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La République Des Livres par Pierre Assouline

La merveilleuse défaite d’Albert Cohen

Par Albert Bensoussan

albert.bensoussan2016 (1)Chez Albert Cohen et dans toute son œuvre, l’idée de la disparition, de la fin du monde, de la mort – pour lui et ses « frères humains » – est très ancienne. Ce natif de Corfou, qui a connu l’exil, à Marseille où ses parents avaient trouvé refuge en 1900, et à un âge si tendre – cinq ans –, cet enfant nomade qui deviendra un adulte sédentaire, a toujours eu sous les yeux et sa vie durant l’image d’un monde instable, périssable, en voie de décomposition. Alors que l’Europe, et principalement la France, connaissent aujourd’hui la terrifiante angoisse du terrorisme le plus insensé, appelons-en à Albert Cohen et à sa sagesse. Et entendons-le dans la « Radioscopie » de Jacques Chancel, le 28 février 1978.

Il y déclare d’emblée avoir eu, dès l’âge de huit ans, la vision de sa mort, mais comme il était encore enfant, sa disparition s’organisait en représentation naïve : « Je me vois ayant devant moi la planche » ⎯ voilà pour l’enterrement⎯, prêt à gagner « la vallée des épouvantements », se préparant, donc, à l’agonie, mais, après ? Il dit qu’il aurait alors rédigé « un petit testament », recommandant qu’on introduise son corps « dans une petite cabane, une petite loge, au cimetière, mais… avec un téléphone », car s’il se voit, certes, mort, il ne reste pas inactif, il est comme un corps cataleptique en espoir de réveil. Et sa mort ainsi mise en scène ressortit encore au jeu d’enfant. Mais deux ans plus tard, il connaîtra ce traumatisme de l’insulte à Marseille : un camelot le reconnaît comme juif et l’insulte publiquement : « Toi, tu es un sale youpin » (O vous frères humains, 38), puis le somme de disparaître.

Albert Cohen en tirera deux leçons ou deux attitudes : d’une part, le rejet de la force chez l’homme, d’autre part, cet amour pour les hommes qu’il nomme la « tendresse de pitié ». Toute sa vie en sera ainsi déterminée, celle du fonctionnaire international à Genève se battant pour aider à vivre les réfugiés de l’Europe déchirée ou décomposée et leur obtenir des papiers en règle ⎯ ces fameux papiers qui hantent la conscience tourmentée d’un Mangeclous ⎯, celle de l’écrivain, enfin, qui vantera chez ses personnages comme vertu suprême la douceur pacifique ⎯ dont le modèle se trouvera chez le plus petit des cinq Valeureux, Salomon. « J’ai horreur de la force…, le pouvoir de nuire… le pouvoir de tuer », dit Cohen dans cette « Radioscopie » de 1978. Et nous nous rappelons ce haletant réquisitoire contre l’humanité descendant de Caïn :

« Voyez-les en leurs guerres se tuer les uns les autres depuis des siècles, se tuer abondamment malgré leur loi d’amour du prochain… Voyez-les, ces singes rusés, voyez-les depuis des siècles avec successivement leurs flèches, leurs haches, leurs francisques, leurs lances, leurs piques, leurs hallebardes, leurs arbalètes, leurs javelots, leurs framées, leurs masses d’armes, leurs marteaux d’armes, leurs nobles épées, les petits salauds, leurs arquebuses, leurs mousquets, leurs fusils, leurs baïonnettes troueuses de ventre, leurs canons, leurs mitrailleuses, chéries de leur odieuse progéniture inutilement gavée de vitamines, leurs torpilles, leurs bombes à billes, leurs bombes au napalm, leurs gaz innervants, leurs chères bombes thermonucléaires, leurs vénérées bombes super-sales au cobalt, leurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins à tête multiple, leurs fusées intercontinentales à charges mégatonniques, leurs missiles sol-sol et sol-air et mer-sol et bientôt lune-terre et, délice et fierté, leurs missiles anti-missiles à tête chercheuse. Telle est leur voie, telle leur folie » (Ô vous, frères humains, 27-28).

N’est-ce pas toute notre histoire en raccourci, avec un catalogue progressif et exhaustif de machines à mort ? Dès lors, la seule loi défendable, face à cette humanité de singes dressés ⎯ plus tard, il parlera des babouins et de ces « babouineries » par quoi il désigne le vulgaire coït, l’acte d’amour charnel dont il se fera, d’un bout à l’autre de Belle du Seigneur, le contempteur ⎯, est la « loi d’anti-nature » qui aurait été promulguée, selon lui, par Moïse, loi fondée sur cette particularité humaine, cette « monstruosité », cette impossibilité morale : l’amour du prochain. Et, dans une belle et conséquente logique, s’apercevant que l’amour du prochain, par son abstraction même, est une mystification ⎯ vaine parole, inutile visée ⎯, il découvre que le seul sentiment rédempteur de la noirceur du monde est ce qu’il appelle « la tendresse de pitié ».

Sans contredire en rien la puissance comique de ses personnages ⎯ si proches de ce Charlot qu’il exalta en ses premiers écrits [« Mort de Charlot », Nouvelle Revue Française, juin 1923] ⎯, Albert Cohen est un écrivain tragique. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir dans son œuvre la place du suicide : Solal se donne la mort à la fin de son premier roman, Solal [« Il se décida, leva le bras et un sourire affreux se dessina sur ses lèvres de belle fleur . Son regard était rebelle. Le soleil qui brillait sur le poignard haut levé coula, pénétra d’un seul jet dans la poitrine », Solal, 336], et, derechef, Solal se suicide encore à la fin de Belle du Seigneur [« Elle posa le verre sur la table de chevet. Il le prit, regarda les paillettes au fond de l’eau. Là était son immobilité… Il but d’un trait, s’arrêta. Le meilleur restait au fond, il fallait tout boire. Il agita le verre, le porta à ses lèvres, but les paillettes du fond, son immobilité. Il posa le verre, se coucha… », Belle du Seigneur, Pléiade, 997]. En fait, Solal se suicide trois fois [« C’était la nuit. La chambre était froide et noire. Un gros cordon pendait près des rideaux. Il l’arracha et fit un nœud coulant. Il hésita », Solal, 302]

Mais meurt-il vraiment ? meurt-on jamais ? Adrienne se jette sous un train pour l’amour de Sol ; Ariane se suicide aussi pour l’amour de l’amour et pour l’amour de Solal ; il n’est pas jusqu’à ce grotesque Adrien Deume qui ne se suicide aussi… et, grotesquement, se manque ; Mangeclous lui-même veut mourir tant sa misère est insupportable, et plus encore l’affligeant spectacle de l’humanité en marche, mais, agissant en clown triste, il n’a sous la main, en guise de poison, que du bicarbonate de soude, qui laisse un « affreux goût ingrat et médicinal dans la bouche » (Les Valeureux, 12), il n’en faut pas plus pour le dissuader et le voilà finalement résigné « à survivre, tout au moins provisoirement » (13).

Quant à ses compagnons ⎯ les Valeureux ⎯, Salomon et Saltiel tombent sous les balles arabes en Palestine. Que de malheurs, que de douleurs dans une œuvre souvent encensée par sa truculence et son comique ! On a, par ailleurs et surtout, exalté l’amour dans l’œuvre d’Albert Cohen, l’amour fou, l’amour dramatique, le déchirement du couple après la découverte de l’impossibilité d’un amour qui serait « chimiquement pur ». Mais aussi fort et majeur dans cette œuvre, il y a aussi cet élément de la tragédie : la peur.

La peur juive, d’abord, car Albert Cohen parle avant tout de ce qu’il connaît le mieux, la peur des Juifs, l’assaut antijuif (le journal qui porte ce titre-là, l’apéritif de ce nom-là – « Et un Anti-juif, un ! » – …, que de motifs d’indignation dans une écriture qui sait être aussi document !), la meute haineuse, ces « corbeaux au regard antisémite », la persécution, qu’il a senti monter, puis dont il a constaté amèrement la catastrophique mise en marche, le fascisme, le nazisme, la Shoah, et puis Israël et l’établissement d’un « ghetto nuovo », peut-être pire encore, dans cette terre qu’il aime et, curieusement, rejette en l’appelant la « Pollakstine » (Solal, 307), moins sans doute parce que l’État juif fut l’œuvre de ces idéologues-bâtisseurs polonais et russes, que parce qu’inconsciemment, peut-être, il l’a toujours vue comme une sorte de ghetto de Varsovie en attente d’embrasement. Mais cette peur, cette mort promise, ce destin tragique, Albert Cohen, et c’est en cela qu’il est grand, en fait l’étalon de la condition humaine, donnant ainsi une portée universelle à son univers pourtant ramené à une poignée de « Valeureux » crasseux et misérables, à l’égal de la piètre et pitoyable humanité de Kafka ⎯ autre romancier comique, au demeurant (ou tragique, c’est selon).

Dans la « Radioscopie » postérieure accordée à Jacques Chancel en mars 1980, Albert Cohen déclare catégoriquement : « Il n’y aura pas de 3ème millénaire ». Certes, on peut penser que cet homme de quatre-vingt-cinq ans, qui sentait sa mort prochaine (il devait décéder en 1981), jetait un regard désespéré sur le futur. Il n’avait plus d’avenir, et s’imaginait désormais, non plus dans la petite cabane funèbre de son enfance, mais en ce corps de pantin, « impliable sous terre », qu’il allait devenir quelques années plus tard. Mais cette phrase terrible ⎯ ce mot impliable qui l’amusait et qu’il savourait devant le micro de la radio ⎯ ne comporte pas de pronostic personnel. Elle veut avoir une résonance plus large. Le vieil homme, sage et désabusé, qui n’ignorait pas qu’à la Renaissance le terme desengaño, mis en circulation par l’illustre penseur espagnol Baltasar Gracián, parle ici aux hommes de demain et les met en garde : ce monde en a tant vu au XXème siècle qu’il n’imagine pas que, les choses continuant d’être cette catastrophe en marche et suivant la même déroute, le siècle à venir puisse arriver à terme. Quoique, prudemment, il n’annonce pas la fin du monde pour ce XXIème siècle, mais seulement pour notre 3ème millénaire, ce qui nous laisse encore quelque marge…

Albert Cohen (1895-1981), écrivain suisse d'expression française. Novembre 1968.     LIP-31437-004 Roger-Viollet/AFP

Albert Cohen (1895-1981), écrivain suisse d’expression française. Novembre 1968. LIP-31437-004
Roger-Viollet/AFP

Mais si le talent de Cohen se limitait à la pensée, ou disons à l’idéologie, ce serait singulièrement réducteur. Les concepts de « loi d’anti-nature », de « tendresse de pitié », d’ « amour chimiquement pur », ou « d’horreur de la force » ne franchissent guère les barrières d’une ⎯ relative ⎯ banalité. L’œuvre d’Albert Cohen est plus qu’un contenu, un contenant, une verve, un langage, une truculence (au sens espagnol de chose effroyable, truculencia) de mots qui ont fait de chaque page de ses livres une merveille d’originalité et de saveur. Ainsi, pour revenir sur son obsession : le destin juif, et sa douleur  quotidienne, l’État d’Israël, il laisse à Mangeclous, son clown triste (malgré les apparences) le soin de préciser sa pensée :

« Mangeclous m’a dit, en se tenant la barbe d’un air de compétence, que, dans cet État Juif, il n’y aurait bientôt plus de Juifs à force d’être heureux et normaux ! Car, d’après lui, le bonheur rend stupide et sans génie de cœur ! À quoi je lui ai répliqué que le destin de notre peuple étant d’avoir des Tribulations, Traverses et Malencontres de génération en génération, nous en aurons sûrement aussi dans notre État Juif et, par conséquent, tout ira bien, sans danger de bonheur ni péril de sécurité, et ne te fais pas de soucis, cher Mangeclous, nous resterons Juifs même en terre d’Israël, et sache que si l’Éternel nous favorise de désagréments et d’ennemis deux ou trois fois par siècle, c’est justement pour nous maintenir en bonne forme israélite ! » (Les Valeureux, 296).

Comment qualifier ce ton ? Comment oser le faire ? Amertume ou dérision ? Révolte ou tristesse ? Et ces trois mots en milieu de diatribe, « Tribulations, Traverses et Malencontres », emphatisés par une triple majuscule, douloureuse trinité pesant sur la nuque roide de la « race milliardaire » (ainsi qu’il tourne en dérision le préjugé antsémite : Les Juifs sont tous riches, tous milliardaires…), ne s’inscrivent-ils pas dans l’héritage rabelaisien qui, on ne le dira jamais assez, est à la source de cette écriture ? Avec, comme chez l’illustre représentant de la médecine par le rire, dans la gorge secouée d’éclats, une grande sagesse de désabusement.

Comment s’étonner, dès lors, que ce désabusement débouche, sur le tard, sur un profond pessimisme ? Des écrits antérieurs à la 2nde Guerre mondiale ⎯ Solal et Mangeclous, avec toutes les clowneries que l’on sait ⎯ à la gravité des livres qui ont suivi, Les Valeureux et Belle du Seigneur, en passant par les essais émouvants, outrés, révoltés, douloureux de Livre de ma mère et O vous frères humains, ou pieux comme l’ultime opus, Carnets, nous mesurons clairement ce passage : le ton est volontiers grinçant, la pique méchante, l’ironie cinglante, et triomphante la noirceur d’âme.

Non, Albert Cohen n’est pas cet écrivain comique dont on a célébré la faconde ; bien qu’ils aient partagé une grande amitié et une complicité certaine en leur adolescence, Albert Cohen n’est pas Marcel Pagnol. Il y a chez lui une dimension inexistante chez ce dernier : la tragédie. Qui est la condition tragique de la vie, à partir de ce thème de départ (à base autobiographique) : la tragédie juive dont il fut, en tant que fonctionnaire international, un spectateur privilégié, angoissé, traumatisé ⎯ il n’est pas inintéressant de rappeler qu’Albert Cohen, en prenant sa retraite, choisit de vivre reclus au 7ème étage d’un immeuble genevois, derrière une porte munie de plusieurs verrous, et ne connut qu’à la fin de sa vie les feux des projecteurs. Avec une lucidité qui étonne par sa force au crépuscule de sa vie, il a pu, donc, prévoyant que nous entrions dans une longue et incertaine période de troubles, de conflits insolubles, de caïnisme généralisé, de planète en folie ⎯ climatique, géologique, humanoïde et, last but not least, terroriste⎯, déclarer posément, tranquillement, catégoriquement :

« Il n’y aura pas de 3ème millénaire ».

Et nous sommes là à relever sa phrase et ce défi, et puisant, peut-être, dans une des dernières œuvres du XXème siècle au souffle humaniste, quelque raison encore d’espérer, tout comme il a voulu plonger son personnage Solal dans la tragédie, certes, tout en soulevant une brume d’incertitude sur sa mort véritable. Alors, si nous croyons encore que Sol ⎯ qui est le Soleil ⎯ n’a pas plongé dans l’abîme, peut-être, avec Cohen, nous prendrons-nous au jeu de la foi et de l’absolu, et saurons-nous, penchés sur le précipice, nous attacher, comme un ultime enjeu, à ce « seigneur ensanglanté au sourire rebelle qui allait, fou d’amour pour la terre et couronné de beauté, vers demain et sa merveilleuse défaite » (Solal, 339).

 ALBERT BENSOUSSAN

(« Albert Bensoussan » photo Deborah Bensoussans ; « Albert Cohen » photo D.r.)

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commentaires

5 Réponses pour La merveilleuse défaite d’Albert Cohen

Esther Bendahan dit: 24 novembre 2016 à 15 h 34 min

Me alegra encontrar a Albert Cohen. Gracias. lo sorprendente es que hay solo 4 comentarios cuando en su Blog hay cientos. por eso me animo a escribir. Cohen recuerda a Europa su herida de muerte y Europa continua jugando con serpientes.-

Prince Thrasibule dit: 15 octobre 2016 à 15 h 48 min

je me souviens d’une intervention du vieil Albert dans la quelle il déclarait que Marguerite Yourcenar était grosse et moche. « Déclarait », enfin… en substance. Et merde, c’est le cas de le dire.

Bon je n’y arrive pas. Je m’en vais. Excusez moi.

Jibé dit: 8 août 2016 à 8 h 16 min

« Il n’y aura pas de 3ème millénaire »

Et pourtant nous y sommes, pour combien de temps encore !?
A t-on déjà rencontré un Juif optimiste, Albert Bensoussan ?
Cela semble antinomique !
Est-ce génétique ou culturel ?
Heureux, et adieu l’humour…

Claude Kayat dit: 7 août 2016 à 20 h 05 min

L’admirable victoire d’Albert Cohen, comme celle d’Albert Bensoussan, c’est dans le style qu’il faut la trouver. Décrire la laideur, la brutalité du monde avec un tel bonheur d’écriture, voilà bien un exploit hors du commun.

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