintenant tenu par ce que l’on considérait jusqu’alors comme un élément inerte du récit, parasitaire, au mieux « statique », c’est-à-dire la description elle-même. »

« C’est elle ici qui, maintenant, « fonctionne », travaille, agit. C’est elle qui va et vient, rassemble ce qui était épars, ordonne ce qui paraissait désordre, règle minutieusement les détails de cette grandiose cérémonie où entrent en scène l’univers tout entier, le passé et le présent, le loin et le près (…) »
(Cl. Simon, Quatre conférences).

La question qui vient à l’esprit, c’est celle-ci : est-ce que pour les besoins de sa démonstration (même s’il n’a pas tort), il n’exagère pas un peu tout de même quand il réduit la description dans les œuvres qui ont précédé celle de Proust, à « un élément inerte du récit, parasitaire, au mieux « statique » » ?

DHH dit: 16 février 2013 à 19 h 30 min

Dans l’œuvre de Claude Simon ,c’est l’Acacia que je prefere .
Ce roman m’apparaît comme la quintessence de ce qu’il y avait de meilleur dans les romans autobiographiques precedents ,la route de Flandres,l’herbe ,Histoire .
Peut etre parce que cette œuvre difficile a besoin d’une familiarisation progressive,de sorte que sa richesse pour le lecteur se degage au fil des lectures successives.
A ceux de mes familiers que le style de Claude Simon rebute par un apparent hermetisme ,j’explique qu’il suffit de connaître l’histoire, presque toujours la même, qu’il raconte de roman en roman pour voir le sens du texte s’illuminer et alors être transporté par sa puissance littéraire.
Pour ML,
A ma connaissance il n’y a rien sur le sort des Ostjuden dans les romans de claude Simon,mais apparaissent dans l’Acacia ,tres joliment evoquéees les silhouettes des photographes polonais qui vont lui permettre d’obtenir un dimanche ,quand les autres sacrifient au « jour du seigneur » les photos d’identité necessaires pour son visa

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 18 h 09 min

Claude Simon, comme le souligne à l’envi Jean-François Hamel, met l’accent sur le deuil impossible. Or y a-t-il quelque chose de plus emblématique de ce deuil impossible que celui des Juifs des morts de la Shoah ? Mon père était précisément le représentant typique de cette génération qui n’est jamais parvenu à faire le deuil de ses morts à Auschwitz.

Et en même même temps, Claude Simon en voulait beaucoup aux Allemands. Mon ancien prof d’allemand, juif né à Berlin, lui a un jour écrit pour lui en faire le reproche. Il lui a répondu d’ailleurs, mais je ne sais pas ce qu’il lui avait dit en réponse.

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 18 h 01 min

C’est plutôt dans Eugène Onéguine, qu’il a en partie écrit quand il séjournait à Odessa :

Je vivais alors dans Odessa la poussiéreuse…
Le ciel y reste clair longtemps,
Le négoce prospère s’y démène
A hisser ses voiles ;
Tout y sent, tout y respire l’Europe.
Tout a l’éclat du Midi et se bigarre
D’une diversité vivante.
La langue de l’Italie dorée
Sonne dans la rue joyeuse
Où passe le Slave orgueilleux,
Le Français, l’Espagnol, l’Arménien,
Et le Grec, et le pesant Moldave,
Et le fils de la terre égyptienne,
Le Maure Ali, corsaire à la retraite.

Eugène Onéguine, Pouchkine, 1823-1830, chap. VIII, vers supprimés dans l’édition définitive).

Contrairement à ce que dit l’historien Bensoussan, les Juifs d’Odessa ont toujours cohabité avec les musulmans en bonne entente. Il y a aujourd’hui un grand et beau centre islamique rue Richelieu.

C.P. dit: 16 février 2013 à 17 h 50 min

Je dérive un peu, pas longtemps : j’ai évidemment songé au film de James Gray, « Little Odessa », de 1994 je crois, qui à New York retrouve une communauté juive-russe.

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 17 h 32 min

Dans la peinture russe, la Crimée est assimilée à l’Italie, Yalta à à Naples. C’est très curieux pour un néophyte. En particulier chez Ayvazovsky. On voit même Pouchkine en Crimée sur l’un de ses tableaux au musée délabré des Beaux-Arts d’Odessa.

Mais l’Opéra est splendide ; il brille de tout son or. J’y ai écouté Le Lac des Cygnes quand j’y était en novembre dernier. Magnifique représentation.

Jacques Barozzi dit: 16 février 2013 à 17 h 22 min

Araignée du soir, bonsoir, c’est pas Claude Simon que j’ai mis en ligne à votre attention, mais Olivier Rolin, un contemporain qui n’a pas encore cassé sa pipe…

C.P. dit: 16 février 2013 à 17 h 22 min

Cher Jacques, j’espère que nous n’allons pas, ici, tomber dans des disputes têtues, ni décevoir Judith, qui note la qualité des articles et des commentaires dans les sections du site parallèles au billet.
Une de mes filles (Chloé) vous a remercié pour la citation de Rolin. Je le fais également.
Sur Odessa, jadis ou naguère, avec ou sans Rolin, -mais vous voyez que je fais avec-, je crois volontiers Mauvaise Langue.

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 17 h 22 min

Il n’y en a plus guère de beautés juives dans les rues d’Odessa aujourd’hui ! La communauté juive se réduit à presque rien.

Mais même Pouchkine dans le Cavalier d’Airain ne parle même pas des Juifs à l’époque où il y était en exil alors que les Juifs constituaient déjà plus du tiers de la ville !

Effarant !

Philippe Araignée dit: 16 février 2013 à 17 h 08 min

. au courageux un qui dit à 15/02 19:00 heures : on est toujours le con de quelqu’un, je vous retourne donc le compliment
. à Jacques Barozzi : je ne vous ai pas attendu pour lire Claude Simon de son vivant

C.P. dit: 16 février 2013 à 17 h 08 min

Mauvaise Langue, je vous laisse la responsabilité du silence de Claude Simon sur la question juive, qui « l’empêche d’atteindre l’universel ».
En revanche, reprenant « En Russie » dans Circus 1, je vois qu’Olivier Rolin place la partie II, qui commence par Odessa, sous l’épigraphe : « Notre Marseille à nous » d’Isaac Babel. Ce qui en effet n’est pas rien.
Et le début, -curieux en ce qu’il revient à Balzac-, note que le cosmopolitisme de la ville est surtout souvenir : « De toutes les villes que j’ai vues en Union soviétique, celle où le Père Goriot rêvait d’aller fabriquer des pâtes est certainement la plus plaisante, la plus marquée aussi par son ancien cosmopolitisme ».
Il signale cependant des « beautés juives »‘ dans les rues, quelques grecs aussi…

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 16 h 46 min

La question qui me hante : ce deuil impossible n’est-il pas aussi, d’une certaine manière, un moyen de sauver la civilisation de l’idée qu’elle se distingue mal de la barbarie ? N’est-ce pas au fond la grande question qui hante toute l’œuvre de Claude Simon ? Encore d’une actualité brûlante et qui travaille l’Europe dans les souterrains de la conscience universelle et, au-delà des données factuelles économique set sociales, n’est pas à l’origine même de la crise de l’Europe aujourd’hui ?

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 16 h 35 min

La rupture du régime d’historicité instauré par la Révolution, c’est aussi la naissance de la question juive en Europe. Mais Simon n’en parle jamais. Dans son œuvre, c’est un problème qui n’existe pas. C’est, à mon sens, ce qui l’entache et l’empêche d’atteindre l’universel.

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 16 h 32 min

La Révolution comme souvenir de la rupture du régime d’historicité de l’Histoire, de la faille originelle entre l’histoire moderne, éclatée, qui n’arrive plus à faire le deuil du passé, inassimilable au présent, comme l’explique si bien Jean-François Hamel dans son bouquin (Revenances de l’histoire, avec un long chapitre sur Claude Simon, fort passionnant) et le monde de l’Ancien régime où l’histoire était vécu et conçu sur le mode des causes et des effets.

Aujourd’hui, il est impossible de remonter une quelconque chaîne des causes et des effets qui rendrait compte de la Shoah. C’est totalement exclu, par les historiens eux-même d’ailleurs, avant de l’être par les philosophes qui y verraient alors l’origine dans le cœur même de la civilisation, le contraire même de la barbarie.

Cette rupture des régimes d’historicité, que Claude Simon sait si bien faire sentir, on en a des images vivantes et émouvantes dans le Film de Dziga Vertov (L’Homme à la caméra) tourné à Odessa en 1929. Aujourd’hui, on n’y reconnaît plus la ville d’Odessa qui, pourtant, n’a guère changé, n’a pas subi les affres de la guerre même si le communisme y a imprimé ses griffes sur les murs de la ville.

Olivier Rolin a aussi écrit sur Odessa (En Russie, Quai Voltaire, 1987).

Jacques Barozzi dit: 16 février 2013 à 15 h 43 min

Voici un exemple de l’éclatement du temps et de l’espace, cité dans mon Goût de la campagne :

CLAUDE SIMON

Des campagnes militaires à la campagne virgilienne

Descendant du général conventionnel tarnais Jean-Pierre Lacombe-Saint-Michel, par sa grand-mère maternelle, fils d’un militaire de carrière tué peu après sa naissance en 1914, ayant participé lui-même, auprès des Républicains barcelonais, à la guerre d’Espagne, puis ensuite à la débâcle de 40 dans la Meuse, l’écrivain et viticulteur Claude Simon (1913-2005), prix Nobel de littérature en 1985, a imaginé pour son roman Les Géorgiques, à travers le prisme de sa mémoire familiale et de ses nombreuses lectures (Virgile, Stendhal, Georges Orwell…), un narrateur « synthétique », modèle intemporel de l’officier gentilhomme-fermier, constamment partagé entre les principaux conflits qui secouèrent l’Europe depuis la Révolution française jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et la gestion rigoureuse de son domaine particulier. Dans une langue somptueuse, Claude Simon nous offre ainsi autant de portraits de campagnes dévastées d’après la bataille, contrastant fortement avec une campagne soigneusement cultivée, mais qui connaitra, elle-aussi, au fil du temps, bien des hauts et des bas ! Ici, nous retrouvons L.S.M. (l’illustre ancêtre de l’auteur, toujours mentionné sous ses seules initiales), envoyé, avec femme et enfant, inspecter les troupes françaises en Italie, donner par écrit ses dernières instructions à son intendante, chargée en son absence de gérer les terres de son château de Saint-Michel-de-Vax.

« Milan, le 17 nivôse an 9 – A la citoyenne Batti : Voilà ma chère Batti le mois de février ; il faudrait dire à Louis Cotais de faire suivre toutes les treilles, tant du bois des sentiers que de la maison du nord. Qu’il les travaille bien au pied afin que les mises du printemps prochain soient plus belles. Voilà aussi le moment de faire planter de la vigne muscade que je veux mettre au verger de l’enclos ; si les domestiques n’ont pas le temps de le faire donnez-le à quelqu’un à prix et choisissez quelqu’un qui le fasse bien et promptement ; rappelez-vous bien que je ne veux que du Muscat. Faites planter autour de la muraille de la fontaine du lierre ainsi qu’autour du peuplier qui est en face ; voyez que cela se plante avec soin parce que rien ne prend aussi facilement que le lierre et s’il ne prend pas j’augurerais que vous y avez mis de la négligence ; n’oubliez pas non plus de faire visiter les vignes qui sont plantées autour du treillage de la fontaine et faites remplacer les ceps qui auraient manqué par des muscats. J’avais dit à Blanchard de faire remplacer les saules, tant à la rivière qu’au Rivage et de les planter bien épais. Vous ferez ébrancher ceux qui sont à Bouzanel et vous en ferez planter beaucoup dans tous les fossés qui bordent la prairie où ils pourront prendre. Vous me dites que vous avez fait trente-cinq aunes d’étoupe et douze de toile. C’est bien peu de chose : il faut tant de linge dans une maison ; je ne suis pas content que vous en fassiez si peu, il faudrait faire cinq cents aunes de chaque espèce par an ; il faut y mettre tout le chanvre, le faire filer, soit à prix d’argent si le filage est bon marché, soit en donnant une partie si le filage est cher, je ne refuse pas de payer la façon ; depuis que vous êtes là je devrais avoir une armoire pleine de linge et j’en ai fort peu.
A-t-on remplacé toutes les haies et les petits arbres morts ?
De la feuille, de la feuille, du fumier et beaucoup.
Donnez à planter le petit verger de la maison du nord, que tout soit muscat, faites laisser une allée de six pieds dans le milieu du verger en la dirigeant comme si on allait à Ligne et une autre de même largeur le long de la muraille qui descend du chemin du mercader dans la direction de Strebola. Veillez à ce que la vigne soit plantée à bons fossés et non comme faisait ce coquin de Turlan.
Madame vous fait ses compliments, mon fils se porte bien, je vous embrasse. »
(« Les Géorgiques’, Les Editions de Minuit, 1981/2006 )

CHLOE dit: 16 février 2013 à 15 h 24 min

Jacques Barozzi, c’est vrai aussi. Ce qu’Olivier Rolin lit lui-même volontiers en public, en compagnie par exemple d’un lecteur qu’il aime bien : François Marthouret, ce sont des passages de « L’Invention du monde », certains assez cocasses.

Pour ce qui concerne Claude Simon, je crois que j’ai pour l’instant la même préférence que John Brown (si je l’ai bien compris), mais je n’ai pas lu tous les romans. J’ai commencé, comme beaucoup d’autres, et comme mon frère et mes soeurs, par « La Route des Flandres », bien sûr. Il y en avait au moins trois exemplaires à la maison, autant que de « L’Emploi du temps » de Butor.

DHH dit: 16 février 2013 à 14 h 44 min

magnifique article et remarquables commentaires,tous eclairants et riches .
Comme si l’interet des commentaires de ce blog avait vu son centre de gravité se deplacer sous les annexes du billet du maître , car celui-ci n’abrite plus, depuis longtempsdéja , comme post pertinents que quelques pepites qu’il faut reperer dans la gangue d’echanges steriles entre quelques habitués qui jouent au chat et à la souris et qui s’amusent de leur ping pong sans contenu

CHLOE dit: 16 février 2013 à 14 h 26 min

Cher Jacques Barozzi, je lis aussi Claude Simon, mais, comme sous le billet de Pierre Assouline : merci pour Olivier Rolin. Sans vanité, Julie et moi (moi plus qu’elle d’ailleurs, et depuis plusieurs années) sommes ses lectrices attitrées en public, et je sais aussi bien que mon père que Jacques-Pierre Amette est un fidèle d’Olivier. Réjouissance à la publication de ses deux « Circus » rassembleurs. Ce n’est pas la Pléiade, mais… Et puis, il est encore bien vivant.

Jacques Barozzi dit: 16 février 2013 à 14 h 06 min

« Le nouveau roman. C’était surtout une façon de nous tenir les coudes, face à la dictature de Sartre et de sa bande, qui sévissait à ce moment-là. »

Avec Claude Simon, on a plutôt l’impression que la « filiation », en effet, se fait avec Julien Gracq ?

John Brown dit: 16 février 2013 à 14 h 05 min

 » C’est cette profonde nostalgie de l’impossible monde à rebâtir qui nous touche si puissamment chez Simon, la grande fresque impossible à rassembler.  » (rédigé par ML)

Claude Simon, au début d’ « Histoire », cite ces deux vers de la 8e élégie de Duino, de Rilke :

 » Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela tombe en morceaux.
Nous l’organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux « .
(C’est lui qui traduit)

C.P. dit: 16 février 2013 à 13 h 56 min

Mauvaise Langue, c’est vrai, mais c’est Claude Simon lui-même qui dans ces « Conférences » parle beaucoup de la fragmentation. Quant à la description, vous avez raison de souligner la différence qu’il spécifie aussi, en se servant en effet de Balzac comme base, des descriptions « fond » de récit, et en (se) demandant autre chose. Du même coup, ce n’est pas qu’il déprise Stendhal narrateur, mais il n’en retient pas grand’chose du côté de la description, même dans « La Chartreuse de Parme ».

Jacques Pierre Amette dit: 16 février 2013 à 13 h 25 min

Quand ML écrit « C’est cette profonde nostalgie de l’impossible monde à rebâtir qui nous touche si puissamment chez Simon, la grande fresque impossible à rassembler. » c’est d’une grande vérité qui traverse toute l’oeuvre.car le monde chez lui est toujours en germination- destruction, implosion et reconstitution mémorielle douloureuse et lancinante ..l’image me vient du film d’antonioni  » Zabriskie Point quand lka villa explose sur la colline, au ralenti.

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 13 h 16 min

Pour rebondir sur ce que dit C.P., on trouve aussi dans le Discours de Stockholm un développement sur la description : « Avec Balzac, on voit apparaître de longues et minutieuses descriptions de lieux et de personnages, descriptions qui au cours du siècle se feront non seulement de plus en plus nombreuses mais, au lieu d’être confinées au commencement du récit ou à l’apparition des personnages, vont se fractionner, se mêler à doses plus ou moins massives au récit de l’action, au point qu’à la fin elles vont jouer le rôle d’une sorte de cheval de Troie et expulser tout simplement la fable à laquelle elles étaient censées donner corps. »

Mais chez Claude Simon, la description ne se limite pas à un effet de peinture et d’espace. La description véhicule aussi une expérience du temps qui se voudrait antérieure à toute médiation narrative, irréductible à toute « fabulation ». À travers la description, il s’agit de laisser émerger à la surface du texte de pures plages de temps non encore médiatisées, antérieures à l’Histoire et à toute espèce d’histoire, pour nous donner à sentir au fond ce que saint Augustin appelle le présent, une sorte de Urzeit. Il nous donne ainsi à sentir, à travers des images l’écoulement du temps pur, tel le processus de la formation de gouttes d’eau au bord d’un toit dans La Route des Flandres.

chantal dit: 16 février 2013 à 12 h 51 min

voici un petit article complémentaire au billet :

« J’écris pour découvrir ce que j’ignore »

En décembre 1985, à la veille de se rendre à Stockholm pour y recevoir son prix Nobel, Claude Simon avait accordé un entretien au « Soir ». Jacques De Decker était allé le rencontrer dans sa maison de Salses, non loin de Perpignan :

Voici un petit florilège des confidences que fit l’écrivain dans cette demeure aussi vieille que la forteresse du temps d’Isabelle la Catholique dominant la bourgade. Je l’ai presque entièrement reconstruite, avait confié Simon en accueillant son visiteur, elle a appartenu à un de mes ancêtres qui était officier de l’Empire…

La mémoire à trous. On m’a souvent dit que la « mémoire à trous » était l’une des caractéristiques de l’écriture moderne. Ce n’est pas exact. Lisez un roman de Balzac, vous y verrez des sauts dans le temps, des disproportions entre des événements qui sont largement développés et d’autres qui ne font l’objet que d’une mention fugace. La différence ne réside pas là. Elle est plutôt dans la façon dont ces données s’enchaînent. Chez Balzac, et dans le roman qui continue de s’inspirer de son esthétique, c’est la causalité qui préside à leur agencement. Chez moi, c’est selon d’autres critères qu’ils sont associés, où le fonctionnement même de la langue a une grande part.

Les « couques » de Dinant. Toute mon expérience de la guerre, ma captivité, qui m’a forcé en 1940 à traverser toute la Belgique à pied, de Philippeville à Saint-Vith, en passant par Dinant – je me souviens de la traversée de cette ville, en particulier, nous étions affamés et nous voyions, dans des vitrines auxquelles nous n’avions pas accès, les fameuses « couques », spécialités de la ville -, je n’ai pu en faire usage dans mes écrits que vingt ans plus tard, dans « La route des Flandres ». Je ne voulais pas écrire un récit de guerre et, de toute façon, cette épreuve était trop violente pour être assimilée plus rapidement.

L’écriture comme découverte. Ecrire une chose dont je sais ce qu’elle va être, qui n’est que la mise en pratique d’un plan précédemment conçu ne m’intéresse absolument pas. Chez moi, rien ne se passe en dehors du moment où j’écris véritablement. En général, mon projet initial est assez pauvre. Je vis les choses à l’inverse de ceux qui se désolent de ce que le résultat s’avère au-dessous de ce qu’ils avaient escompté. Chez moi, c’est le contraire : le résultat est le plus souvent beaucoup mieux que ce que j’avais voulu dire, dans la mesure où j’avais au préalable voulu dire quelque chose. En fait, si je savais à l’avance que l’écriture produirait, je n’écrirais plus. C’est pour aller à la découverte de ce que j’ignore que j’écris.

Le nouveau roman. C’était surtout une façon de nous tenir les coudes, face à la dictature de Sartre et de sa bande, qui sévissait à ce moment-là. On était quelques-uns à penser que ce n’était pas comme cela qu’il fallait faire. Mais, à partir de ce refus, nous avons travaillé dans des sens très différents. Nos contacts nous ont cependant permis de mieux prendre conscience de problèmes. Cela ne signifie pas pour autant que la révolution du roman se soit produite avec nous. C’est Proust et Joyce qui l’ont faite, Proust que je lis et relis sans cesse et où, à chaque lecture, je fais inépuisablement des trouvailles.

La mauvaise langue dit: 16 février 2013 à 12 h 51 min

Quel magnifique article en effet !

Quand on dit à propos de l’œuvre de Claude Simon « fragmentation », je veux bien. Mais on rate à mon avis l’essentiel. Si, voulant corriger, on se contente de dire « il crée un monde ». On rate aussi quelque chose d’essentiel.

L’essentiel, me semble-t-il, c’est qu’il crée un monde éclaté. Ses fragments font monde, son monde est en monde d’éclats. Tout son art consiste justement à tisser des rapports, des liens, des suggestions, des rapprochaments entre ces éclats, entre ces fragments qui ne peuvent fonctionner comme fragment que parce qu’il existe en dépit de tout une dynamique de la totalité dans son œuvre, un effort mélancolique. C’est cette profonde nostalgie de l’impossible monde à rebâtir qui nous touche si puissamment chez Simon, la grande fresque impossible à rassembler.

Jacques Barozzi dit: 16 février 2013 à 10 h 31 min

Et une page de littérature contemporaine pour Philippe A. :

« J’écris ces lignes en tremblant. Sur le mauvais papier d’un cahier acheté à Khartoum, un jour qu’une bande de la police m’y avait convoqué pour une interminable tracasserie alourdie de menaces, les lettres échappent au contrôle de ma main, zigzaguant de part et d’autre du tracé que leur prescrit l’usage. La sueur qui goutte de mon front y sème des taches vitreuses dans lesquelles l’encre s’étoile, se ramifie comme un nerf arraché, puis forme de délicats nuages bleutés. Parviendrai-je à me relire, je ne sais. J’écris ces lignes pour survivre, de quelque façon. J’imagine qu’il n’y a pas d’autre raison pour écrire. Je dis, j’écris cela, et je n’en sais rien : que sait-on ?

Le soleil rouge et tremblant comme ma main baissait sur le grand corps tremblant de l’Afrique. Une brume rayonnante brouillait les toits de tôle et de parpaings, hérissés de réservoirs d’eau, de Port-Soudan. Ces petites tourelles dont le crépuscule ultraviolet découpait les silhouettes noires faisaient ressembler la ville, en cette fin du jour, à un camp romain que la ruine de l’empire eût oublié sur les bords de la mer Rouge, ou à une colonie pénitentiaire cernée de miradors. Je buvais une anisette de contrebande, extrêmement toxique, débarquée d’un des rares cargos grecs qui eussent depuis longtemps passé les brise-lames ensablés du port, sous ma véranda : écrasé d’ennui. Je dois avouer qu’au premier abord cette lettre par laquelle s’achevait quelque chose de ma vie me fut une distraction. […]

Après des années passées à transporter de pourrissantes cargaisons au long de la côte d’Afrique, un revers de santé me mit à terre. J’échouai à Port-Soudan, où une succession de hasards me fit d’abord remplir l’office de harbour master. Lorsque le port eut pour ainsi dire disparu, comme englouti dans le naufrage général du pays, je cumulai ces fonctions désormais symboliques – et que d’ailleurs me déniaient des bandes de pittoresques assassins, promptes à razzier les bateaux que le hasard ou l’inattention jetaient dans la passe – avec celles, guère plus encombrantes, de consul honoraire de la République malgache. Mon peu de revenus, je le tirais non des taxes que je ne levais plus, ni des salaires dont bien évidemment le souvenir se perdait dans un passé presque fabuleux, mais des divers petits trafics que l’avidité des racketteurs avait abandonnés à ma modeste industrie : un peu d’alcool dans un pays où il était proscrit, quelques créatures faméliques aux yeux d’acajou, à la peau violette et tendue, que j’embarquais sur des barges à mazout et faisais monter sur les bateaux par la hanche opposée au quai, afin qu’un Tartufe sanguinaire ne repérât point le manège, quelques feuilles de khat. Peu de choses au total, mais cela me suffisait. L’existence végétative à quoi ma vie s’était peu à peu restreinte m’avait depuis longtemps épargné l’embarras des besoins. On me tolérait : un autre, peut-être, eût été tenté d’exiger plus. »
(« Port-Soudan », d’Olivier Rolin, éditions du Seuil, 1994)

C.P. dit: 16 février 2013 à 1 h 26 min

Un simple rappel : Jacques-Pierre Amette est par exemple l’auteur d’un très bon article saluant PORT SOUDAN d’Olivier Rolin, en août 1994, dans le « Le Point ».

Voici un autre et remarquable article qui dépasse « l’occasion » qu’offre le second volume dans la Pléiade. Et des commentaires vraiment intéressants. Je n’y insiste pas, croyant goûter toute l’oeuvre de Claude Simon dans sa diversité ; mais ce qui est dit sur « l’image » me fait songer aussi au remarquable groupement qu’est « Quatre conférences », où, à côté de ses admirations redites et de ses réflexions sur « écrire », Simon insiste de façon frappante sur la fragmentation et surtout sur la DESCRIPTION, qui lui semble l’essentiel dans le roman moderne, je devrais dire « pour » un roman moderne.

conceptuel pas encore! dit: 15 février 2013 à 20 h 43 min

« l’abstraction picturale dans une impasse ? … parlez-en à Soulages »
En tout les cas, il est dans le noir!

un qui dit: 15 février 2013 à 19 h 00 min

cneff, Jacques Barozzi, John Brown, Jacques-Pierre Amette, je partage votre avis sur un point au moins, le seul que vous avez en commun, peut-être : je pense comme vous que Philippe Araignée est un con.

Jacques Barozzi dit: 15 février 2013 à 17 h 21 min

« …l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. »

Le Nouveau Roman étant un peu à la littérature, ce que l’abstraction fut à la peinture ? Avec le risque de finir en impasse.
D’où l’intérêt de voir le Claude Simon photographe ! On aurait aimé aussi un Claude Simon cinéaste, comme Duras…

John Brown dit: 15 février 2013 à 17 h 12 min

 » Si d’aucuns demandent par quel livre il convient d’aborder l’œuvre de Claude Simon, je n’hésiterai pas à répondre : par celui-ci. »

« Le Tramway », de Claude Simon, est un livre de sa vieillesse (2001). La couverture des Editions de Minuit le présente comme un « roman », mais il s’agit plutôt d’un montage de souvenirs personnels. On peut se demander ce qu’à la fin de sa vie Claude Simon entendait par « roman ». Il est vrai que toute son oeuvre s’est construite à partir de souvenirs, et il lui est arrivé de dire qu’il n’avait pas d’imagination. Mais là, c’est plus flagrant que dans d’autres livres.

Celui-ci associe donc des séquences évoquant divers moments de la vie de l’auteur: souvenirs d’enfance, vécue dans la propriété familiale, près de Salses, souvenirs de la guerre (les mêmes qui lui ont inspiré La Route des Flandres), souvenirs d ‘un séjour (probablement récent) à l’hôpital. Comme d’habitude chez lui, ces séquences alternent sans solution de continuité apparente (quelquefois à la faveur d’une association d’idées, mais ce n’est pas toujours repérable).

Le fil conducteur, c’est ce tramway, qui reliait la ville à la plage, en passant au bout de l’allée qui descendait de la propriété familiale, et que prenait l’enfant pour aller au collège en ville et en revenir.

En exergue du livre, Claude Simon cite un passage de Proust :

« …l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. »

Et c’est effectivement ce qui s’impose dans ce livre et qu’on en retient : une sorte de bouquet d’images, la plupart du temps précises, évocatrices et belles, cueillies dans une vie au long de près d ‘un siècle.

Bouquet d’images? L’image ne me paraît pas très bien choisie. C’est plutôt à l’art du mosaïste que, tout compte fait, me fait penser le travail de Claude Simon, comme si cette phrase compliquée (un peu maniaque) comme celle de Proust — avec ses incises, ses précisions, ses enchaînements de relatives et de participiales, lui servait à enserrer, à cerner, à juxtaposer dans ses entrelacs — à la façon aussi de l’armature de plomb d’un vitrail — des fragments colorés de vie. Le peintre n’a pas à se justifier d’avoir choisi tel motif plutôt que tel autre, de juxtaposer tel motif à tel autre : pourquoi n’en irait-il pas de même pour l’écrivain?

Il ne s’agit pas pour Claude Simon de s’émouvoir à l’évocation de ces souvenirs, et pas non plus de chercher à nous émouvoir. Mais simplement, me semble-t-il, de tenter de fixer aussi précisément que possible, dans leur hypothétique vérité, les images conservées dans la mémoire. Un travail essentiellement visuel, où compte avant tout, comme chez un peintre, la qualité de la touche.

Pourquoi ces images-là précisément, plutôt que d’autres? Pourquoi pas elles ? La mémoire a ses mystères que la raison ne connaît pas.

La mort est partout présente dans ce livre : agonie et mort de la mère, malade à l’hôpital en gisante, etc. L’art d’écrire apparaît dans ce livre comme l’effort patient et savant pour arracher à la mort quelques fragments de vie, en les fixant dans un livre.

John Brown dit: 15 février 2013 à 16 h 34 min

La matrice de l’inspiration de Claude Simon, ce n’est décidément pas dans « la Route des Flandres » qu’il faut la chercher, mais dans les premières pages d’ « Histoire » et dans les dernières pages de « l’Acacia » : elles se répondent et elles désignent la madeleine de Claude Simon, le bourgeon originel de la floraison de l’oeuvre future, le point de départ d’une vocation. Le titre du second roman en livre le nom.

Jacques Barozzi dit: 15 février 2013 à 16 h 29 min

L’un des plus grands plaisirs apporté par la littérature, n’est-il pas de nous mettre en rapport direct avec les auteurs de tous les pays (grâces soient rendues aux traducteurs) et de tous les temps ? Pourquoi relancer de vaines querelles d’Anciens et de Modernes ! Ou d’auteurs anglo-saxons contre auteurs français…
Si vous voulez parler d’un auteur contemporain que vous aimez (vous-même ?) pourquoi ne le faites-vous pas, Philippe Araignée ?

John Brown dit: 15 février 2013 à 16 h 24 min

« ses écrits des débuts L’herbe »(1958), Histoire (1967) »

« Histoire » (1967) n’est pas un livre « des débuts » et, si j’avais à choisir un grand livre matriciel de Claude Simon, ce n’est pas « la Route des Flandres » que je choisirais mais celui-là . Un roman comme « Les Géorgiques » (1981) est très en retrait des audaces de la composition d’ « Histoire », probablement le plus beau, en tout cas le plus audacieux, des livres de Claude Simon.

Jacques Barozzi dit: 15 février 2013 à 16 h 10 min

Le Clézio ou Olivier Rollin ou encore Houellebecq ne sont pas morts à ce que je sache, Phiippe Araignée ?

jACQUES PIERRE aMETTE dit: 15 février 2013 à 16 h 09 min

philippe Araignée, vous faites une erreur: de Le Clézio à Olivier Rolin,de Sollers à Nina bouraoui , à de jeunes écrivains italiens je parle d’écrivains que j’aime et ils sont vivants.

Philippe Araignée dit: 15 février 2013 à 15 h 50 min

lorsqu’on regarde la liste des écrivains faisant l’objet d’une étude sur le blog « près, loin », on s’aperçoit qu’ils sont TOUS morts… sans vouloir froisser sa susceptibilité qu’on sait grande, on se demande s’il existe UN seul écrivain vivant que JPA-PE juge digne du moindre intérêt, de la moindre ligne… loin toujours, près jamais

cneff dit: 15 février 2013 à 10 h 40 min

« Pour Simon, le temps n’est qu’éclats coupants de verre qui reflètent soleil et feuillages, photos de famille, visages, paysages dans le flou de la vitesse, quelque chose d’indistinct comme vu par un myope ébloui en été » sehr schön geschrieben!

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