de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Shakespeare au coeur d’une manipulation

Voilà un « Du même auteur » qui pourrait s’intituler « Des mêmes auteurs ». Quitte à jeter un trouble, cela aurait pour vertu d’annoncer la couleur. Celle du double et de l’ambiguïté à l’œuvre dans La Tragédie d’Arthur (traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, 516 pages, 22 euros, cherche midi) d’Arthur Philips. Car vérification faite, il y a bien deux listes en page de garde : d’une part les œuvres de William Shakespeare, d’autres part celles un peu moins nombreuses et nettement moins connues d’Arthur Philips. On devine déjà que l’on va pénétrer dans un grand roman de manipulation, couronné par le New York Times et le New Yorker qui ont eu la main heureuse.

Essayons d’y voir clair. Non que ce soit accidentellement confus mais volontairement flou. Le héros, un jeune romancier, s’appelle Arthur Philips (toute ressemblance etc n’est pas fortuite). Son père n’est pas un cadeau : menteur, escroc, faussaire, condamné. Il n’en a pas moins trouvé le temps et le goût d’élever ses enfants entre deux séjours à l’ombre. Mais à sa manière : dans le culte du grand Bill. A l’instant de mourir, il leur a légué un cadeau empoisonné : un manuscrit qu’il dit être d’une valeur inestimable. Et pour cause : rien moins que ce qui se présente comme la vraie dernière pièce du dramaturge, inédite cela va de soi, qui daterait de 1597, intitulée La Tragédie d’Arthur. A rajouter aux trente-huit pièces canoniques. Le fils n’y croit pas ; la méfiance et le doute systématiques lui sont devenus une seconde nature tant son père l’a habitué aux coups tordus les plus improbables ; le pire est que son éditeur, Random House, une grande maison tout de même, et les experts en théâtre élizabéthain, eux, y croient. L’auteur pousse le vice jusqu’à les instrumentaliser sous leur vrai nom d’universitaires. Le narrateur se résout donc à publier la pièce à condition de raconter les coulisses de sa découverte en une sorte de préface de plusieurs centaines des pages, dans laquelle il ne cesse de se demander si son père-l’imposteur ne serait pas l’auteur de ce faux ; or aucun spécialiste ne parvient à le démontrer.

Cette mise en abyme, qui livre en passant une subtile analyse du shakespeareland, est le roman que nous tenons entre les mains ; elle se poursuit jusque dans les notes en bas de page ; malgré son titre arthurien, l’intrigue a moins partie liée avec la mythologie de la Table ronde qu’avec le Roi Lear puisqu’il s’agit d’une histoire de succession ; mais les fausses pistes s’entremêlent et se nouent si subtilement avec les vraies, qu’à mi-parcours de ce jeu de miroirs, on ne sait plus. Plus le récit est captivant, virtuose, brillant, excentrique, moins on s’y retrouve dans ce labyrinthe de signes et d’interprétations où l’auteur et le narrateur ne font qu’un, naturellement, mais lequel ? en l’observant rassembler son puzzle au cours de l’enquête, on se surprend même à douter de l’authenticité des citations de Coleridge et Melville.

La pièce en question, reproduite intégralement dans la dernière partie du livre, a tout d’une vraie ; Arthur Philips l’a imaginée dans le pur style du pastiche à partir des Chroniques d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande (1587) de Raphaël Holinshed. Le vrai, le faux, le réel, l’imaginaire, l’avéré, le vraisemblable, qu’importe au fond : à force de tournis, on veut juste savoir où mène cet entrelacs de vérités successives. A celle-ci : les romanciers sont les vrais faussaires – et Nabokov est leur maître en illusions. Ce qui se corse lorsqu’on devine que le traducteur Bernard Hoepffner, lui-même artiste en ironie, a pris goût à manipuler le manipulateur pour mieux lui être fidèle. Surtout dans le translation de la fameuse pièce elle-même : écrite en vers blancs en anglais, rendue en alexandrins du XVIème siècle, elle contiendrait six phrases piquées à Agrippa d’Aubigné ; enfin, c’est le traducteur qui le prétend mais faut-il le croire ? Tout cela n’est qu’un jeu auquel éditeur, universitaires et critiques ont accepté de se prêter. Jusqu’au maquettiste qui a confectionné une fausse couverture à s’y méprendre. Pour la plus grande gloire du plus grand des dramaturges.

C’est le quatrième roman d’Arthur Philips publié en traduction française. Ce new yorkais n’a que 43 ans. La réussite de sa Tragédie d’Arthur donne vraiment envie de le suivre, sourire aux lèvres, pour savourer les prochains. Car il nous aura bien baladé. A propos, son roman débute ainsi : « Je n’ai jamais beaucoup aimé Shakespeare ».

(Illustration de Lefteris Pitarakis)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, Littérature étrangères, Théâtre.

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commentaires

612 Réponses pour Shakespeare au coeur d’une manipulation

l'm Arc et l'n arc sont dans un batea dit: 23 mars 2013 à 18 h 29 min

http://www.thenation.com/article/173428/quarrels-others-anti-semitism?utm_medium=email&utm_source=BooksArts&utm_term=&utm_campaign=#
“In sooth, I know not why I am so sad,” Antonio wonders at the outset of The Merchant of Venice. What could seem more universal, more culturally neutral than melancholy? Yet if David Nirenberg’s argument in Anti-Judaism is correct, by Shakespeare’s time the negative associations of Judaism were so universal, and so close to the surface of Christian consciousness,

HammerStein dit: 24 février 2013 à 21 h 39 min

toujout de Genette sur le pastiche entrée éreintement , il note « de la part d’une auteur ordinairement peu enlin au jeu, encore moins à la plaisanterie dans la quinzaine littéraire du 1 mars 1975, où R.Barthes, à l’instigation de son ami Maurice Nadeau et sous le titre plus éditorial qu’auctorial « Baarthes puissance trois » s’exerçait à ce genre auto-critique (le trait d’union ici s’impose, sous peine de malentendu) en donnant un compte rendu de son propre Barthes par Roland Barthes. On y lit assez clairement un pastiche mi-figue mi-raisin du genre critique (spcialement sous-genre « nouvelle Critique », que l’auteur avait avait quelques raisons de bien connaîtreet de pratiquer sans effort) et un véritable autopastiche où l’auteur , donnant à cet ouvrage une sorte de codicille sérieux, page supplémentaire aujourd’hui devenue complémentaire et indissociable, ne peut s’empêcher dde le faire d’une manière self conscious et donc véritablement appuyée, soulignée ou surlignée…..

HammerStein dit: 24 février 2013 à 9 h 20 min

Parce que je ne savais pas trop sousquel fil la signaler, une belle page sur la question de la traduction, le pastiche ,(..) et qu P.Assouline a surement remarquée déjà , page, sous le titre
« Faut-il condamner Badiou pour sa traduction de « La République » ? (Réponse au « Point »)
blog J.C.Martin

ueda dit: 19 février 2013 à 17 h 27 min

Art graphique,
Ajoutez le nom de famille 干 avant votre prénom lulu, et vous pourrez voir quelqu’un de beaucoup plus connu que Shakespeare dans ce pauvre pays.

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