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La République des livres

Commune présente

Par Jean Rouaud

 « Un Français doit vivre pour elle / Pour elle un Français doit mourir. »

Elle ? La belle Otéro ? déjà, ça demanderait réflexion, mais non, elle, la Nation, cette conception révolutionnaire d’une enclosure des esprits. Être d’une région, d’une commune, s’affichant comme un déni à l’universalité des Lumières, on inventa de coller sur le dos des habitants devenus entretemps des citoyens lambda une généalogie fantasmatique dont le lignage relève de la parthénogénèse : tous descendants de la mère-patrie, (un concept transgenre). Un acte de naissance liant le citoyen enrôlé sous la bannière de la Nation à un territoire aux frontières flottantes et aux adoptions fluctuantes. Un musulman de l’Algérie française pouvait mourir pour elle, mais qu’il n’en exigeât pas davantage.

Le bilan de ces États-nations est terrifiant, qui se compte en centaines de millions de morts. La Nation, c’est une invitation au suicide. La question lucide devrait être comment peut-on être nationaliste aujourd’hui (ou patriote, la version soft). Être communard relève d’une humble humanité et d’un impératif écologique. Il s’agit de prendre à son compte un territoire d’arpenteur, celui sur lequel on vit, et peu importe d’où l’on vient et par où l’on est passé. La Commune de 1871 comptait parmi ses élus l’italien Garibaldi et le hongrois Frankel.

Qui ne voit que l’agro-industrie, cette gigantesque usine à profits, a intérêt à cette mondialisation libérale qu’on nous vend avec la complicité d’un appareil médiatique et politique asservi aux puissants, dénonçant comme opposant au progrès, voire arriéré métal, quiconque vante une production agrobiologique locale, tenant compte des semences, des sols, des saisons, des climats, des versants, des insectes, des oiseaux. Le Progrès a vocation à déplanter, au hors-sol. Sa griffe de fonte a épuisé notre « terre-mère » et sa soif de dividendes a poussé la souffrance animale à des limites qu’on croyait réservées aux pires tortionnaires. S’émouvant des conditions de vie des animaux de laboratoire et de batterie il cherche maintenant à nous faire avaler de la viande produite à partir de cellules souches. Ce qui, avec les OGM, revient à en finir définitivement avec le processus naturel qui nous a conduit jusqu’ici.

C’est Soleil vert. Réduit à ses seules fonctions digestives, on transforme notre corps malade de vivre en armoire à pharmacie réagissant aux stimulus d’un cerveau abruti par le divertissement. S’en remettre au progrès comme cet idiot de Bill Gates promoteur de la viande cellulaire, c’est non seulement confier l’extinction d’un foyer à un incendiaire, mais être définitivement dépendant des multimonstres puisqu’on aura oublié les gestes primordiaux que la propagande « moderniste » s’efforcera de déconsidérer.

Plus les centres du pouvoir sont loin, moins ils se préoccupent des personnes et plus il leur est facile de prendre des décisions brutales qu’ils ne s’autoriseraient pas dans une relation de voisinage. Les cost-killers débarquent toujours d’ailleurs. Quant à penser que la Nation préserverait de ces dérives mondialistes, se rappeler que Thiers après la défaite de 70 demanda à Bismarck, qui accepta, de libérer cent mille soldats français prisonniers depuis l’effondrement de l’Empire, afin de pouvoir mater l’insurrection parisienne et sa dangereuse expérience communale. C’est l’acte de naissance sanglant de la IIIe République.

Dès lors qu’ il s’agit de défendre les intérêts financiers et d’écraser les espoirs d’un peuple, les puissants se tendent la main par-dessus les frontières, et ne se soucient de la Nation que pour asservir les récalcitrants via un état policier. A cette conception communale d’un vivre ensemble, les néo-libéraux planétaires, les nationalistes hystériques objecteront les querelles de clochers, les rixes, les mésententes de bornage. Sans doute, mais il faudra demander beaucoup d’efforts aux bastons déclenchées à l’occasion de fêtes de village pour approcher en nombres de victimes le bilan de trois guerres franco-allemandes.

Jean Rouaud

Cette entrée a été publiée dans Essais, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

2 Réponses pour Commune présente

Jazzi dit: à

Prenons le cas de Nice et des Niçois, que je connais bien, du côté de ma famille maternelle.

Avec son arrière-pays, Nice est plus qu’une ville : ici on dit un comté.
Un comté qui s’offre le luxe d’englober une principauté, et constitue à lui seul plus des deux tiers du département actuel des Alpes-Maritimes.
Nice n’a-t-elle pas tous les attributs d’un pays : un territoire, un peuple, une langue (le « nissart ») et même une cuisine ?
Les vestiges du site archéologique de Terra Amata, mis au jour, il y a quelques décennies, sur les pentes occidentales du Mont-Boron, témoignent d’une occupation humaine, à Nice, datant de plus de 400 000 ans !
Le Niçois n’a ni la jovialité du Provençal ni la volubilité de l’Italien. Il ne manque pas d’humour, mais c’est un pince-sans-rire, tout à la fois orgueilleux et timide. Farouche, volontiers rebelle, le Niçois est indépendant sans être indépendantiste. Contrairement à son proche cousin Corse. Au gré des circonstances, il s’allie, s’assujettit, opportunément, au plus fort, mais de préférence le plus éloigné possible : les comtes de Provence, les rois de Piémont-Sardaigne, l’Empereur des Français… Demain, le président des Etats-Unis d’Europe ?

Jazzi dit: à

Jean Rouaud serait-il communautariste ou communardistes ?
Plus sûrement girondin que jacobin !

« Plus les centres du pouvoir sont loin, moins ils se préoccupent des personnes et plus il leur est facile de prendre des décisions brutales qu’ils ne s’autoriseraient pas dans une relation de voisinage. »

Certes, mais, en contre-partie, il arrive aussi que, loins de l’autorité centrale, plus grande est parfois la liberté de ses administrés…

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