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La République Des Livres par Pierre Assouline

Contre la rimbaldie

Par MAMADOU ABDOULAYE LY

images1Il y a eu le Contre Sainte-Beuve de Proust, il y aura désormais Les rimbaldolâtres (Grasset, 128 p., 13 €), c’est-à-dire un Contre la Rimbaldie. Ecoutons l’auteur : “Le problème avec Rimbaud, dit-il, c’est la Rimbaldie.” (p.66) Quel est l’énergumène qui a osé écrire cela, à propos de l’amant de Verlaine, du poète des Illuminations et du ‘Dieu’ des Surréalistes ? Eh ! bien, c’est Jean-Michel Djian, auteur des Solitudes du pouvoir et biographe d’Ahmadou Kourouma. Disons-le tout de suite, il s’agit d’un pamphlet dirige contre tous les adorateurs et les thuriféraires de Rimbaud depuis 1891.

Tout y passe : les gardiens du temple de l’œuvre de Rimbaud, les commentateurs, les professeurs, les cinéastes, les peintres, les dessinateurs et les écrivains. Jean-Michel Djian dénonce l’entreprise de récupération et de divinisation de Rimbaud qui s’opère depuis plus d’un siècle. Des spécialistes de Rimbaud qui se disputent sur l’authenticité d’une photo de Rimbaud découverte dans une brocante en novembre 2008 aux écrivains que l’ésotérisme de la poésie de Rimbaud fascine en passant par les critiques qui exaltent son courage d’avoir abandonné la poésie à vingt ans pour courir l’aventure en Abyssinie, rien n’échappe aux coups de massue de Jean-Michel Djian.

 On pourrait tout bonnement renommer ce livre : Propos d’un entrepreneur de démolition, du nom du recueil d’articles d’un fou furieux de la littérature française du XIXe siècle, Léon Bloy. La comparaison s’arrête là. En tout cas, ceux qui aiment les pamphlets alertes, fruits d’une indignation salutaire, liront ce petit livre avec plaisir, d’autant que l’auteur n’est pas hostile à la poésie de Rimbaud. C’est même quelqu’un qui adore-il n’approuverait peut-être pas le verbe car il s’en prend justement aux idolâtres de Rimbaud-Rimbaud mais le Rimbaud poète, uniquement poète, non le Rimbaud de la légende.Arthur-Rimbaud

Il croit fermement que les épigones et les adorateurs de Rimbaud, qui n’ont de cesse de le célébrer depuis sa mort, sont victimes d’une illusion d’optique. Ils ont grandi l’adolescent aventurier et génial au détriment du poète. Le mythe construit autour de l’homme a complètement, selon lui, noyé le pouvoir de subversion de la poésie rimbaldienne. Comme les enfants avec les jouets, à force de triturer le ‘Dieu’ Rimbaud, ils ont fini par le mettre en pièces recouvertes par la somme de biographies et d’essais qui pleuvent sur lui.

Les seuls qui, aux yeux de Jean-Michel Djian, ont sinon compris du moins respecter et la force de l’œuvre et la mémoire de Rimbaud sont Yves Bonnefoy qu’il cite en épigraphe au livre, Stéphane Mallarmé, Jacques Rivière, Paul Claudel et Maurice Blanchot. Ce n’est peut-être pas un hasard si tous ces lecteurs de Rimbaud sont des écrivains et surtout des poètes, à l’exception de Blanchot. De plus, ils sont tous animés par une quête qui ressemble fort à celle de Rimbaud : celle de l’absolu.

Mais celui qui, à mon avis, résume admirablement le projet du livre de Jean-Michel Djian, c’est Vladimir Jankélévitch qui est cité comme deuxième épigraphe ou plus exactement comme postface ou conclusion. Voici ce qu’écrit Jankélévitch : “Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité.” De fait, c’est à l’affirmation de l’existence de Rimbaud comme poète singulier et irrécupérable que Jean-Michel Djian s’est attaché tout au long de son ouvrage.

On regrette simplement que le livre soit tellement court qu’il ne fait que survoler tous les aspects de la réception de Rimbaud au cinéma, en littérature, en peinture, en BD, à l’université sans approfondir la réflexion. On reste souvent à la surface des questions abordées. En outre, si l’on prend au mot l’épigraphe dans laquelle Bonnefoy appelle à ignorer toute la littérature critique sur Rimbaud et à ne lire que son œuvre, on peut se demander si ce n’est pas un peu réducteur. Parlerait-on encore de Rimbaud si Claudel et les Surréalistes ne lui avaient pas donné une audience que sa poésie était loin d’avoir au XIXe siècle ? Peut-on couper une œuvre de sa réception ? N’est-ce pas tuer l’auteur ? Qui écrit pour ne pas être lu ? Qui peut se soustraire à l’exercice du commentaire de l’œuvre ?

On peut toujours rêver d’une poésie sans public ou d’une poésie pour ‘happy few’. Mais il est bon de se souvenir que même Stendhal qui défendait cette idée comptait en même temps sur la postérité pour être lu. On peut comprendre l’exaspération de Monsieur Djian face à l’excès de zèle de la Rimbaldie. Le public de Rimbaud peut certes se tromper mais Jean-Michel Djian aussi. La preuve, c’est qu’il place Mallarmé (p.120) parmi les ‘monstres de la littérature du XXe siècle’. Laissons les rimbaldolâtres commettre des contresens sur Rimbaud et relisons tranquillement Une Saison en enfer. La mode y perdra et la littérature y gagnera.

 MAMADOU ABDOULAYE LY

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

25 Réponses pour Contre la rimbaldie

MCourt dit: 21 août 2015 à 12 h 50 min

Rimbaldolatrie ou Rimbaldophilie?Voyez le commentaire de Claude-Henri Rocquet sur son blog Salon Littéraire ça et là. Je viens de tomber dessus par accident, grace au site de la Librairie Busser!
Bien à vous.
MC

Mamadou Abdoulaye LY dit: 13 août 2015 à 10 h 38 min

Bonjour,

Merci pour vos commentaires et surtout pour la citation d’Etiemble. Je vois que le sujet Rimbaud est sensible.
Monsieur Court, je suis heureux de vous retrouver mais je vous trouve assez laconique dans vos commentaires sur Rimbaud. Ne vous gênez pas. Je suis actuellement en résidence d’écriture en France. Je peux vous envoyer le manuscrit de l’ouvrage que je viens de finir sur Malraux et la poésie, si vous le souhaitez. Mais il me faudrait votre adresse email. Que lisez-vous ou qu’écrivez-vous ?

Attila dit: 12 août 2015 à 10 h 56 min

Zoon, dans une lettre datée de juin 1872 et adressée de Paris à son ami Ernest Delahaye, resté à Charleville, Rimbaud écrit : « Maintenant, c’est la nuit que je travaince (sic). De minuit à cinq heures du matin. Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du Lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. A trois heures du matin, la bougie pâlit ; tous les oiseaux crient à la fois dans les arbres ; c’est fini. Plus de travail. Il me fallait regarder les arbres, le ciel, saisi par cette heure indicible, première du matin. Je voyais les dortoirs du lycée, absolument sourds. Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards. – Je fumais une pipe-marteau, en crachant sur les tuiles, car c’était une mansarde, ma chambre. A cinq heures, je descendais à l’achat de quelque pain ; c’est l’heure. Les ouvriers sont en marche partout. C’est l’heure de se soûler chez les marchands de vin, pour moi. Je rentrais manger, et me couchais à sept heures du matin, quand le soleil faisait sortir les cloportes de dessous les tuiles. Le premier matin en été, et les soirs de décembre, voilà ce qui m’a ravi toujours ici. »

Zoon dit: 11 août 2015 à 16 h 52 min

Météorique ou météorologique, Zoon ? (Attila)

Saisonnière. Au fond, Rimbaud était un poète saisonnier. A ses heures.

Chaloux dit: 10 août 2015 à 10 h 38 min

Sur Rimbaud, je conseillerais plutôt « Un Ardennais Nommé Rimbaud » de Yanny Hureaux La Nuée Bleue/ L’Ardennais.

Chaloux dit: 10 août 2015 à 10 h 23 min

Je me suis toujours demandé si Rimbaud n’était pas avant tout un bourgeois de Charleville humilié par son absence de fortune et portant ses voyages comme un masque.

Zoon dit: 9 août 2015 à 18 h 54 min

Relisant  » A quatre heures du matin, l’été « , cité par Attila, j’étais à nouveau conscient de ce que la poésie de Rimbaud a de météorique, quand elle atteint ces sommets. Il est impossible de rendre compte de cette magie, on y est sensible ou pas, c’est tout. Son secret s’en est en allé à jamais avec le magicien. Le reste, en effet, est rimbolâtrie, entassement de gloses et de recherches érudites qui ne nous font pas avancer d’un pouce dans la compréhension des textes, traces lumineuses, traces singulières d’un bref passage parmi les hommes.

versus dit: 6 août 2015 à 20 h 35 min

ce serait bien le diable si
« ce diable d’homme n’y
surgissait, incantation
rituelle, à propos
de tout et de
n’importe
quoi. »
Etiemble.
Il faut signaler au passage le très passionnant livre publié par Claude Jeancolas intitulé Rimbaud après Rimbaud chez Textuel en 2004.
Les textes cités par moi en sont des extraits.

Il est frappant d’y lire ( car je n’ ai pas lu ce livre de Djian)les textes de chansons anglo-saxonnes et française sur Rimbaud.De Dylan à Gainsbourg en passant par Patty Smith avec son Dream of Rimbaud ( 1974), on a la construction populaire de la révolution éthérée promise par Etiemble.
Me semble plus intéresante la fiction de Dominique Noguez qui fait vivre Rimbaud reçu à l’ académie française.
Il s’ agit là peut-être d’ un meilleur  » trips » que l’ adoration et la louange de son  » silence » d’ après la poésie auquel n’ auront malheureusement pas échappés certains poètes contemporains et non des moindres.

versus dit: 6 août 2015 à 10 h 55 min

Quelqu’ un demandait ci-dessous, des nouvelles d’ Etiemble à propos de la ribambelle du mythe Rimbaud, voici sa réponse :

René ÉTIEMBLE

Rimbaud
l’écrivain,
lui, mérite mieux
que sa fable, son
mythe, sa religion. [… ]

Cent ans après sa naissance et sa
mort (peu s’en faut simultanées) à la
littérature, Rimbaud continue à déranger
tout le monde et même à déranger certains
esprits que l’on croyait solides. Voilà vingt ans,
j’avais cru pouvoir diagnostiquer que sa légende
et sa religion semblaient en perte de vitesse. De fait,
les signes ne manquaient pas.[…]
Pourtant, les barricades de 68 ont redonné quelque crédit à la
légende. Bien que Rimbaud ne se soit jamais battu avec les
communards, on le prit alors de nouveau pour ce qu’il fut en
effet un très bref moment : un chantre de la Commune, un
révolté qui se crut révolutionnaire. De sorte, hélas, que,
malgré les espoirs que je formais voilà vingt ans,
Rimbaud continue déjouer ce rôle paralittéraire
et parareligieux que nous lui connaissons
depuis tantôt un siècle. Ouvrez n’importe
quel journal, ou le premier bouquin
qui vous tombe sous la main:
ce serait bien le diable si
ce diable d’homme n’y
surgissait, incantation
rituelle, à propos
de tout et de
n’importe
quoi. »
1984

versus dit: 6 août 2015 à 10 h 45 min

Les débuts de la lâtrie?

JULES LAFORGUE

 » Rimbaud fleur hâtive et absolue
sans avant ni après -Jamais de strophes, de facture, de rimes – Tout est dans la richesse inouïe du pouvoir de confession, et l’ népuisable imprévu des images toujours adéquates. Dans ce sens il est le seul
isomètre de Baudelaire.
Ce n’ est qu’à la 3e lecture qu’on se dit: tiens, mais ce sont des quatrains quelconques, des rimes platement alternées, les rimes ne sont ni riches ni pauvres — nul effet de césures — nulle combinaison de féminines et de masculines.
le genre somnambule — divagation d’un cœur magnétisé par la paresse, l’été, l’ennui, une digestion copieuse.
On peut hardiment l’avouer.
Une poésie n’est pas un sentiment que l’on communique
tel que conçu avant la plume – Avouons le petit bonheur de la rime, et les déviations occasionnées par les trouvailles, la symphonie imprévue vient escorter le motif.
Tout comme un peintre est amené là – à ce gris perle à propos de bottes, à ce gris perle à propos de bottes, à ce géranium sans nécessité, de l’humeur de la mise en œuvre de son motif…
Tel le musicien avec ses harmonies qui ont l’air parasites. »
1891

Attila dit: 5 août 2015 à 10 h 30 min

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue:

Rêveur, j’en sentirai la fraicheur à mes pieds:
Je laisserai le vent baigner ma tête nue…

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…
Mais un amour immense entrera dans mon âme:
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature,- heureux comme avec une femme !

20 avril 1870

_____________

La femme, c’était juste pour la rime ?

Bloom dit: 4 août 2015 à 12 h 49 min

En anglais, for a change

Promontory

Golden dawn and shivering evening find our brig lying by opposite
this villa and its dependencies which form a promontory
as extensive as Epirus and the Peloponnesus,
or as the large island of Japan, or as Arabia!
Fanes lighted up by the return of the _theories_;
prodigious views of a modern coast’s defenses;
dunes illustrated with flaming flowers and bacchanalia;
grand canals of Carthage and Embankments of a dubious Venice;
Etnas languidly erupting, and crevasses of flowers and of glacier waters;
washhouses surrounded by German poplars;
strange parks with slopes bowing down the heads of the Tree of Japan;
and circular facades of the « Grands » and the « Royals » of Scarborough and of Brooklyn;
and their railways flank, cut through, and overhang this hotel whose plan
was selected in the history of the most elegant and the most colossal edifices
of Italy, America, and Asia, and whose windows and terraces,
at the moment full of expensive illumination, drinks and breezes,
are open to the fancy of the travelers and the nobles who,–
during the day allow all the tarantellas of the coast,–
and even the ritornellos of the illustrious valleys of art,
to decorate most wonderfully the facades of Promontory Palace.

-Illuminations

Attila dit: 4 août 2015 à 11 h 58 min

Un autre poème alors, Ueda ?

AUBES

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall* blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnu la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de laurier, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

*Wasserfall : mot allemand signifiant « cascade », « chute d’eau ».

Court, dit: 3 août 2015 à 21 h 07 min

Mais que dit-il d’Etiemble, qui fut lui aussi un immense entrepreneur de démolitions, et de lectures infondées, avec une verve parfaitement jubilatoire?
Bien à vous, et heureux de vous relire.
MCourt

Ueda dit: 2 août 2015 à 15 h 03 min

Attila dit: 2 août 2015 à 14 h 00 min
« relisons tranquillement Une Saison en enfer. »

« A quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore, etc »

Ce poème est étonnamment médiocre.

Des sous, Birou! dit: 2 août 2015 à 14 h 25 min

Mais sans ajouter de l’ eau à votre moulin, pensons aussi aux prières pour André Breton, cette nouvelle bretonolâtrie.
Il est même question d’organiser un lieu de pèlerinage bretonnant à St. Cirq Lapopie dans le Lot, là même où récemment notre Président s’ adressa au monde de la politique.

Attila dit: 2 août 2015 à 14 h 00 min

« relisons tranquillement Une Saison en enfer. »

A quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore,
Sous les bosquets l’aube s’évapore
L’odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.

Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

Ueda dit: 2 août 2015 à 13 h 30 min

C’est un chouia ridicule, ce contempteur de la Rimbaldolâtrie y va lui-même de ses productions radiophoniques et de ses commentaires sur France Culture.

S’il avait été conséquent, il se serait tu, plutôt que d’ajouter son joli filet de voix au choeur immense qui l’a précédé et qui le suivra.

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