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La République Des Livres par Pierre Assouline

Jean Bastaire, chrétien catholique et socialiste libertaire

Par PATRICK KECHICHIAN

La mort de Jean Bastaire, le 24 août à l’âge de 86 ans, à Meylan près de Grenoble où il habitait depuis le début des années cinquante, n’a guère fait de bruit. Pas une ligne, par exemple, dans Le Monde, journal auquel il lui arriva de collaborer et qu’il lisait fidèlement. Et pourtant, il tomberait bien mal, ici, le vieux et désolant poncif : sa mort fut aussi discrète que sa vie… Discret, pudique, il l’était certes pour lui-même, mais pas du tout dans ses convictions, dans ses combats : il tenait essentiellement à se faire entendre… Ses indignations étaient à l’image de celles de Charles Péguy auquel il consacra tant d’ouvrages (une dizaine), d’énergie, d’abnégation, notamment à la tête de l’Amitié qui porte son nom. Mais il n’y avait rien de passéiste ou d’irréfléchi dans cette passion qu’il conjuguait au présent, conformément à la leçon du gérant des Cahiers de la quinzaine.

Indigné, Bastaire l’était, comme Péguy, au titre de sa foi chrétienne. Et aussi de cette autre conviction nullement contradictoire, laïque et citoyenne celle-là, dans laquelle il avait été éduqué. L’antériorité de la République, de ce monde que Péguy nommait « inchrétien », demeurait un élément central de sa vocation – et pas seulement comme la vague nostalgie d’un temps révolu. « Péguy m’a accompagné toute la vie et permis de devenir le chrétien catholique socialiste libertaire que je suis toujours », affirmait-il il y a deux ans dans un entretien accordé à Pauline Bruley dans le Bulletin de l’Amitié (octobre-décembre 2011). Il soulignait, parlant aussi pour lui-même, qu’

« il ne faut absolument pas déconnecter la vie intérieure de Péguy de sa vie active dans la cité. Il ne faut surtout pas séparer chez lui la poésie de la prose. La même mystique s’y exprime, celle du charnel enfantant le spirituel. Car lorsqu’il oppose précisément dans Notre jeunesse mystique et politique, ce n’est pas la politique qu’il rejette, mais la politique vidée de toute mystique, à commencer par celle de la cité ».

Avec son sourire et son béret, avec son inusable machine à écrire à ruban, il était, dans sa personne même, un représentant de l’ancienne classe des instituteurs, loin des aristocraties universitaires ou académiques. Quant à l’Eglise, il n’y entra pas au son des grandes orgues, ne concevant pas la foi comme un signe de reconnaissance ou d’identité sociales. Lorsqu’elle s’installa en lui au début de l’âge adulte, elle devint aussitôt, et demeura, un mode d’être, de penser, d’agir, de se donner – et pas seulement du bout des doigts, mais corps et âme. « Nous sommes les disciples les uns des autres et, à travers les uns et les autres, les disciples de l’Amour », écrivait-il dans Passage par l’abîme (Arfuyen, 1998).

Depuis sa conversion, Jean Bastaire revendiquait donc hautement, avec une voix claire, la foi chrétienne, inséparable de son appartenance à l’Eglise catholique. Celle-ci pouvait être parfois critique, agacée, elle demeurait toujours rigoureusement fidèle. L’Eglise n’est pas un parti, avec des tendances, des courants, mais une harmonie invisible de sensibilités. Sa pluralité n’a de sens qu’en référence à l’unité qui est à la fois sa raison d’être et son horizon. Ainsi, Jean travailla longtemps pour la revue Esprit fondée par Emmanuel Mounier, directement inspiré de Péguy, rejoignant, « dans la lignée de la révolution de 1848 », cette « minorité catholique qui rêvait avec Lacordaire d’un Christ ouvrier dressé sur les barricades aux côtés des insurgés ».

C’est au cœur même de cette foi et de cette appartenance que Jean Bastaire mena le grand combat de sa vie, en faveur de l’écologie. Ce combat il ne pouvait le concevoir qu’intégralement chrétien et plus que cela : mystique. Hélène, son épouse, médecin, morte en 1992, l’avait initié à cette cause, puis accompagné. Il lui consacrera un émouvant tombeau, La Gloire de Sophie (Salvator, 2000). Son union avec Hélène dura au-delà même de la mort, puisqu’il tint essentiellement à signer de leurs deux noms tous les livres qu’il publia – et ils sont nombreux, non répétitifs – autour de ces questions. « L’homme est ministre de l’univers remis entre ses mains. Il a charge de le gérer afin que l’univers engendre le fruit dont il est porteur pour l’éternité des siècles. » (Pâque de l’univers, Arfuyen, 2010). Cette haute vision de la Création – avec, mais aussi sans majuscule – il en avait tiré la substance et la justification de toutes ses lectures, de la Bible aux Pères de l’Eglise, de saint François d’Assise à Paul Claudel. Des écrits de ce dernier, qu’il chérissait autant que Péguy, il tira une belle anthologie (Conversations écologiques, Le Temps qu’il fait, 2000). « Loin de toute émotion romantique ou de toute fusion panthéiste, il s’agit d’établir un concert de louanges entre des êtres vivants dont chacun a un rôle à tenir, si minime soit-il », écrit-il dans sa préface.

Mais l’écologie, autant qu’une mystique, était aussi une lutte, âpre parfois… Ainsi lorsqu’il interpella les autorités franciscaines – sans être vraiment entendu – pour la promotion d’un Nouveau franciscanisme (Parole et Silence, 2005). Dans son esprit, il s’agissait moins de christianiser l’écologie que de rendre le christianisme à sa vocation essentielle, c’est-à-dire écologique. Et dans ce but, les disciples actuels du Petit Pauvre d’Assise avaient un devoir impératif…

Je veux insister pour terminer sur une autre figure, plus secrète et douloureuse, de Jean Bastaire : celle de l’écrivain et du poète. En 1980, chez José Corti, il publia une tragédie en cinq actes, Madame de Clèves, d’après le roman de Madame de La Fayette, dédiée au cinéaste Robert Bresson, qui fut son ami (une correspondance attend de paraître…) et son maître de « rigueur ». Cette peinture très éloquente d’une « âme déchirée », datant des années soixante, manifeste ou préfigure les propres tourments de Jean. Plus tard, dans plusieurs livres, dont l’un que j’ai déjà cité, Passage par l’abîme, il en fera l’aveu et témoignera du combat intérieur qu’il dût mener, en diverses périodes de sa vie. A cet égard, il faut lire son « autobiographie spirituelle », L’Apprentissage de l’aube (Cerf, 1996) et surtout ses admirables Psaumes de la nuit et de l’aurore (Arfuyen 1996). Dans ce dernier livre, avec une audace parfaitement assumée, il fait parler Jésus répondant à l’angoisse et à la plainte de celui qui l’implore, tenté par le désespoir. Jean décrit en ces termes, avec le velouté si particulier de sa voix, l’économie bien tempérée de ses mots, le dialogue qui s’instaure…

« Jésus et moi, nous avons psalmodié ensemble une querelle intarissable. Je ne me révoltais pas contre lui. Je ne doutais pas qu’il m’aimât, mais je voulais comprendre pourquoi il avait besoin que je sois aussi détestable. Je savais qu’il me délivrerait, mais j’entrais à reculons dans les voies de cette libération.

« La musique de l’amour balançait nos répliques. Jésus ne me faisait grâce d’aucune grâce, et j’étais d’une insolence enfantine à les requérir. Je le pressais de reproches en m’accablant de remords. Une tendresse folle ravageait le désastre dont il ne restait plus que des lambeaux d’aube. »

PATRICK KECHICHIAN

(Photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

14 Réponses pour Jean Bastaire, chrétien catholique et socialiste libertaire

Annelise Roux dit: 20 septembre 2013 à 15 h 45 min

Tombée par hasard sur le billet. Merci Patrick Kéchichian. Ah, Jean Bastaire. Tant de douceur, de lumière vive, une totale absence de mièvrerie en effet dans cette voix. L’aspect énigmatique des spiritualités inspirées, toujours. Irréductible, et qui va bien sans doute avec la littérature. Dommage que la foi chrétienne, catholique, soit rapportée si facilement à de vieux embaumés réactionnaires. Elle – et le personnage du Christ, évidemment – tellement plus du côté du mystère, du pragmatisme et de la subversion! Vous en connaissez beaucoup, des semblables au petit Saint d’Assisi peint par Giotto sur la paroi de la Basilique, prêchant aux oies et aux canards becs bées? A part les Idiots & autres épileptiques de Michon bavant et s’égaillant n’importe comment à la traîne de l’Abbé Bandy, je ne vois pas.

MCourt dit: 19 septembre 2013 à 19 h 46 min

Bel hommage à une pensée que je connais mal, mais Arfuyen y pourvoira. Il est exact que le Cantique des Créatures peut se lire de manière écologique avant l’heure, de quoi donner à moudre aux héritiers de Chesterton.
Bien à vous
A un autre jour sur Hello?
MCourt

Leo Bloom Pold dit: 19 septembre 2013 à 18 h 41 min

M. Jean Bastaire semble avoir réalisé une synthèse assez singulière. Péguy, bien que dreyfusard, très peu pour moi; en revanche, Claudel, pour l’ouverture à l’Orient-Extrême et le souffle épique et l’intensité de la croyance, je comprends.

« L’homme est ministre de l’univers remis entre ses mains. Il a charge de le gérer afin que l’univers engendre le fruit dont il est porteur pour l’éternité des siècles. » La forme est puissamment marquée au coin du christianisme, mais le fond est universel.

Jacques Barozzi dit: 19 septembre 2013 à 9 h 51 min

Mais Jean Bastaire ne remettait pas en cause la séparation de l’Eglise et de l’Etat je suppose ?

« Elle donne, par exemple, celle d’accueillir l’athée et l’égaré avec douceur et générosité. Et pas seulement pour le convaincre de son erreur… »

Pas nécessairement et le contraire est tout aussi possible : l’athée accueillant tous les divers croyants avec douceur et générosité.

kechichian dit: 19 septembre 2013 à 9 h 37 min

Réponse à Ms Mark et de Quercy, ce dernier me demandant un éclairage.
En fait je ne suis pas certain de bien comprendre la question… La France de gauche « jouissive »? Je n’avais pas remarqué, mais c’est peut-être par manque d’attention; de plus, je comprends mal cet adjectif…
La foi chrétienne et catholique (et je pense que le regretté Jean Bastaire serait d’accord sur ce point avec moi) donne une liberté infiniment plus grande, plus large, plus longue, plus profonde, que l’athéisme, et pas seulement à l’intelligence mais à la totalité de l’être. Elle donne, par exemple, celle d’accueillir l’athée et l’égaré avec douceur et générosité. Et pas seulement pour le convaincre de son erreur…

P. de Quercy dit: 18 septembre 2013 à 12 h 51 min

Jouissive, certes,mais petitement aurai-je dû préciser, style coïtus interruptus. Ce qui indique bien ce que la gauche dite athée emprunte jusqu’à la caricature des principes et comportements chrétiens.
Être athée ne garanti rien en matière de liberté que l’on gagne à pratiquer sans cesse, à évaluer sans faiblir.
Un Jean Bastaire était un homme intellectuellement libre, du moins je le crois.
Mais Patrick Kéchichian pourrait peut-être nous éclairer à ce sujet?

Mark dit: 18 septembre 2013 à 9 h 29 min

@Quercy : Bien d’accord avec vous : la France de gauche est jouissive (ce qui signifie en français qu’elle procure un vif plaisir, qu’elle réjouit). Quant à la courte vue, on peut être athée et travailler sans désemparer sur l’innovation, l’avenir, le temps long et l’anticipation. L’athée véritable est même le mieux placé pour le faire, puisqu’il est, par définition, parfaitement libre, intellectuellement.

P. de Quercy dit: 17 septembre 2013 à 23 h 30 min

Bel hommage en notre époque à ce personnage chrétien et profondément républicain – le chrétien est un drôle de type qui désormais détonne dans une « France de gauche » jouissive, à courte vue.
Beau portrait du  » résistant » d’ un nouveau type en ces temps de guerres larvées et de palinodies démocratiques.

Merci et bravo Monsieur Kéchichian.

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