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La République Des Livres par Pierre Assouline

Le Temps retrouvé de Charlotte Delbo

Par GHISLAINE DUNANT

Suite à la vive réaction sur de Violaine Gelly, co-auteur avec Paul Gradvohl de la biographie consacrée à Charlotte Delbo et publiée en 2013 chez Fayard, Ghislaine Dunant, auteur de Charlotte Delbo, la vie retrouvée qui vient de paraître chez Grasset et qui a été couronnée du prix Femina essai, celle-ci réagit à son tour.

FRA/ PARIS: GHISLAINE DUNANT, ECRIVAIN EN SEANCE DE POSEIl faut n’avoir pas lu mon livre pour dire ou relayer les propos diffamatoires qui circulent.

Quand est parue la biographie de Violaine Gelly et Paul Gradvohl, il y avait trois ans que je travaillais sur l’œuvre, le contexte historique et intellectuel, la vie de Charlotte Delbo, et que je rencontrais des personnes qui l’avaient bien connue.

Je n’avais pas accès aux archives personnelles de l’écrivain, qui étaient en la possession de sa légataire testamentaire qui les réservait, comme elle me l’avait annoncé le 10 juin 2010 à ma première visite chez elle, à une biographie « autorisée » qui commençait tout juste me dit-elle, en vue d’être prête pour centenaire de la naissance de Charlotte Delbo.

Mais Claudine Riera-Collet était d’accord pour me recevoir, répondre à mes très nombreuses questions, ce qui a eu lieu pendant 4 ans, de juin 2010 à octobre 2013, et me mettre sur la piste de nombreuses personnes à voir, que je n’ai d’ailleurs pas toutes rencontrées, tant j’avais besoin de lire. Lire l’œuvre elle-même, mais aussi un nombre considérable d’ouvrages : ceux des historiens sur l’époque, la guerre, les camps, beaucoup d’œuvres des écrivains, directement ou indirectement touchés par le sujet, l’œuvre de Louis Jouvet, celle d’Henry Lefebvre, etc. Il n’a jamais été question pour moi de faire figurer dans mon livre une bibliographie : disproportionnée, elle n’aurait pas eu un sens singulier. Surtout, elle aurait donné un caractère savant, ou universitaire, à mon livre, ce que je ne voulais absolument pas.delbo1

Quand les archives personnelles de Charlotte Delbo ont été données à la BNF par sa légataire et mises à la disposition des lecteurs au printemps 2013, j’y ai passé des après midi entières pendant deux ans et demi. A les lire, y revenir, pour que se dessine peu à peu une mosaïque, se constitue un puzzle qui prenne figure, et me permette d’écrire l’œuvre littéraire que je voulais.

Je cherchais à dire le pouvoir de la littérature. Pour moi, écrivain, il fait le centre de ma vie, et l’œuvre de Charlotte Delbo en est une forme fascinante. Ses livres me donnaient pour la première fois la capacité de raccommoder le trou que fait dans mon humanité la catastrophe d’Auschwitz. Il s’est agi pour moi d’ouvrir, déplier son écriture, et trouver comment sa vie, ses épreuves, ses lectures, sa sensibilité lui avaient permis d’écrire cette œuvre.

Quand a été publiée la biographie de Violaine Gelly et de Paul Gradvohl, je l’ai lue et j’ai été rassurée : son esprit, son ton et la Charlotte Delbo qu’ils montraient n’avaient rien à voir avec ce que je cherchais et qui se dessinait de mes lectures et de ma réflexion.

Mais je n’ai jamais émis de critique publique sur ce livre et suis stupéfaite de voir aujourd’hui (au lendemain d’un prix littéraire et deux mois après la parution de mon essai littéraire largement commenté dans la presse) ma probité intellectuelle mise en cause de manière insidieuse sur la blogosphère par un tribunal de l’opinion qui juge sans lire et condamne sans écouter.

Quant au sous-titre de mon livre,  La vie retrouvée, il va de soi qu’il ne s’agit en aucune façon de prétendre être la première à exhumer une vie oubliée, comme il m’en est absurdement fait reproche (j’aurais alors titré, Une vie retrouvée) mais de montrer comment Charlotte Delbo a retrouvé la vie par les mots, après les camps, et comment cette leçon de vie résonne encore pour nous aujourd’hui. J’associais mon choix au titre de Marcel Proust, Le Temps retrouvé, qu’elle-même relisait si souvent et auquel son livre exceptionnel,  Spectres, mes compagnons, fait un écho si singulier.

GHISLAINE DUNANT

Cette entrée a été publiée dans Essais, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

10

commentaires

10 Réponses pour Le Temps retrouvé de Charlotte Delbo

François Veilhan dit: 14 novembre 2016 à 0 h 34 min

Le livre de Ghislaine Dunant trace le lieu fragile où parler des livres de Charlotte Delbo, plante une nef, pleine d’échos, où les ouvrir un à un.

Il suffit de lire attentivement pour entendre le mouvement intime, direct de Ghislaine Dunant,allant de sa propre découverte des empreintes laissées par la vie de Charlotte à l’écriture des pages de son livre,lire attentivement pour suivre ces mouvements d’aller, et de retour, allant des textes de Delbo vers le sensible chemin de front de mer qui longe, suit l’œuvre tout en déposant dans le paysage sa propre forme.

François Veilhan. musicien, membre fondateur de l’association Les Amis de Charlotte Delbo

Pascale Roze dit: 31 octobre 2016 à 17 h 23 min

Sidérant que des gens puissent s’imaginer devoir être cités parce qu’ils ont regardé les archives avant vous. Ghislaine Dunant a su accueillir les mots de Delbo dans les siens. Elle les porte comme elle est portée par eux et le résultat c’est que nous sommes aussi portés. Le livre restera à côté de Delbo par sa profondeur, sa justesse et sa beauté.

Marie D dit: 30 octobre 2016 à 23 h 04 min

Chère Ghislaine,
J’espère que les jalouses et mesquines calomnies de cette dame, dont le livre n’a sans doute pas – à juste titre – été couronné du même succès que le vôtre, ne vous affectent pas vraiment. Vous le dites très bien, elles sont tout simplement hors sujet. Les lecteurs et les critiques vous donnent raison et vous remercient.
Bien à vous,
Marie

Marlyse PIIETRI dit: 30 octobre 2016 à 21 h 17 min

«Je cherchais à dire le pouvoir de la littérature.» Dans sa réponse à de basses attaques, Ghislaine Dunant donne en une phrase le sens de toute son oeuvre, ses romans, son livre engagé sur Charlotte Delbo. Magnifique qu’elle ait reçu le prix Femina-essai pour ce récit qui éclaire et sidère.

dr cynthia haft dit: 29 octobre 2016 à 19 h 28 min

Je suis bien placee pour le dire: il y a rien de Gelly Gradvohl chez Ghislaine Dunant. D abord parce que j etais en rapport avec elle depuis 2011, et jusqu au moment ou elle m a dit qu elle avait termine l ecriture. Donc, je sais quelle etait la ligne de recherche, de quete, de connnaissance, de travail et la peine et le coeur, et les tripes, qu’elle a mis pour ecrire. Ce qui plus est, je suis la filleule de Charlotte, donc dans l absence de Claudine je serais la seule des tres proches de tres longue date malheureusement, qui reste. Chafrlotte etait impenetrable de son vivant et apres. Violaine n a rien ajoute, rien ecrit qui nous aide a penetrer le mystere de ce qu avait ete ma marraine, ne finalement comment elle a vecu. La suite des dates et des faits: seche. Sans coeur. Sans amour. Sans tripes. En accompagnant l ecriture de Ghislaine, je me suis trouvee profondement mal. mal dans les tripes, mal dans le coeur. mal de la perte de charlotte. mal de ce quv elle aurait fait et ecrit de ce que j aurais pu apprendre, si seulement elle avait vecu un peu plus longtemps. Mais Charlotte trouvait l ecriture sur Auschwitz sacree. Detruire l ecriture de Ghislaine, quand elle est arrivwee, la premiere d ailleurs, si proche du vrai et de la verite, c est une profnation qui ne doit dans aucun cas, etre tolere. Souffrante, tres souffrante de voir les sites les derniers quelques jours, je ne peux ni m en absenter, ni faire autrement que remercier Ghislaine.Et dire que pour aussi longtemps que je vive, je ne voudrais voir le nom de Violaine Gelly autrement qu en exprimant ses regrets. si elle en est capable.

loubachev dit: 29 octobre 2016 à 0 h 06 min

Je compatis, Ghislaine. J’ai pensé depuis le début que cette polémique, menée par vous savez qui, était des plus louches. Je n’ose penser qu’il s’agit d’une question de droits d’auteur…

Widergänger dit: 28 octobre 2016 à 22 h 28 min

Très belle contre-attaque pour reprendre ici le titre du dernier Sollers. Charlotte Delbo mérite en effet toute notre attention. J’ai beaucoup apprécié ce que vous dites, notamment cette phrase qui m’apparaît essentielle : « Ses livres me donnaient pour la première fois la capacité de raccommoder le trou que fait dans mon humanité la catastrophe d’Auschwitz. » Tenter de penser Auschwitz devrait être la tâche la plus urgente pour tous.
Je lirai votre essai où je m’y reconnais aussi.

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