de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
N° 18 Le passé dans un trou

N° 18 Le passé dans un trou

Par Jacques Drillon

Stephen Wright, Canadien né en 1963, qui tient pour un « art sans œuvre, sans auteur et sans spectateur ». Cela devrait pouvoir se trouver sans trop de peine.

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Les couleurs primaires, dans Godard. Dans Almodovar : rouge/vert.

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« Je mets un soutien-gorge parce que je vais chez le médecin – où je le retire. »

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Les cantiques (chantés lentement, très lentement, toujours), qu’on finit par savoir par cœur, enterrement après enterrement.

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Les caméras thermiques, qui permettent de repérer des personnes dont la température corporelle est suspecte, par exemple dans les aéroports.

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Les public schools anglaises, qui, justement, si l’on peut dire, sont privées.

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Le préambule de la constitution de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Diable ! Nous sommes tous malades.

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Le banquier genevois qui regardait le col de la Faucille au télescope. C’était vers 1820. Le cocher de la malle-poste était de mèche. Si la rente avait monté à la Bourse de Paris, il mettait un chiffon blanc à son fouet. Ce que voyant, le banquier achetait de la rente à son cours précédent, et attendait pour la revendre à ses collègues qu’ils apprennent par la diligence qu’elle avait monté.

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Plaque de marbre apposée sur le mur de l’hôtel La Calcina, à Venise.

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Les trous noirs, ainsi nommés parce qu’on pensait qu’ils n’émettaient aucune lumière, mais dont on a découvert que, précisément, ils en émettaient parfois des quantités astronomiques, c’est le cas de le dire. Et plus ils émettent de lumière et de particules, plus ils chauffent – alors qu’ils devraient refroidir.
Ils sont le seul endroit de notre univers (sans préjuger des autres) d’où l’on ne revient pas, même en remontant le temps. Des lieux où le passé n’existe pas.

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Les gens qui prétendent que l’iris de l’œil est le résumé du corps entier.
Les gens qui prétendent que le pied est le résumé du corps entier.
Les gens qui prétendent que l’intestin est le résumé du corps entier.
Les gens qui prétendent que l’oreille est le résumé du corps entier.
Et la nuque ? Et la rotule droite ? Et le trou de balle ?

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« J’assume. » Cette phrase de ministre fautif, cette hautaine affirmation, signifie en réalité : j’ai fait une connerie parce que je suis naturellement con. Mais la phrase est dite comme s’il suffisait de la prononcer pour que l’action commise ne soit plus une connerie ; comme si le verbe, magiquement, effaçait sa bêtise et lui accordait même quelque justification. Alchimiste naïf, le ministre prétend transformer la honte en fierté, le blâme en louange. En rhétorique, cela s’appelle antiparastase, cette antiparastase dont Muray a fait une sainte grotesque et « méconnue ».
J’assume, et je ne démissionne pas, et je continue comme devant (c’est le but de l’opération).

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La roulette du dentiste, le grincement de la craie qui dérape sur le tableau, la voix de Herbert von Karajan.

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(Suite)
Karajan, alors jeune cavalier, raconte que son maître de manège lui avait dit : « Demain, nous apprendrons à sauter un obstacle. » Il n’avait pas dormi de la nuit : « Comment vais-je faire pour soulever un cheval ? »

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L’atmosphère des marchés, sur la place de la ville, ou dans la rue. Espèce de gaieté, d’insouciance. Joie de vendre, d’acheter, de répondre aux blagues du marchand de primeurs, de découvrir le pharmacien en train de fourrer des poireaux dans son cabas, de causer avec la poissonnière. Et cela partout, de la Turquie au Pérou, de Romorantin à Prétoria.

j.drillon@orange.fr

(Tous les vendredis à 7h 30)

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Cette entrée a été publiée dans Les petits papiers de Jacques Drillon.

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