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La République Des Livres par Pierre Assouline
La méthode Greenblatt

La méthode Greenblatt

Dans Changement de décor, satire d’une cruauté sans égale de la vie universitaire en Angleterre et aux Etats-Unis, le romancier David Lodge avait guignolisé Stephen Greenblatt à travers le personnage secondaire de Sy Gootblatt . En 1975, déjà… Une manière de consécration pour ce professeur d’histoire littéraire qui n’avait alors que 32 ans. Depuis, il a construit sa carrière avec une réussite remarquable, d’un certain point de vue. Ce qui est commode avec son dernier ouvrage Adam & Eve. L’histoire dans fin de nos origines (The Rise and Fall of Adam and Eve, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, 448 pages, 23,90 euros, Flammarion), c’est que son sujet se dispense d’être résumé : tout le monde le connaît. L’auteur, en revanche, mérite d’être présenté.

Formé à Cambridge et Yale, il a enseigné à UCLA et désormais à Harvard. Pressé de se distinguer de la masse de ses collègues, il est à l’origine d’une école de pensée baptisée « new historicism », branche de la critique littéraire qui approche les textes par la vie et l’époque de l’auteur, qu’il peine lui-même à définir autrement que comme « fascination pour le particulier, curiosité tous azimuts, refus de normes esthétiques universelles et résistance à formuler un programme théorique global » (Practising new historicism, 2000). Il a multiplié ses conférences que son habileté rhétorique a su transformer en autant d’événements flamboyants. Il est vrai qu’il est également très doué pour la représentation de lui-même. Peu ont réussi comme lui à détruire les études littéraires et les sciences humaines aux Etats-Unis ; peu en ont tiré profit comme lui dans leur notoriété comme dans leur fortune.

Il sait se vendre, ce qui n’est pas si courant dans son milieu ; et il est également doué à l’écrit pour rendre ses récits palpitants. Ce qui a fait pleuvoir prix prestigieux et récompenses sonnantes et trébuchantes sur Quattrocento (2012), et sur sa biographie de Shakespeare Will le magnifique (2014), sort qui attend probablement Adam & Eve. L’histoire sans fin de nos origines paru en anglais sous le titre The Rise and Fall of Adam and Eve. Ce qui révèle différemment l’esprit de son entreprise. Car c’en est une. Dès l’entame sur son enfance on comprend qu’il n’a rien à dire de neuf sur le sujet, lequel ne semble pas trop le concerner. Mais il a manifestement flairé un bon filon.

Il pose le postulat selon lequel « les gens » croient dur comme fer à l’authenticité du mythe, à l’allégorie faite « vérité sans fard » ; mais qu’en sait-il alors qu’un récent sondage Gallup révèle qu’un Américain sur quatre considère la Bible comme parole littérale de Dieu. C’est peu dire que Greenblatt sous-estime son lecteur. C’est à se demander même s’il ne le méprise pas. A partir de sources de seconde main presque toutes en langue anglaise, et de la King James Bible, il mène son « storytelling » dans une démarche interdisciplinaire et encyclopédique en resserrant la focale sur les quelques hommes qui ont façonné notre image du premier couple : un père de l’Eglise (saint Augustin), un peintre (Dürer), un poète (Milton), un théologien (Isaac La Peyrère), un philosophe (Pierre Bayle) et un naturaliste (Darwin). Ca commence avec ses propres souvenirs d’enfance et ça se termine avec l’observation d’une famille de chimpanzés en Ouganda.

Entre ces deux moments, il s’emploie à raconter leur histoire, et leurs petites histoires. On a droit par exemple à des dizaines de pages sur les déboires conjugaux et la sexualité troublée de Milton pour expliquer son poème épique le Paradis perdu. Le récit regorge de superlatifs et d’hyperboles pour nous vendre en permanence son numéro de cirque comme un exploit, une prouesse ; les auteurs de la Genèse, eux, étaient plus discrets. Malgré les répétitions, il faut reconnaître que, son style emporte mais réécriture de l’histoire aux dépens de sa complexité est accablante. Dans le contesté Quattrocento déjà, il prétendait révéler la clé du passage du Moyen Âge à la Renaissance à travers la vie du moine florentin humaniste Poggio Bracciolini lorsqu’il découvrit le De Rerum natura de Lucrèce dans un monastère allemand en 1417. Là où ses prédécesseurs n’ont eu d’autre choix que de spéculer sur les blancs de l’histoire, lui spécule sur leurs spéculations emmenant le lecteur à un haut niveau d’imagination.

Mais dans quelle catégorie boxe Stephen Greenblatt ? Roman, récit, essai ? Histoire ou fiction ? On aimerait savoir pour que les choses soient claires. Ce qui n’était déjà pas le cas avec Quattrocento et Shakespeare et ne l’est pas davantage avec Adam & Eve. D’où parle-il ? Au moins les choses sont claires avec des écrivains d’Histoire (Javier Cercas, Eric Vuillard). S’il prenait aujourd’hui à David Lodge de prolonger sa série romanesque sur les mœurs universitaires et le dévoiement des professeurs pris dans la spirale du succès, nul doute que cette fois, Stephen Greenblatt en serait le personnage principal.

(« Adam et Eve ? » Reno, Nevada, 1956, photo Robert Frank)

Cette entrée a été publiée dans Essais, Histoire.

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commentaires

617 Réponses pour La méthode Greenblatt

D. dit: 11 décembre 2017 à 9 h 51 min

renato, accepteriez-vous de militer avec moi pour une cause que je défends et défendrai jusqu’au bout : rendre à leurs tombeaux d’origine les ossements et momies et sarcophages conservés dans les collections publiques ou privées ? Il est inacceptable que des sépultures d’hommes défunts aient été et soient encore profanées, leur restes et objets funéraires leur appartenant étant spoliés et montrés aux yeux de tous dans des musées.

Giovanni Sant'Angelo dit: 17 novembre 2017 à 10 h 12 min


…renato,…?,…08 h 08 min,…

…en fin de texte,…c’est pourquoi Agrippa, aurait rit d’Hadrien,…

…inconcevable,…si Hadrien, est mentionné,…pas par, Agrippa, décédé, depuis longtemps,…etc,…un détail,…

…c’est vrai, aussi, que le tableau attribuer, à L.de Vinci,…est trop rigide et l’attitude, les proportions , enfin, tout, semble, sans rien à ajouter,…
…un tableau d’alcôve,…un peu, encore icône, de style,…
…enfin, il s’est amélioré,…quoi,!…
…le frottis aux doigts,…glacis sur glacis,…Ah,!Ah,!…

JC..... dit: 17 novembre 2017 à 9 h 13 min

Renato, puisque je vous tiens …

Auriez vous dans votre phatras photographique la seule photo que François 1er aurait prise de Leonardo vieillissant grâce à un appareil de l’invention du réfugié… ?

Phil dit: 17 novembre 2017 à 9 h 07 min

Renato en quelques lignes invite à souffler la poussière de nos livres oubliés à la chouette d’Athéna, remarquable, même « décliné » le ricanement d’Agrippa s’est fait entendre.
Baroz, jusqu’en 1947 il semble que l’histoire du cinéma de BB parût sans censure chez l’éditeur André Martel (comment a-t-il fini ?). Ensuite les choses se gâtent, des anonymes du comité d’épuration vont réécrire le livre qui donnera la version poche dénaturée qui convenait à l’esprit nouveau, aujourd’hui à bout de souffle pour ceux qui en ont encore. Il faudrait effectivement un spécialiste pour nommer les « réécriteurs » et coulisses de la censure.

la vie dans les bois dit: 17 novembre 2017 à 8 h 11 min

« mais qu’en sait-il alors qu’un récent sondage Gallup révèle qu’un Américain sur quatre considère la Bible comme parole littérale de Dieu. C’est peu dire que Greenblatt sous-estime son lecteur. »

Ah ça  » Passou », si vous êtes enferré dans l’ Inquisition espagnole, et roulez pour elle, ne lâchez rien !
Vous avez autant d’audience chez les idolâtres que chez les  » douteux ».
Mais c’est pas la même !

renato dit: 17 novembre 2017 à 8 h 08 min

« toute religion..relis bien tarzoune toute religion est politique.. »

À propos de glissements du temps, je me souviens d’Albunéa tiburtine, la nymphe prophétique à laquelle étaient dédiés une source, une grotte et un bois près de Tivoli ; je me souviens des trois livres qu’elle vendit à Tarquin le Superbe où elle prophétisait, au monde classique, la naissance du Christ : NASCETUR CHISTUS IN BETHLEM, ANNUNTIABITUR IN NAZARETH, REGNANTE TAURO PACIFICO FUNDATORE QUIETIS, OH FELIX ILLA MULIER CUIUS UBERA IPSUM LACTABUNT.

Dans Mirabilia Urbis Romae, on lit qu’Auguste demanda à la nymphe s’il aurait pu se faire adorer comme dieu. La Sybille lui révéla à quel Dieu il aurait du sacrifier. Auguste renonça alors à la déification et il fit don d’un autel dit Ara Coeli. C’est pour cette raison qu’Agrippa aurait ri d’Hadrien en émanation de l’Hélios royal.

JC..... dit: 17 novembre 2017 à 8 h 07 min

J’avais lu quelque part que l’on soupçonnait depuis longtemps que cette phiotte douée pour la peinture de Leonardo da Vinci avait représenté un de ses petits mignons jolis sous la forme plus classique de la Joyeuse Mona Lisa. Qu’en est il, en vérité ? A t on progressé en profondeur ?…

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