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La République Des Livres par Pierre Assouline

Comment devient-on le plus célèbre critique littéraire d’Allemagne ?

Par JACQUES-PIERRE AMETTE

 Mort à 93 ans, le 17 septembre dernier, Marcel Reich-Ranicki a dominé la scène littéraire  pendant plus de quarante ans avec ses articles. Il a représenté une espèce en voie de disparition : le Grand Critique Littéraire exemplaire. En France, la disparition récente de Maurice Nadeau et de François Nourissier a aussi sonné le glas de cette espèce en voie de disparition. Notre Reich –Ranicki a marqué sinon influencé  plus de deux générations d’écrivains  allemands parmi les meilleurs. Il a  montré également  le pouvoir d’un vrai « pro » de la critique sur la librairie de son pays. Pourquoi donc  cette célébrité hors- norme ?

Il faut remonter au tout début des années 6O. Une  génération d’écrivains née sous le nazisme veut reconstruire une littérature morale, démocratique ; ces écrivains ont entre trente et quarante ans, ils ont connu une enfance et une adolescence sous Hitler (les autodafé de livres, ils n’ont pas oublié ). Pour reconstruire une nouvelle littérature morale et engagée, leur génération invente « le groupe 47″. Moment capital. On doit beaucoup à Günter Grass, Heinrich Böll, Uwe Johnson, Martin Walser, Siegfried Lenz,  qui en sont les figures marquantes.

Ce volontarisme  générationnel s’exprime donc sous forme de rencontres annuelles. C’est  là que se discutent les problèmes théoriques de cette littérature émergeant des ruines de la seconde guerre mondiale; on y aborde les problèmes du réalisme, de la littérature engagée, du Nouveau Roman (« l’école de Cologne » avec Wellershoff), du féminisme (avec Ingeborg Bachmann notamment), de la place du catholicisme (Böll et Hochuth) et plus généralement de la lourde tâche de la liquidation du passé et la refondation d’une conscience morale à l‘usage des jeunes générations (Grass ou Lenz) sans oublier la division de l’Allemagne (Uwe Johnson culmine avec  son œuvre La Frontière sur ce sujet..). Ces rencontres,(ces « jeux olympiques littéraires » diront certains..) où chaque auteur lit ses textes et les soumet aux jugements des autres, vont avoir une influence capitale et remodèlent le paysage littéraire pour des décennies. Donc  parallèlement au  « miracle économique allemand », il y a bien eu un « miracle littéraire » dans les années  60 avec ce groupe « 47 ».

Parmi les participants il y des éditeurs-observateurs  mais aussi des critiques littéraires.C’est là qu’intervient Reich-Ranicki,  jeune critique littéraire, juif né de mère allemande et de père polonais. Il tient alors  le prestigieux  feuilleton du journal Die Zeit depuis 1958.  On remarque ses articles percutants, ses  analyses  fouillées, merveilleuses, des textes. On remarque aussi ses  jugements tranchants. Cette netteté le servira dans un milieu où le langage diplomatique est une  faiblesse. On attend  donc ses jugements. Il a très vite  une autorité reconnue par les auteurs et par les libraires. Et comme il est bon orateur, excellent lecteur, polémiste, pédagogue superbe, il s’ engage dans un combat pour une littérature nourrie des classiques, et s’impose.

Sa position de critique littéraire lui vaut  dans ces années 60-70 des amitiés et des confidences d’écrivains plus ou moins intéressés. Il découvre que déambuler dans les foires du livre, les lectures publiques et  les temples de l’édition, ce n’est pas anodin. Il comprendra qu’un critique de son envergure doit rester un indépendant, un solitaire.

Il prend donc ses distances avec le Milieu. C’est que  son feuilleton hebdomadaire (il est passé du Zeit,1960-1972, au Frankfurter Allgemeine Zeitung en 1973) est  construit avec rigueur, brille par sa prose acide, ses formules percutantes, ses citations magnifiques, et aussi une fièvre pour la chose littéraire qui reste son meilleur atout. On attend son feuilleton et ses jugements, parce qu’il allie une intelligence corrosive , une virulence érudite et un style râpeux qui frappe. Ce n’est jamais un tiède, même s’il peut se montrer nuancé  .Il a cette pointe de mauvaise foi qu’il cultive avec délice. Sa lecture est donc toujours surprenante et enrichissante..

Ses coups de gueule comme ses enthousiasmes marquent le milieu littéraire parce qu’il argumente mieux que les autres. Comme il aime débattre, ferrailler, revendiquer,  polémiquer, expliquer, convaincre, il devient un « incontournable », il  guide les lecteurs dans la forêt des publications.

Un de ses points forts, c’est sa pédagogie qui consiste à relier la littérature qui se fait avec le fond classique. Il reprend cette règle qu’un critique est un passeur entre les siècles et  montre leurs liens. Avec brio  il met en évidence les passerelles et les thématiques qui vont  de Goethe ou Fontane aux tendances modernes. Comme il est de nature assez traditionnaliste, il rencontre une large approbation du grand public. Son paradoxe, c’est qu’il se méfie des innovations formelles dans ces années 60-80 riches justement en auteurs qui remettent en question  les règles du récit.  Les écrivains-théoriciens de la littérature qui  renouvellent le genre, de Heissenbüttel à Arno Schmidt ou Handke, il s’en méfie…Il   préfère  le rôle du juge impérial qui tranche avec brusquerie, car il donne l’impression de s’appuyer et de  délibérer au nom de Heine, de Lessing ou de Thomas Mann, son écrivain préféré.

N’oublions pas non plus que nous sommes dans une période d’après-guerre  où la littérature, celle de l’Est, comme celle de l’Ouest,  est en pleine guerre idéologique, avec des critiques de haut niveau comme Adorno ou le marxiste  Georg Lukacs. Lui reste humaniste bon teint, ce qui rassure. Comme il a la pente railleuse, ce sens du sarcasme  et de la formule inattendue, moqueuse , il  donne à ses articles un côté  alerte, primesautier qui plait à tout le monde, sauf ,bien sûr,  à  l’auteur qui en est la victime. Ses  parti pris et même ses injustices, réjouissent et font débat .

De plus Reich-Ranicki observe une règle peu appliquée en France dans la critique  littéraire : il pense qu’un auteur, aussi célèbre soit-il, n’est pas toujours sur les sommets. Un écrivain célèbre n’est jamais  un « intouchable », au contraire. Il adore malmener une « vache sacrée » du milieu littéraire.  Il a se souci de garder à la critique littéraire cet espace de liberté voltairienne. En France, le Angelo  Rinaldi  de  l’Express des années 70-80, fut bon, mais seul, dans ce rôle.

Chaque grand auteur était donc ré-examiné à chaque texte nouveau et ré-évalué,  ce qui va entrainer des brouilles, des coups de gueule, des débats, des polémiques, avec les plus grands auteurs, notamment les deux Nobel,  Heinrich Böll et  Günter Grass. Cette liberté absolue de ton, cette virulence, cette insolence à l’égard des écrivains installés,  il la garda. C’est admirable.

Avec Grass  ce fut une longue histoire d’abord  d’amitié  et d’admiration  puiss une suite  de fâcheries sur plus de vingt ans. Ranicki avait, en gros,  raison : l’œuvre de Grass devint  inégale. Flamboyante à ses débuts avec sa « trilogie de Danzig », souvent  laborieuse  ensuite, voire pâteuse. Grass étant lui aussi  une« grande gueule » de la littérature  ,le choc fut très vif. Grass,  dans son âge  mûr, n’était pas disposé à recevoir  de véritables raclées intellectuelles de la part de celui qui avait  le mieux analysé l’originalité de ce Tambour qui le rendit célèbre, œuvre rabelaisienne,  énorme.

Reich-Ranicki, pendant presque 4O ans, fut donc faiseur et défaiseur de rois en littérature.  Il créa une émission de télévision Littérarisches Quartette en 1988,qui obtint un immense succès et en fit un Bernard pivot, mais un Pivot  brutal, voire hargneux, ne mélangeant pas les bons et moyens écrivains dans une sorte de bonhommie souriante et de curiosité bienveillante. Lui, au contraire de Pivot,  tranchait, éjectait, hiérarchisait, condamnait. Ou encensait. Les Ponce -Pilate de la critique littéraire devraient y réfléchir…

La plus douloureuse de ses  polémiques fut avec un de ses anciens amis, Martin Walser, grand dramaturge et écrivain important, car elle concernait la place de la thématique juive dans la littérature allemande. Les propos de Walser, souvent ambigus, pouvaient être taxés  d’antisémites, ce que releva Reich -Ranicki, toujours marqué de ce côté là par la mort de sa famille dans le ghetto de Varsovie et par les persécutions qu’il vécut dans sa jeunesse… Pour se venger, Walser publia un roman Mort d’un critique, portrait-charge lourdingue de Reich -Ranicki.. Ambiance…

Toute l’Allemagne se souvient aussi, en 1995, de ce photo-montage en « une » du Spiegel,de très mauvais goût, montrant RR en bouledogue en  train de mordre dans les pages du  roman de Günter Grass, Une si longue histoire. Mordre un roman ? Même s’il est médiocre ? Là, Reich- Ranicki avait tort d’avoir laissé passé cette « une » si médiatique sans protester..  Ce  n’est pas la vocation d’un critique littéraire  de déchirer un livre dans un pays où  les souvenirs d’autodafé sont encore   récents.

Pour  mesurer  son talent hors norme du « pape » de la critique, il faut lire et reprendre  les recueils des articles de Ranicki, pas traduits hélas en français. Ils   rassemblent dans un volume  ses  critiques élogieuses (années 60-70)  et  dans un autre volume, ses « éreintements » les plus fameux… Evidemment ses « descentes en flamme » sont plus savoureuses que ses plaidoyers nuancés et ses éloges. Il est à la fois  Rinaldi et Nourissier. Rinaldi pour le ton grand style, et Nourissier par  le côté chattemite griffu mais formidable liseur avec, quelques fois,  les embardées railleuses d’un Nimier. Sa virtuosité pour dégoter une citation magnifique et  peu connue de Lessing, de  Schelling, de Nietzsche me réjouit toujours. Ajoutez aussi sa prose naturellement alerte, ductile, amortie puis brusque, ses changements de ton, son aisance pour surprendre,  sa sournoise touche  onctueuse et tueuse, sa jubilation intellectuelle, ses piques et pointes, avec une petite aigreur voltairienne, tout fait mouche. Plaisir de lecture garanti.

Ce qu’il défend ? D’abord un art classique. La ligne Goethe-Heine-Thomas Mann. Sa ligne.  C’est aussi sa limite. Il est aussi précieux  par son combat  acharné pour le refus de « déhiérarchiser » la littérature. Il ne cède rien au commerce et aux stratégies de best -sellers. Il  refuse de réduire –comme c’est le mouvement actuel-  la critique littéraire à du simple com. Il est aussi un des derniers remparts, par son autorité intellectuelle contre les articles de publicité ficelés à la va vite.  Vous savez, ces articles qui copient  les éloges de la quatrième de couverture, et y ajoutent une ou deux étoiles comme si c’était un guide Michelin, cette fausse critique littéraire qui  s’abandonne à la routinière promotion commerciale et aux réseaux d’ entraide mutuelle .

La littérature est, pour lui,  un religion, un absolu, et un élément essentiel dans le rouage démocratique.  Cette guerre là,  il l’a gagnée. Quelle revanche pour le petit juif chassé de l’université allemande avec une étoile jaune sur la chemise. Tous ceux qui aiment la littérature doivent brûler un cierge pour lui, même s’il s’est trompé sur pas mal d’auteurs, dans sa méfiance devant  les jeux formalistes et avant gardistes. Au fil du temps, il a  confessé  qu’un grand critique vit très seul. Il ne peut pas être l’ami fidèle des écrivains. Il a déclaré avec sa vigueur habituelle :

« Les écrivains sont des planches pourries ».

Est-ce à dire qu’il restera comme le Sainte-Beuve allemand de l’après guerre ? Réponse  nuancée. Oui, comme Sainte- Beuve, il s’est donc trompé sur pas mal d’auteurs, mais nul ne connait les caprices de la postérité. Aucun critique littéraire n’a une boussole totalement  fiable sur ses contemporains. Si on fait la comptabilité de ses « erreurs « de jugement, l’addition est quand même  salée. Avec régularité il est passé a coté d’excellents écrivains. Il est resté hésitant sur des écrivains de première grandeur. Les Autrichiens Peter Handke et Thomas Bernhard, et la magnifique Ingeborg Bachmann, l’ont laissé  parfois indécis. Il est passé à côté d’un Dieter Wellershoff, et son « école du regard »  de Cologne. Passé à côté d’un Helmut Heissenbüttel. Il fut assez  injuste avec Siegfried Lenz, Alexander Kluge ou Botho Strauss, excusez du peu. En revanche il faudra mettre à son crédit son intérêt et son équité  pour analyser la littérature est- allemande, de Christa Wolf à Günter Kunert, Ses essais  sur la famille Mann ou ses études littéraires sur les écrivains juifs  dans la littérature allemande, les « ruhestörer »,(qu’on pourrait traduire par « les empêcheurs de  danser  en rond », »les trublions » ) sont remarquables.

 L’ « étranger indésirable sur le territoire » en 1938 n’a rien oublié. C’est dans le ghetto de Varsovie, là où il a lu  et s’est nourri des grands auteurs de langue allemande, qu’il s’est forgé une conviction et une morale, et une passion absolue. Oui, la littérature sauve du désespoir politique ou des tourments  privés. En 1958,’il quitte l’Est et  décide de revenir en Allemagne. Il  déclare :

« Je voulais quitter l’Est. Je voulais absolument aller dans un pays où l’on parle l’allemand. Je voulais retrouver la culture allemande. C’est l’histoire de ma vie, le désir de littérature allemande, la quête de la littérature allemande. »

JACQUES-PIERRE AMETTE

 (« JP Amette et Marcel Reich-Ranicki » photos Passou et D.R.)

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commentaires

26 Réponses pour Comment devient-on le plus célèbre critique littéraire d’Allemagne ?

rose dit: 30 septembre 2013 à 21 h 41 min

Ah, merci M. Court. Je ne savais pas qu’en Allemagne il y avait aussi ce genre « d’uniforme ».

La couleur du pompon comme les signes de distinction, écussons etc. signale la hauteur des compétences.

Érudit, j’imagine en or blanc, et au bout de petits diamants discrets, 70 à chaque pompon.

Bien cordialement M. Court,

court, dit: 30 septembre 2013 à 21 h 23 min

Il doit s’agir d’une toque de Docteur à l’Allemande, si je me fie à des souvenirs qui remontent au Doctorat, Rose. des amis de Tubinguen m’en avaient fait présent…
Bien à vous.
MC

rose dit: 30 septembre 2013 à 19 h 29 min

Détail vestimentaire, ce chapeau porté, espèce de toque, nommé mortier par les impétrants a grande signification ; en effet, le pompon porté dessus lorsqu’un élève devient bachelier ou graduate & cie est saisi par l’étudiant et changé de sens pour montrer à tout un chacun que l’on a franchi une étape en obtenant le diplôme tant convoité :

Dans chacune des « loges », les portants se vident de leurs toges, on s’aide à mettre correctement le mortarboard (le fameux mortier, la toque de forme carrée) et à accrocher son tassel, le pompon long, agrémenté ou non d’un petit pendentif doré indiquant l’année.

le lien vient de
http://www.lemonde.fr/education/article/2012/05/29/la-remise-de-diplomes-a-l-americaine-le-retour-de-la-solennite_1708239_1473685.html

Là sur la photo, je ne sais à quoi il correspond,ce couvre-chef avec un pompon doré.

Jean-ollivier dit: 30 septembre 2013 à 0 h 25 min

C’est moi qui ai ressorti ma traduction de janvier 2012 (publiée sur l’astragale de Cassiopée le 30 janvier à l’instigation de Cneff) pour la reposter sur la RdL à l’occasion du décès de MRR. Ne m’en créditez pas deux fois …

xlew.m dit: 29 septembre 2013 à 16 h 02 min

Humboldt, grandiose descendance. Sieyès, pas mal non plus. La gloire de chacun pourrait servir d’aune pour mesurer le retentissement intellectuel que connut leur pays respectif en Europe.
Vint le temps de la désillusion, Schiller et Goethe, peut-être Fichte, après l’avoir adoré, mordaient en direct sur la scène d’un salon, le Code civil de Napoléon. Le système continental de la critique littéraire alors reflua, Germaine Necker embrassait sur la bouche, mais à la russe, Günter Grass. Roulement de tambours, un turbot de la Vistule échappe à son pêcheur, le goût du « Glumse » se répand partout. Marcel Reich-Ranicki exulte, la charge légère du général Pivot, chef des hussards napoléoniens de l’ORTF, vient d’être stoppée sur le Neckar, la Hanse respire à nouveau. Opitz, von Arnim et Brentano sont nommés directeurs à la ZDF. Marcel a rempli sa mission, il peut partir tranquille.

u. dit: 29 septembre 2013 à 12 h 46 min

Pivot: la fonction irremplaçable du Naïf Roublard.

MRR serait son opposé, l’Averti, doté d’une Franchise confinant à la Brutalité?
Mais la roublardise a partout sa place.

MRR n’était certainement pas une personne « aimable ».
Dans le contexte de l’art de la conversation de notre 18ème, il aurait été éconduit comme un butor, incarnation de la lourdeur et de la pédanterie tudesques.
Trop direct et sérieux pour nos Français, tel Humboldt rendant visite à Sieyès.

u. dit: 29 septembre 2013 à 12 h 39 min

@ Cneff,

Vous avez raté le coche.

On a parlé de ce discours de MRR sur la RdL dès avant l’excellent billet de M. Amette et j’en avais traduit un extrait, avant que Jean-Ollivier ne fasse ici le travail.

Qui n’avait pas été impressionné l’an dernier par ce discours?

Nos Français sont parfois suffisamment bouchés pour qu’on n’en rajoute pas!

xlew.m dit: 29 septembre 2013 à 12 h 27 min

« Wer provoziert, schreibt. » Cela doit pouvoir marcher dans les deux sens.
Si Reich-Ranicki n’avait pas construit sa carrière de critique comme il le fit, son discours au Bundestag aurait-il pu prétendre à la portée qu’il réussît à atteindre ce jour-là ?
Il faut envisager l’homme dans son entièreté, la saisie de sa complexité est à ce prix à mon avis.
Ses rodomontades étaient-elles quelquefois insupportables pour le public allemand ? Sans aucun doute, cela peut tout à fait se comprendre.
En France les caresses dans le sens du poil d’un Bernard Pivot étaient tout autant agaçantes, le système pileux des lettres françaises devint trop luisant sous la paume de sa main.
On était souvent dans un salon de coiffure le vendredi soir sur son plateau, ou devant notre pauvre écran de télé qui n’était pas encore totalement plat. Beaucoup de laque, trop d’aérosols.
Mais Pivot, cela sera difficilement contestable, nous offrit aussi des moments forts, des plongées au coeur même de la littérature de la fin du vingtième siècle en train de se faire et de disparaître (les entretiens avec Simenon et Nabokov.)
Il ne lui manque qu’un discours à la tribune de l’Assemblée nationale à l’occasion duquel il raconterait son parcours de jeunesse passé entre les allées d’un vignoble du Beaujolais pour parfaire son ticket d’entrée au panthéon des critiques littéraires, ces immortels Dieux, et conforter un possible rapprochement d’âme avec le grand Reich-Ranicki.

cneff dit: 29 septembre 2013 à 11 h 37 min

Très bon papier! Mais il manque ce inoubliable discours devant le Bundestag le 27.01.2012, – « Am Tag als die Aussiedlung in den Tod begann » – j’en parlais aussi un peu dans la blognotice du 27.1.2012 dans paysages – et d’ailleurs le discours fut traduit par l’Astragale de Cassiopée (http://astragalecassiop.canalblog.com/archives/2012/01/30/23376571.html) et publié dans son blog! (Le même personnage que le commentateur Jean-ollivier ? ) Le critique Ranicki, le soit disant pape de la littérature allemand, m’a jamais trop impressionné, mais son discours devant le Bundestag fut un évènement historique, qui laissera peut être plus de traces que ses critiques littéraires! Dommage que l’auteur de cette remarquable nécrologie n’en parle pas! Schade!
Version définitive du commentaire!

cneff dit: 29 septembre 2013 à 11 h 32 min

Très bon papier! Mais il manque ce inoubliable discours devant le Bundestag le 27.01.2012, – « Am Tag als die Aussiedlung in den Tod begann » – j’en parlais aussi un peu dans la blognotice du 27.1.2012 dans paysages – et d’ailleurs le discours fut traduit par l’Astragale de Cassiopée (http://astragalecassiop.canalblog.com/archives/2012/01/30/23376571.html) et publié dans son blog! (Le même personnage que le commentateur Jean-ollivier ? ) Le critique Ranicki, le soit disant pape de la littérature allemand, m’a jamais trop impressionné, mais son discours devant le Bundestag fut un évènement historique, qui laisserai peut être plus de traces que ses critiques littéraires!

cneff dit: 29 septembre 2013 à 11 h 30 min

Très bon papier! Mais il manque ce inoubliable discours devant le Bundestag le 27.01.2012, – « Am Tag als die Aussiedlung in den Tod begann » – j’en parlais aussi un peu dans la blognotice du 27.1.2012 dans paysages – et d’ailleurs le discours fut traduit par l’Astragale de Cassiopée (http://astragalecassiop.canalblog.com/archives/2012/01/30/23376571.html) et publié dans son blog! (Le même personnage que le commentateur Jean-ollivier ? ) Le critique Ranicki, le soit disant pape de la littérature allemand, m’a jamais trop impressionné, mais son discours devant le Bundestag fut un évènement historique, qui lasserai peut être plus de traces que ses critiques littéraires!

Giovanni Sant'Angelo dit: 28 septembre 2013 à 23 h 49 min


…Oui,!…
…journaliste restaurateur d’une Allemagne-conservatrice littéraire,…d’avant Bismarck,…un cadre copie/coller,…etc,…

court, dit: 28 septembre 2013 à 16 h 21 min

Voir aussi à propos de Politique et d’Amitié la thèse sur la Faveur du Roi de Nicolas Le Roux, publiée chez Champvallon.
Mentionnons, sur les Mécanismes de la Sainteté, le tout récemment traduit Padre Pio de Sergio Luzatto chez NRF Essais. Ajoutons l’impossible Tome II de la Fable Mystique de Michel de Certeau, en fait collage posthume et arbitraire d’articles parfois inégaux. A compléter par les contributions recueillies dans Le Lieu de L’Autre, sur Charles Borromée et René d’Argenson notamment.
Un regret pour Heine qui fut si lu en France et qu’on ne se donne meme plus la peine d’enseigner. Je suppose que c’est etre Ancien Régime que de le faire remarquer…
Pour le reste, je ne poserai aucune question.
Bien à vous.
MC

Audrey whynot dit: 27 septembre 2013 à 22 h 04 min

Si épouvantablement plein de coquilles, l’article de Monsieur Amette est plus qu’endeuillé : les critique SDF méritent un meilleur accueil — comme fait par exemple jean-ollivier, prompt et généreux traducteur fournissant un bien précieux document, il faut le dire, en honnissant les suicidés, félicitant les mariés (Shakespeariens soit-ils).

u. dit: 27 septembre 2013 à 20 h 54 min

Un des meilleurs livres de Derrida est Politiques de l’amitié, beau titre.

L’usage précautionneux du rapport intime dans un contexte de concurrence professionnelle n’existe pas seulement dans la critique littéraire, ou artistique, mais aussi en politique.

C’est une dialectique toujours infernale.
Dans la c’est la proximité qui me permet la compréhension en profondeur, mais c’est la distance qui rend possible le jugement juste.
L’Alceste évite les connivences mais se tient éloigné des petits secrets du milieux, ou de l’expérience non-dite des individus. Si ces choses réservées sont le plus souvent misérables, elles sont parfois la seule manière d’éviter le contre-sens.

C’est un domaine où il n’existe aucune règle générale, sinon la culture du caractère, celle qui permet par exemple de dire non à un ami.

u. dit: 27 septembre 2013 à 20 h 40 min

Ouaouh, bon billet, bien servi par les deux commentateurs.

Jean-Ollivier est allé plus loin que moi (je m’étais contenté de traduire un passage chez P.A., ayant été fasciné l’an dernier par cette séance au Bundestag).

Bravo.

Jean-ollivier dit: 27 septembre 2013 à 11 h 14 min

le discours de Marcel Reich Ranicki du 27 janvier 2012
à la suite d’un commentaire de cneffpaysages du vendredi 27.1.2012 :Marcel Reich – Ranicki tenait un grand discours, un témoignage émouvant sur la journée du 22.7.1942 au ghetto de Varsovie, devant le Bundestag. Pour les germanophones, le texte du discours de Reich – Ranicki se trouve ici : http://www.bundestag.de/dokumente/textarchiv/2012/37432080_kw04_gedenkstunde/rede_ranicki.html
Le discours de Reich-Ranicki fut vraiment un événement remarquable du Bundestag. Le témoignage de Reich – Ranicki mériterait une traduction complète en français ! Et surtout beaucoup de lecteurs et de lectrices !

Je m’y suis mis. Voilà le résultat.(le 30 janvier 2012)

Le DISCOURS de Marcel REICH-RANICKI
Monsieur le Président,
Monsieur le Président du Bundestag,
Madame la Chancelière fédérale,
Monsieur le Président fédéral,
Monsieur le Président de la Cour constitutionnelle fédérale,
Mesdames et Messieurs, chers invités!
C’est moi qui dois prononcer ici aujourd’hui le discours annuel pour le jour du souvenir des victimes du national-socialisme. Je ne parlerai pas en historien, mais en témoin, ou plus exactement en tant que survivant du ghetto de Varsovie. En 1938, j’ai été déporté de Berlin en Pologne. Jusqu’en 1940, les nazis firent d’une partie de la ville de Varsovie ce qu’ils appelleront plus tard le «quartier juif». C’est là que mes parents, mon frère et finalement moi-même avons vécu. Et c’est là que j’ai rencontré ma femme.
Depuis le printemps 1942, des incidents, des actions, et des rumeurs s’étaient accumulés, qui témoignaient d’un changement général planifié des conditions dans le ghetto. Les 20 et 21 Juillet, il devint clair pour tous que le pire était imminent pour le ghetto. Plusieurs personnes furent abattues dans la rue, nombreux furent ceux qui furent arrêtés comme otages, y compris des cadres et des membres du «Judenrat». Populaires les membres du «Judenrat», c’est à dire les plus hauts fonctionnaires dans le ghetto ? En aucun cas. Néanmoins, la population fut ébranlée: On comprit l’arrestation brutale comme un sombre présage, qui s’appliquait à tous ceux qui vivaient derrière les murs.
Le 22 Juillet arrivèrent à l’édifice principal du « Judenrat » quelques voitures particulières et deux camions avec des soldats. Le bâtiment fut cerné. Des voitures sortirent une quinzaine de SS, parmi lesquels certains officiers supérieurs. Certains restèrent en bas, d’autres se précipitèrent à l’étage, à la recherche du bureau du président, Adam Czerniakow.
Dans tout le bâtiment il se fit un silence soudain, un silence oppressant. Il était probable, soupçonnions nous, que d’autres otages avaient été arrêtés. En fait, apparut aussitôt l’adjoint de Czerniakow, qui courait de pièce en pièce pour faire part des instructions : tous les membres présents du « Judenrat » devaient se rendre immédiatement chez le Président. Un peu plus tard l’adjoint revint : En outre, tous les chefs de service devraient se rendre au bureau du président. Nous avons supposé que le nombre requis d’otages dépassait apparemment le nombre de membres du «Judenrat» (la plupart avaient déjà été arrêtés la veille) qui se trouvaient dans le bâtiment.
Peu de temps après l’adjoint vint pour la troisième fois : j’étais maintenant appelé chez le président, j’étais maintenant bien sur la liste, et je me suis dit en moi-même, c’est pour compléter le nombre d’otages. Mais j’avais tort. En tout cas, j’ai pris, comme d’habitude, quand je me rendais chez Czerniaków, un bloc pour écrire et deux crayons. Dans les couloirs, j’ai vu des gardes lourdement armés. La porte du bureau de Czerniakow était, contrairement à l’habitude, ouverte.
Il se tenait, entouré par plusieurs officiers SS de haut rang, derrière son bureau. Était-il arrêté? Quand il m’a vu, il se tourna vers l’un des officiers SS, c’était un gros homme chauve – il était à la tête du « commando d’extermination », général, dénommé ‘’section Reinhard’’ à la SS et chef de la police, c’était le SS-Sturmbannführer Höfle. Je lui fus présenté par Czerniaków, avec les mots : «C’est mon meilleur correspondant, mon meilleur traducteur». Ainsi donc je n’avais pas été appelé en tant qu’otage.
Höfle voulu savoir si je pouvais prendre en sténo. Quand j’ai dit non, il m’a demandé si j’étais capable d’écrire assez vite pour noter le compte rendu de la session qui allait avoir lieu immédiatement. J’ai simplement dit oui. Il ordonna de préparer la salle de conférence adjacente. D’un côté de la longue table rectangulaire, prirent place huit officiers SS, parmi eux Höfle, qui était président. De l’autre se tenaient les Juifs: à côté de Czerniaków les cinq ou six membres du «Judenrat» qui n’avaient toujours pas été arrêtés, ainsi que le commandant du Service d’ordre juif, le secrétaire général du «Judenrat» et moi, en tant que secrétaire de séance.
Aux deux portes menant à la salle de conférence des gardes furent postés. Ils n’avaient, je pense, qu’un seul but : répandre la peur et la terreur. Les fenêtres qui donnaient sur la rue étaient grandes ouvertes, par cette journée chaude et très agréable.
Donc je pus entendre exactement comment les SS qui attendaient à l’extérieur de la maison dans leurs voitures passaient le temps : Ils devaient avoir un gramophone dans la voiture, un appareil transportable probablement, et ils écoutaient de la musique, et même pas de la mauvaise. C’était des valses de Johann Strauss, qui n’était certainement pas un vrai Aryen. Les SS ne pouvaient pas le savoir, parce que Goebbels avait complètement occulté l’origine raciale impure de son compositeur préféré.
Höfle ouvrit la séance en disant : «C’est en ce jour que commence la relocalisation des Juifs de Varsovie, il est bien connu de vous qu’il ya trop de Juifs». Vous, le «Judenrat, je vous charge de cette opération. Si elle est réalisée exactement, les otages seront libérés, sinon vous serez tous pendus là-bas ». Il a montré de la main l’aire de jeux pour enfants sur le côté opposé de la route. C’était un jardin vraiment joli, vu les conditions du ghetto, qui avait été inauguré il ya quelques semaines: Un orchestre avait joué, les enfants avaient dansé et fait de la gymnastique, et on avait, comme d’habitude, tenu des discours.
Et maintenant Höfle menaçait de pendre sur ce terrain de jeux la totalité du « Judenrat » et des juifs présents dans la salle de conférence. Nous flairions que cet homme costaud, dont j’estimais l’âge à quarante ans au moins – en réalité il n’avait que 31 ans-, n’aurait pas eu le moindre état d’âme à nous faire fusiller immédiatement, voire à nous faire pendre .
Déjà son allemand (d’ailleurs, incontestablement teinté d’autrichien ) témoignait de la sauvagerie et de la vulgarité de cet officier SS.
Autant Höfle avait démarré la réunion sur un ton impudent et sadique autant il a dicté d’un ton neutre un texte qu’il avait apporté, intitulé « ouvertures et exigences pour le« Judenrat ». À vrai dire, sa lecture était quelque peu laborieuse et balourde, parfois hésitante : il n’avait ni écrit, ni relu le document, il ne le connaissait que superficiellement. Le silence dans la salle était effrayant, rendu encore plus épais du fait du bruit : le bruit de ma vieille machine à écrire, le cliquetis de l’appareil des officiers SS qui prenaient des photos à tour de bras, et aussi venant d’une certaine distance, le climat calme et doux du Beau Danube bleu. Ces officiers SS, photographes frénétiques, savaient-ils qu’ils participaient à un processus historique?
De temps en temps Höfle me jetait un regard, pour s’assurer que je suis suivais. Oui, je suivais, j’ai écrit que « toutes les personnes juives » qui vivaient à Varsovie, « indépendamment de l’âge et du sexe », seraient relocalisées à l’Est. Que signifiait ici le mot « relocalisation »? Qu’entendait-on par le mot « Est », à quelles fins les Juifs de Varsovie devaient-ils y être menés? (voir la note en fin) Le « ouvertures et exigences pour le« Judenrat » de Höfler n’en disait rien.
Mais six groupes furent répertoriés, qui seraient exclus de la relocalisation— ça comprenait tous les juifs valides qui devaient être encasernés, toutes les personnes qui étaient employées par les autorités ou par des entreprises allemandes ou qui appartenaient au personnel du «Judenrat» et à celui des hôpitaux juifs. Une phrase me fit tout à coup tendre l’oreille: Les femmes et les enfants de ces personnes ne seraient pas relocalisés non plus.
En dessous, on avait mis un autre disque: Non, ce n’était pas bruyant, mais très clairement on pouvait entendre la valse joyeuse de « Aimer, boire et chanter». Je me suis dit : La vie continue, la vie des non-juifs. Et je pensais à celle qui était maintenant occupée dans un petit appartement à une œuvre graphique, j’ai pensé à Tosia, qui n’avait jamais été engagée, et donc n’avait pas été exclue de la relocalisation.
Höfle a continué de dicter. Maintenant il était précisé que les relocalisés étaient autorisés à emporter quinze kilogrammes de bagages ainsi que «tous leurs objets de valeur, argent, bijoux, or, etc. » Autorisés à prendre ou tenus de prendre? – me suis-je dit. Ce même jour, le 22 Juillet 1942, le service d’ordre juif, qui avait pour mission de mener à bien le projet de relocalisation sous la supervision du «Judenrat», devait amener 6000 Juifs à une ligne de chemin de fer avoisinante, une gare de triage. De là, partaient les trains vers l’Est. Mais personne encore ne savait où ces transports menaient, ni ce qui attendait les relocalisés.
Dans la dernière section de « ouvertures et restrictions » il était fait part de ce qui menaçait ceux qui essaieraient « de contourner ou d’interférer avec les mesures de r relocalisation ». Il y avait une seule punition, qui revenait à la fin de chaque phrase comme un refrain: «… sera fusillé ».
Quelques instants plus tard, les officiers SS ont quitté le bâtiment avec leur escorte. À peine étaient-ils partis, que le silence de mort s’est presque en un éclair transformé en bruit et en tumulte : les nombreux employés du «Judenrat» et les nombreux demandeurs en attente n’avaient pas encore connaissance des nouvelles dispositions. Mais il semblait qu’ils savaient déjà ou pressentaient ce qui venait d’arriver – que sur la plus grande ville juive d’Europe, le verdict avait été prononcé : la peine de mort.
Je suis allé immédiatement à mon bureau, parce qu’une partie de « ouvertures et exigences » dicté par Höfle devait être placardée sous quelques heures dans tout le ghetto. J’ai dû immédiatement faire face à la traduction en polonais. J’ai lentement dicté le texte allemand, que ma collègue polonaise Gustawa Jarecka a immédiatement tapé à la machine en polonais.
C’est ainsi, Gustawa Jarecka, que c’est moi qui vous aurai dicté, le 22 Juillet 1942, la condamnation à mort que les SS avaient fait tomber sur les Juifs de Varsovie.
Quand je suis arrivé à la liste des catégories de personnes qui devaient être exclues de la relocalisation, suivie de la phrase que cette disposition s’appliquait aux épouses, Gustawa s’est arrêtée de taper le texte en polonais et a dit, sans lever les yeux de sa machine, rapidement et calmement : « Vous devriez épouser Tosia aujourd’hui ».
Immédiatement après la dictée, j’ai envoyé un message à Tosia : je lui ai demandé de venir directement me voir et d’apporter son certificat de naissance. Elle est venue immédiatement et elle était assez agitée, parce que la panique dans les rues était contagieuse. Je suis vite allé avec elle au rez-de-chaussée, au département historique du «Judenrat» où travaillait un théologien avec lequel j’avais déjà discuté de la question. Quand j’ai dit à Tosia que nous allons nous marier maintenant, elle n’a été que modérément surprise et elle a approuvé de la tête.
Le théologien qui était autorisé à exercer les fonctions de rabbin, n’a fait aucune difficulté, deux fonctionnaires qui étaient occupés dans la pièce voisine, ont servi de témoins, la cérémonie fut courte, et bientôt nous eûmes un certificat dans les mains, selon lequel nous étions mariés depuis le 7 mars. Si j’ai embrassé Tosia dans la précipitation et l’excitation, je ne me souviens pas. Mais je sais très bien quel sentiment est venu nous submerger : la peur – la peur de ce qui allait se passer dans les prochains jours. Et je me souviens encore du mot de Shakespeare qui m’est venu alors à l’esprit: «Vit-on jamais une femme courtisée sur un tel coup de tête ? »
Le même jour, le 22 Juillet, j’ai vu Adam Czerniaków pour la dernière fois. J’étais venu à son bureau afin de lui présenter le texte polonais de l’annonce, qui était conforme au sens de l’instruction en allemand, devait informer d’ici quelques heures la population du ghetto sur la délocalisation. Même maintenant, il était plus sérieux et contrôlé que jamais.
Après avoir survolé le texte, il a fait quelque chose d’assez inhabituel : il a corrigé la signature. Comme d’habitude, elle était libellée: « Le président du Judenrat de Varsovie – Dipl.Ing A. Czerniaków ». Il l’a barrée et il a écrit à la place : « Le Judenrat de Varsovie » Il ne voulait pas être seul à porter la responsabilité de la peine de mort annoncée sur l’affiche.
Dès le premier jour de la relocalisation il fut clair pour Czerniaków qu’il n’avait littéralement plus rien à dire. En début d’après midi nous vîmes que la milice, quelque empressement qu’elle y ait mis, était incapable d’apporter à la SS le nombre requis de Juifs pour la journée à la gare de triage. Du coup, des groupes armés jusqu’aux dents en uniforme SS – non pas des Allemands, mais des Lettons, des Lituaniens et des Ukrainiens, envahirent le ghetto. Immédiatement ils ouvrirent le feu avec des mitrailleuses et rabattirent tous les habitants des immeubles situés à proximité de la gare de triage, sans exception.
Dans les heures tardives de l’après-midi du 23 Juillet le nombre pour la journée de 6000 Juifs demandés par le « groupe Reinhard » pour la gare de triage fut atteint. Néanmoins, peu après dix-huit heures, deux officiers de ce « groupe Reinhard » se présentèrent dans la maison du «Judenrat». Ils voulaient parler à Czerniaków. Il n’était pas présent, il était dans son appartement. Déçus, ils s’attaquèrent à l’équipe des employés du « Judenrat » à coups de cravache, qu’ils avaient toujours à portée de main. Ils beuglaient que le président vienne tout de suite. Czerniaków fut bientôt sur place.
La conversation avec les deux agents de la SS fut courte, et ne dura que quelques minutes. Son contenu se trouve dans une note découverte dans le bureau de Czerniakow : Les SS exigeait de lui qu’il augmente le nombre de Juifs amenés à la gare de triage et de le porter à 10 000 le lendemain – et ensuite à 7000 par jour. Il ne s’agissait là en aucun cas de chiffres déterminés arbitrairement. Au contraire, ils semblent fondés sur le nombre de wagons à bestiaux disponibles, qui devaient certainement être complètement remplis.
Peu de temps après que les deux officiers SS eurent quitté son bureau, Czerniaków appela une employée. Il lui demanda de lui apporter un verre d’eau.
Un peu plus tard, le caissier du « Judenrat », qui par hasard se trouvait près du bureau de Czerniakow, entendit le téléphone sonner à répétition sans que personne ne décroche. Il ouvrit la porte et vit le cadavre du président du «Judenrat» de Varsovie. Sur son bureau, il y avait une bouteille de cyanure vide et un verre d’eau à moitié plein.
Sur la table il y avait aussi deux courtes lettres. L’un destiné à la femme de Czerniakow, précisait : « Ils me demandent de tuer les enfants de mon peuple de mes propres mains ; je n’ai pas d’autre choix que de mourir. » L’autre lettre est adressée au Judenrat de Varsovie. On y lit: « J’ai décidé de m’effacer. Ne considérez pas cela comme un acte de lâcheté ou une fuite. Je suis impuissant, mon cœur se brise de tristesse et de pitié, je ne peux plus supporter cela. Mon acte fera reconnaître à tous la vérité … et peut-être mettre l’action sur la bonne voie … »
Le ghetto apprit le suicide de Czerniakow le lendemain – tôt le matin. Tout le monde fut choqué, même ses détracteurs, ses adversaires et ses ennemis. Ils comprirent son acte comme il l’avait prévu : comme un signe, comme un signal que la situation des Juifs de Varsovie était désespérée.
Silencieusement et simplement il s’est effacé. Incapable de combattre les Allemands, il a refusé d’être leur outil. C’était un homme de principes, un intellectuel qui croyait en des idéaux élevés. C’est à ces principes et à ces idéaux qu’il a voulu rester fidèle, même en un temps inhumain et dans des circonstances à peine imaginables.
Commencée dans la matinée du 22 Juillet 1942, la déportation des Juifs de Varsovie à Treblinka se poursuivit jusqu’à la mi-septembre. Ce qu’on a appelé la relocalisation des Juifs, n’était qu’une évacuation – l’évacuation de Varsovie. Elle n’avait qu’un seul but, qu’un seul objectif: la mort.

à noter que j’ai traduit « Umsiedlung » par relocalisation sans guillemets ; un choix contestable, qui s’appuie sur l’idée qu’en 1942, le vrai sens d’Umsiedlung n’était pas connu, surtout pas des lecteurs du ghetto.
J’avais traduit bringen par « apporter » : On m’a suggéré « amener, conduire ». J’ai choisi l’ambigu « mener ».
Tous ceux qui sont intéressés par ces questions de traduction se doivent de lire LTI, la langue du III ème Reich, le livre de Viktor Klemperer.

jacques- pierre Amette dit: 27 septembre 2013 à 9 h 26 min

(Au sujet de Ingeborg Bachmann, je croyais que Ranicki l’avait bien accueilli comme poète majeur du vingtième siècle dans son « Kanon » et son anthologie de la FAZ.)xlew.m c’st vrai vous avez en partie raison,il a reconnu la place de Bachmann, mais avec , à l’époque, des coups de griffe et des réticences bien visibles si je me souviens bien, je n’ai pas les textes sous les yeux…il a eu quelque chose d’assez oscillantà lm’égard de ce tres grand écrivain au destin tragique.

xlew.m dit: 27 septembre 2013 à 8 h 42 min

« Wer schreibt, provoziert », était je crois la devise du grand disparu des lettres allemandes. La provocation serait donc quelque chose qu’aurait en commun l’écrivain et le critique ? pas seulement, semblait répondre Reich-Ranicki, c’est la vocation de l’écriture qu’ils partagent.
Comme vous le rappelez si bien, et avec l’à-propos du connaisseur, c’était également un maître-styliste de la langue qu’il aimait tant ; ses billets littéraires dans la section du Feuilleton de la FAZ étaient des petits diamants. Vous le rapprochez opportunément de la figure d’un M. Nadeau en France, en ce qui me concerne je le verrais bien en compagnie d’un Indro Montanelli dont j’adorais retrouver les chroniques dans le Corriere des années quatre-vingt-dix. Même implacable exigence, mêmes ruades dans des brancards où geignaient des écrivains faussement blessés. La « clarté », « le refus du jargon et des mots étrangers », « de la passion dans les jugements », étaient des éléments constitutifs de la pensée du bonhomme Reich-Ranicki (Klarheit, Keine Fremdworte, Leidenschaft ; la trinité majeure pour lui, je n’ai pas mis les termes en français entre parenthèses pour le plaisir.)
Lire ses échanges, parfois cinglants en effet (mais jamais condescendants et toujours précis), avec les lecteurs qui lui envoyaient leurs questions et leurs demandes de conseil, était un bonheur renouvelé pour un observateur français ; sa pédagogie, tout sauf fumeuse, était précieuse.
Jusque dans son exubérance même ; pour moi les dépeçages symboliques des livres et les décapages des vernis des réputations possédaient aussi, dans leur manifestation même, une part d’humour ; on a souvent pointé dans l’Allemagne de l’après-guerre l’absence totale de fantaisie (« Humor im Jahre Null », pourrait-on dire en paraphrasant le célèbre film) régnant dans la société démocratique retrouvée, montré du doigt ‘le passé qui ne passait pas’ (Ernst Nolte, en 1986.)
Ranicki paraissait saisir à la gorge cette espèce de quant-à-soi paralysant tout (ce que n’a peut-être pas voulu voir M. Walser, romancier terriblement bon pourtant, dans l’allocution un peu fantasque qu’il prononça à la foire du livre de Franckfort en 1998.) Il faut qu’on se souvienne aussi (même si votre texte le mentionne plus qu’en passant) que Reich-Ranicki fut l’une des seules personnalités juives vraiment ‘visible’ dans l’Allemagne fédérale de Brandt à Kohl. Lui et le journaliste Henrik Broder — quasi son exact contraire — étant prêts à surjouer la provocation pour réveiller les Allemands de ce sentiment (qui n’était ni un rêve ni un cauchemar, à peine une somnolence blanche) d’insécurité vis à vis de la mémoire du pays, quelque chose qui les faisait perpétuellement tanguer alternativement entre l’antisémitisme rampant (vers 1970 une pièce de Fassbinder ne servit-elle pas à emballer l’exaltation de sentiments stéréotypés et malsains d’une fraction de la gauche radicale envers la communauté juive ?) et le philo-sémitisme (en 1992 Robert Schindel parla excellemment de tout ça dans son roman « Gebürtig. »)
Avec la disparition de Reich-Ranicki, c’est toute une époque qui s’envole, c’est facile à dire, que celui qui n’a jamais succombé au plaisir tautologique jette la première pierre, mais quelle vie que cette « Leben »…
Mercredi Arte diffusait d’ailleurs, dans un hommage pressé, le film de cette vie, l’acteur Matthias Schweighöfer incarnait Ranicki, c’était plus que touchant ; il réussissait à capter cette fameuse passion qui mena et peut-être sauva l’amoureux fou de la littérature allemande. Jacques-Pierre Amette ne lui cède rien sur ce terrain, son billet, magnifique hommage, le prouve.
(Au sujet de Ingeborg Bachmann, je croyais que Ranicki l’avait bien accueillie comme poète majeur du vingtième siècle dans son « Kanon » et son anthologie de la FAZ.)

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