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La République Des Livres par Pierre Assouline
Le CNL n’est plus le « Colosimo National du Livre »

Le CNL n’est plus le « Colosimo National du Livre »

Le CNL, combien de divisions ? 30 millions d’euros, manne bienvenue à répartir chaque année entre les librairies, les maisons d’édition, les bibliothèques, les organisateurs de festivals et salons du livre, les traducteurs, les auteurs etc. Sauf que résumer ainsi l’action du Centre national du livre le réduirait au rôle de Caisse nationale des lettres qui fut le sien il y a très longtemps. Jean-François Colosimo, à qui rien de ce qui touche au livre n’est étranger (il a été lui-même longtemps éditeur et auteur), a imaginé qu’il pouvait en être autrement : sollicité par deux ministres de la Culture successifs (Christine Albanel puis Frédéric Mitterrand) avant d’être nommé à la présidence du CNL par le président Sarkozy, il a voulu le dynamiser en l’ouvrant à tous les publics par des débats réguliers, en le développant à l’international, en réactivant les relations institutionnelles entre des traducteurs et des éditeurs qui ne se parlaient plus, en donnant un nouveau souffle à l’action en province (pardon mais « région », je ne m’y fais pas), autant d’initiatives qui lui valurent le soutien permanent des éditeurs. C’est peu dire que, malgré le travail reconnu de son équipe, la personnalité charismatique de Jean-François Colosimo a incarné le Cnl ces dernières années. Rapide (il mérite bien son surnom de « Colissimo »), il vient pourtant d’envoyer sa lettre de démission au président de la République, puisqu’un décret présidentiel l’avait nommé. Avec copie au ministre de la Culture, qui est son ministère de tutelle, tout de même. Mais outre l’aspect protocolaire, cela veut déjà tout dire.

La raison de ce départ, anticipé puisque son mandat venait à terme en mai 2014 ? Le refus très personnel de franchir ce point de non-retour au-delà duquel on a le sentiment de passer du compromis à la compromission. De se déjuger. De perdre sa cohérence. C’est juste que cet homme de conviction, au caractère indépendant avec tout ce que cela suppose de positif et de négatif, ne se serait plus regardé dans la glace sans rougir s’il s’était renié en appliquant une politique contre laquelle il s’était élevé. Ce qui est en jeu, c’est l’autonomie du CNL. Depuis son arrivée au ministère, Aurélie Filippetti, qui se dit fort préoccupée par le livre pour en avoir publié deux, annonce une réforme de l’institution ; un an après, la concertation vient d’avoir lieu avec la mise en place de groupes de travail. Le but est rien moins que de rogner cette autonomie afin que le ministère de la Culture, dont le ministre du budget Jérôme Cahuzac avait royalement réduit le budget de 120 millions d’euros (4,3% en moins), reprenne la main sur « la caisse » du plus important organisme culturel de l’Etat. Depuis le début, le courant n’est jamais passé entre Filippetti et Colosimo, lequel ne s’est pas fait que des amis du côté des concernés, qu’il s’agisse de fonctionnaires critiquant sa difficulté à déléguer, de l’Institut Français avec lequel il entrait parfois en concurrence, de président de commissions hostiles à sa réforme (lire la lettre ouverte que lui adressa en juillet l’écrivain Jean-Christophe Bailly, président de la commission « Beaux-Arts et bibliophilie ») ou des poètes dont certains s’étaient désolés de la remise en cause de bourses de création régulièrement attribués aux mêmes bénéficiaires. De là à insinuer qu’un « lobby de poètes » a eu sa peau (voir ici), c’est aller vite en besogne, même si, depuis un an et demi, ils ne l’ont pas lâché. La ministre non plus, qui ne pouvait décemment mettre fin prématurément à sa collaboration, la gauche ayant promis qu’elle ne couperait pas de têtes. Cela n’empêcha pas campagne et rumeurs : forcément, nommé par Sarkozy, et qui plus est éminent théologien orthodoxe de la classe d’un Olivier Clément, l’ancien retraitant du mont Athos ne pouvait être qu’un homme de droite, voire d’une droite plus dangereuse encore puisque la main du conseiller de l’Elysée Patrick Buisson était vue derrière sa nomination. Même si chacun sait qu’il n’y a pas vraiment de politique de droite ou de gauche en l’espèce puisque les lois relatives au livre sont adoptées à la quasi unanimité.

Jean-François Colosimo, qui se veut avant tout un républicain au service de l’Etat, a rénové le Cnl à partir de son nouveau statut d’autonomie. Un rapport de la Cour des comptes lui a donné quitus de sa gestion ; un rapport de l’inspection générale a collecté les plaintes des mécontents (voir plus haut). Quant au Bilan 2012 du Cnl, qui vient juste d’être publié, il peut en être fier ; sa lecture, dans le détail, n’est pas très littéraire mais elle n’en est pas moins réjouissante. Il a donc résisté un an aux pressions. Jusqu’à ce qu’il ait la conviction que rien ne servait de maintenir davantage ses positions sur l’indispensable autonomie du CNL par rapport à l’administration centrale. On peut avaler des couleuvres un certain temps en conservant à l’esprit le sens d’une mission qu’on veut sauvegarder ; mais quand s’annonce le boa et qu’elle disparaît de l’horizon, c’est signe qu’il est temps de se mettre en accord avec sa conscience. Qui n’a pas déjà vécu cela ?

Des noms ont circulé dans les couloirs du ministère (Noëlle Chatelet, Laure Adler…) pour lui succéder, mais qui ne sont peut-être que des leurres instrumentalisés par des technocrates soucieux d’y nommer un administrateur du sérail. Quant à Jean-François Colosimo, depuis des mois déjà, les éditions du Cerf qui ne vont pas très bien, lui ont fait des appels du pied ; elles doivent êtres pressées car elles ont annoncé dès ce matin sa nomination comme président de leur directoire. Un laïc, orthodoxe de surcroit, pour redresser une maison catholique dont la Province dominicaine de France est l’actionnaire majoritaire ? La providence, probablement.

(« Salon du livre à Bucarest » photo Passou ; « Jean-François Colosimo », photo D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Non classé, vie littéraire.

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commentaires

419 Réponses pour Le CNL n’est plus le « Colosimo National du Livre »

marie dit: 28 avril 2014 à 15 h 17 min

Jai entendu COLOSIMO chez Calvi à c dans l air et je ne m étonne pas q il ne s entend pas avec FILIPPETTI car ce monsieur me parait bien macho !

têtedelinotte dit: 15 juillet 2013 à 14 h 21 min

Une question de lectrice que je me suis posée souvent, pourquoi les meilleurs livres sont-ils traduits avec la collaboration du CNL? Pourquoi un éditeur traduit-il les mauvais livres à ses frais et les bons avec subventions? Ca marche comment, par hold up? « Si tu me files pas la caisse, ce chef d’oeuvre ne verra pas le jour »?

jean pierre dit: 5 juillet 2013 à 3 h 27 min

En réponse à ce que Pat Pitt à dit le 26 juin 2013 à 15 h 55 min

Je crois plutôt que les intrigants qui ont réussi, afin bien sûr de se faire mousser, à inféoder l’association ATLAS à son principal employé, homme-lige de l’action « en région » de l’Institut français, se réjouissent de perdre quelqu’un qui, au-delà de ses travers, lisait fort bien dans leur jeu, au contraire de beaucoup de traducteurs abusés par les paillettes…

La Splendide Lavandière dit: 28 juin 2013 à 21 h 00 min

A vendre moins cher sur nôstre dos,
où est l’intérêt ???.
sauf pour les actionnaires ?.

restons dans la littérature !.

La Splendide Lavandière dit: 28 juin 2013 à 20 h 56 min

« Jacques Barozzi dit: 28 juin 2013 à 9 h 12 min

Un pays qui n’investit plus dans ses infrastructures est un pays en pleine régression, sans compter que nos métros, nos trains, nos avions comptent parmi nos meilleurs produits d’exportation… »

Sauf que ces nous, français, qui payons le prix fort !!!.

tom dit: 28 juin 2013 à 10 h 23 min

Baroz
oui et que dire du paris brest le tgv le plus lent!! mais en attendant que les brillants escrocs rendent tout le pognon qu’ils ont volé et mis « à l’abri » , n’y a-t-il pas de surgences comme l’amélioration des transports en Île de France -il faut demander aux usagers de ces transports là

Phil dit: 28 juin 2013 à 10 h 10 min

baroz, des tigivis en étoile autour de pariss et des campagnes sans rails, plus que des vautours. nice, c’est pour y mourir dans les bagouses.

Jacques Barozzi dit: 28 juin 2013 à 9 h 12 min

Un pays qui n’investit plus dans ses infrastructures est un pays en pleine régression, sans compter que nos métros, nos trains, nos avions comptent parmi nos meilleurs produits d’exportation…

Jacques Barozzi dit: 28 juin 2013 à 8 h 26 min

Oui, Tom, il faudra que j’attende encore longtemps pour pouvoir aller de Paris à Nice en moins de 6 heures, alors qu’il en suffit de trois seulement pour se rendre à Marseille !

tom dit: 28 juin 2013 à 8 h 10 min

baroz
« il sucre les TGV car il n’a pas supporté qu’on lui conteste son aéroport  »

apparemment c’est pour orienter le paquet vers l’amélioration des transports en île de france -mais hélas certaines lignes TGV airaient bien besoin d’être plus rapides


« le maquereau français »
votre tapis chéri..

u. dit: 28 juin 2013 à 0 h 03 min

Dans deux minutes, c’est minuit.
Et personne n’a commenté la photo?`
C’est discourtois.

Bon, je m’y colle.
1ère photo: Nosferatu, figure du 19ème, se penche sur le Salon roumain du livre.
2ème photo: Nosferatu, relooké 21ème, se retourne et nous fait face.

Son sourire sardonique, nous le valons bien.

renato dit: 27 juin 2013 à 22 h 43 min

(Oui, u., j’ai un peu cherché et aucun livre de Vincenzo Vitiello traduit en Français ; pourtant un travail intéressant… ce sont les mystères de l’édition…)

Sergio dit: 27 juin 2013 à 22 h 28 min

Jacques Barozzi dit: 27 juin 2013 à 20 h 51 min
Autant mettre le catholicisme dans le dico Céline !

On peut pas traduire Ferdine aucunement faut le digérer immédiatement par osmose empathie syncrétisme et même violence concomitante et associée…

...com /ma dit: 27 juin 2013 à 22 h 09 min

Mais nous savons aussi que ce principe existe beaucoup plus puissamment encore et sous des formes bien plus aliénantes dans le “sens commun” et dans la philosophie en tant que sens commun “supérieur”. Le « Principe de philosophie suffisante » énonce que personne « n’échappe » à la philosophie, c’est-à-dire au langage de la raison dès lors qu’on prétendrait l’écarter ou la critiquer (il prétend aussi que le Réel n’échappe pas aux visées de la pensée – mais c’est un autre problème) ; tandis que, en théorie, le principe d’analyse suffisante s’inscrit simplement en faux contre tout méta-discours de type philosophique sur l’analyse, et, en pratique, condamne par avance toute velléité psychologisante d' »analyse sauvage » (en dehors de la situation analytique duelle) comme illégitime. Ce dont personne ne se plaindra.

Mais selon certains Lacan aurait aggravé encore la suffisance habituelle de la psychanalyse en n’acceptant pas la réplique, pire en ayant créé les conditions de son impossibilité. Mais une nouvelle fois, de quoi parle t-on ? De ce lieu d’enseignement qu’on appelle “séminaire” ? Mais quel enseignant ne pose-t-il pas a priori son discours comme vrai? Disons clairement qu’un séminaire, du moins dans la tradition
http://didier-moulinier.over-blog.com/il-%C3%A9tait-une-mauvaise-foi-roustang-critique-de-lacan

La Reine du com dit: 27 juin 2013 à 21 h 58 min

Bougereau 19h21, j’adore décidément votre poésie! Sans compter que dans l’aligot, il y a de l’aïe.

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