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La République des livres
N° 6 Jean Racine n’a jamais porté de chaussures

N° 6 Jean Racine n’a jamais porté de chaussures

Par Jacques Drillon

L’hostilité que nourrissait Jules Renard à l’égard des commentaires, des explications, des « morales », au sens des fables de La Fontaine, et qui confine parfois à la phobie. Ainsi, il écrit dans son Journal : « Il se fait un sang d’encre. » Sans un mot de plus, ni avant ni après. On pourrait croire à première lecture qu’il vient d’inventer cette métaphore, aujourd’hui banale. Pas du tout : elle date du Moyen Âge, figure dans le premier dictionnaire de l’Académie et n’a pas cessé d’être reprise depuis. Ce qu’il force le lecteur à comprendre, semble-t-il : d’une encre il fait son sang. Autrement dit : il vit pour écrire.

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Les obsolètes : le Viandox brûlant, en hiver.

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Les Vêpres de Monteverdi, données pour la première fois en 1610, et qui n’ont été exécutées de nouveau qu’en 1951.

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Toute vérité n’est pas bonne à tout faire.

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Haydn rêvant qu’il assiste à une représentation des Noces de Figaro de Mozart. Et, le lendemain, ravi de pouvoir raconter son rêve à tout le monde.

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En vieillissant.
« Tout se ramollit, tout s’affaisse », dit-elle.
« Tout se ralentit, tout se bouche », ajoute-t-il.

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Les belles étymologies.
« Mot » vient de muttum, son émis. Un son qui ne veut rien dire, un mu, un bourdonnement de mouche, presque muet, qui en sont les dérivés. Autrefois, pour intimer l’ordre de se taire, on disait : « Mot ! » Aujourd’hui, on dit : « Motus ! »

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La manière abrupte dont Racine commence une tragédie. Huit premières phrases :
« Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène » (Phèdre)
« Arrêtons un moment » (Bérénice)
« On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport » (Mithridate)
« Quoi ! tandis que Néron s’abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil ? » (Britannicus)
« Viens, suis-moi » (Bajazet).
Le spectateur est pris dans un mouvement qui a commencé bien avant le début, saute dans le train en marche. Noter la dilection de Racine pour un premier vers qui est une réponse à une question, prononcée ou imaginaire, mais posée avant le lever du rideau :
« Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel » (Athalie)
« Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle » (Andromaque)
« Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille » (Iphigénie).
C’est ce que Péguy appelle l’« attaque en falaise ».

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Le distingo.
Municipal / communal. Apparemment aucune différence, sinon le nombre de syllabes. On décèle pourtant une nuance si l’on songe que la municipalité désigne l’ensemble des élus et des services, tandis que la commune désigne la ville, entité administrative et géographique. Les dérivés sont moins distincts.

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Autrefois, les sacs, les bêtes sacs en plastique, avaient des anses ou une poignée au milieu :

 Aujourd’hui les anses sont sur le côté :

En sorte que si l’on glisse un objet large (du type Un amour de Swann, dans l’édition Gallimard de 2013, « ornée » par Alechinsky, qui ne s’est pas foulé, soit dit par parenthèse, 32cm x 25 cm, 198 pages imprimées sur papier Tintoretto Neve par Graphicom à Vérone, 39 €, je dis ça c’est un exemple), on n’arrive pas à joindre les deux anses dans une seule main.

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« Prendre garde à » : il faut le faire ; « prendre garde de » : il ne faut pas le faire.

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Les 80 milliards d’êtres humains sur la terre, depuis qu’il y en a.

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Le mal dominant.

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Le pianiste Hubert Giesen, à court de superlatifs, disant à Alfred Cortot : « Vous êtes… vous êtes, vous êtes le Hitler du piano ! » Giesen avait été l’accompagnateur d’Adolf Busch, Yehudi Menuhin, Herman Prey, Dietrich Fischer-Dieskau, Ernst Haefliger, Fritz Wunderlich… Cortot, tout gonflé d’importance, note le mot dans son Journal.

*

Les chaussures, accessoire qui détonne toujours, semble rapporté, étranger à celui qui les porte et qui a oublié qu’il les portait : chez les amoureux enlacés, les déprimés en pleurs, les morts sur leur lit… Si vous devez vous pendre, retirez-les, vous aurez l’air moins emprunté.
Et vos chaussettes aussi, tant qu’à faire.

j.drillon@orange.fr
(Tous les vendredis)

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Les deuxième et troisième séries (Papiers recollés, Papiers découpés) feront l’objet d’une publication en volume et ne sont plus en ligne. La première (Papiers décollés) a été publiée sous le titre Les fausses dents de Berlusconi (Grasset, 2014).

Cette entrée a été publiée dans Les petits papiers de Jacques Drillon.

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commentaires

4 Réponses pour N° 6 Jean Racine n’a jamais porté de chaussures

Janssen J-J dit: à

ou plutôt l’une abritait un pied bot, d’où la claudicabilité de la métrique carrée à la Racine

Marie Sasseur dit: à

« l’attaque en falaise  » pour résumer la tragédie selon Jean Racine est une image , qui parle bien; elle suppose un pre-requis sur des textes classiques de la tragédie.
Elle est peut-etre compréhensible par opposition à Corneille.
La logique de Port Royal qui amène à preferer la face Nord en direct aux agréments confortables du sentier de grande randonnée pour touristes, de l’autre.

Marie Sasseur dit: à

Autrefois les sacs plastiques avaient des poignées , aujourd’hui ils ont des anses, et consolident le 7ème continent, Mr Drillon.
Dans un format plus courant,presque du A4, 211mmX276mm, on trouve encore en librairie, deja plastifiés, les dessins d’un qui ne s’est pas foulé non plus: les gribouillages de Marcel Proust himself, dans ses paperoles. voir l’oeil de Proust/Sollers/Stock.

(Bonsoir Mr Ezine vous m’aviez bien fait rire, à plusieurs occasions)

Jean-Louis Ezine dit: à

Tout se tient. C’est sans doute parce qu’il n’a jamais porté de chaussures que Racine présentait une métrique claudicante et béquillait ses vers au moyen de l’adverbe d’affirmation « oui »…
Ces petits papiers en disent plus que bien des grands !

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