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La République des livres
Un enfant du silence

Un enfant du silence

Par ALBERT BENSOUSSAN

Santiago H. Amigorena est le petit-fils de Vicente Rosenberg, un juif polonais qui a fui l’Europe malade de peste brune pour trouver refuge à Buenos Aires et fonder un foyer avec Rosita Szapire, la fille d’un autre exilé du shtetl. Nous sommes dans ce milieu des Rusos comme on appelle en Argentine la populeuse immigration juive venue du Mitteleuropa — face aux Levantins qu’on appelle  lesTurcos issus de l’empire ottoman dont beaucoup sont également juifs. Mais qu’est-ce qu’un juif ? Françoise Truffaut, qui avait quelque raison de se poser la question, la met dans la bouche du seul personnage juif de ses films, le metteur en scène polonais Steiner du Dernier métro,  et pour mieux en montrer l’évanescence ou l’absurdité, il l’affuble du nez de Shylock.

Qu’est-ce qu’une identité juive ? Ceux qu’on dit juifs le sont parfois pour un quart, pour une moitié, le sont aux trois-quarts ou sont totalement assimilés. Mais voilà la folie hitlérienne qui conduit à l’inévitable retour sur soi : « Comme tous les Juifs, Vicente avait pensé qu’il était beaucoup de choses jusqu’à ce que les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif ». Et c’est  le point de départ de ce livre bouleversant de Santiago Amigorena — par ailleurs cinéaste bien connu — : Le ghetto intérieur (P.O.L., 192 pages, 18€). Vicente est un Polonais convaincu et patriote, et même un fringant officier de l’armée polonaise, héros des combats victorieux contre la Russie — le « miracle de la Vistule », en 1920. Il parle polonais, allemand, yiddish, mais découvre vite que ses états de service ne le protègent pas contre l’antisémitisme. Il choisit de partir — est-ce un choix ? — en laissant à Varsovie sa mère, son frère, sa sœur, et dans la belle capitale argentine, à douze mille kilomètres, il les oublie peu à peu, au fil d’une correspondance espacée et quasi absente jusqu’à ce que :

« Mon chéri, tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. »

La mère, cette « yiddishe mame », dont les rares lettres jalonnent ce récit, introduit là définitivement l’angoisse dans le cœur de son fils, qui voulait tant la faire venir en Argentine. Au fil des jours et des semaines, le mur du ghetto se construit dans la tête du fils au point que ses rêves lui font vivre cette muraille qui l’enserre, lui, à Buenos Aires, ce mur intérieur qui l’étouffe et, en devenant de plus en plus étroit, le détruit. Et l’on se rappellera l’un des plus poignants tableaux du mime Marceau où ce génial juif polonais traduisait sur scène, et dans la mutité, avec ses bras et son regard halluciné, ce mur qui peu à peu se refermait sur lui. Mais Amigorena va plus loin encore dans l’évocation fantasmatique de ce qu’il nomme son ghetto intérieur :

« Il comprenait que ce mur qui l’encerclait, qui l’étouffait, et qu’il abattait ou qu’il trouait avec rage, était sa propre peau ». 

En effet, l’insoutenable lui colle à la peau, le ghetto, la déportation, la mise en place de la « solution finale », et cette absence de mots pour définir ce fait inouï, unique dans l’histoire, l’entreprise d’extermination scientifique des juifs. Ce n’est que plus tard qu’on a tenté de la nommer, Holocauste, Hourbane, puis Shoah, en hébreu « catastrophe ».

Mais là-bas, dans son refuge argentin, Vicente qui fut un dandy élégant, un mari et un père aimant, se referme sur lui-même et, enserré dans les pierres de la mort, se mure dans le silence : « Plus de mots. Plus de langues. Ni allemand, ni polonais, ni yiddish. Ni espagnol, ni argentin. Plus de mots. Plus de noms pour rien… Ni massacre. Ni douleur. Plus. De. Mots. » Sidération face à l’insoutenable. Vicente en perdra la parole et se murera — mourra ? — dans le mutisme.

Mais un jour son petit-fils qui a fui l’Argentine dictatoriale et répressive du général Videla pour s’installer à Paris, va tout faire pour lui redonner la parole et raconter ce destin tragique, qui est celui de tout ce judaïsme promis aux bûchers, à la nuit et au brouillard. Et grâce à Amigorena, qui sait trouver les mots, les morts ont la parole et accusent l’Occident coupable de génocide(s). Et si l’on cherche à comprendre et à interroger, on se heurte à ce mur de l’incompréhensible, à cette réponse forcément allemande rapportée par Primo Levi: « Hier ist   kein warum… Ici, il n’y a pas de pourquoi ». Nulle réponse. Sinon ce terrible constat du grand-père :

« Il avait cessé de croire que la vie est plus importante que la mort ».

Alors faut-il se taire en cessant d’interroger et de comprendre ? Le silence tue, celui de l’Occident, et le mutisme suicidaire de Vicente. Mais tout au bout du désespoir, la vie finit par reprendre ses droits, la vie intempestive, impertinente : et voilà que « Mi Rusita », comme Vicente appelait amoureusement son épouse au temps de leur bonheur, se retrouve enceinte, juste comme la guerre vient de finir. L’enfant s’appellera Victoire. C’est la jeune tante de Santiago.

Finalement entre l’oubli et la mémoire, au bénéfice de la vie-malgré-tout, c’est la mémoire qui l’emportera. Amigorena, qui écrit pour survivre à ce passé, en homme ligoté par tous ces liens de la famille qu’il aime, comme un juif aime son Créateur, de tout son cœur, de toute son âme et de tout son pouvoir, nous délivre une leçon d’espoir dans cette France désespérante, avec le négationnisme des uns, le terrorisme des autres, le  chiendent et l’ivraie de l’antisémitisme renaissant sur les cendres de tant de morts.

Il faut lire ce livre, marqué par la mort à Treblinka de la mère — l’arrière-grand-mère du narrateur —, « sa mère nue, éreintée, exténuée, alors qu’elle entrait dans ces douches qui n’étaient pas des douches »… et, sur le plus grand cimetière d’Europe aux millions de victimes sans sépulture, ouvrir nos lèvres aux mots brûlants d’Amigorena, fou de mémoire, ivre de piété pour, avec lui, réciter le kaddish.

ALBERT BENSOUSSAN

(Photo Fan Ho)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

20

commentaires

20 Réponses pour Un enfant du silence

et alii dit: à

de la musique dans le silence
From Klezmer Music to Argentine Tango there is only one step, made by the important Jewish Community living in Buenos Aires in the 1920s.

« The Astor Klezmer Trio » gives first a tribute to the most famous composer of Argentine Tango: Astor Piazzolla who dedicated to the flutist of the ensemble, Marc Grauwels his  » History of the Tango « .

Tango is born in Buenos Aires around 1880, fruit of the rich mixture of different immigrants which populated Argentina in this period ; Italian, Spanish, French, Jewish and afro-Argentine. A few years later, the Jewish Community of Buenos Aires had a massive expansion. The Jewish Musicians quite naturally began playing tangos, and the composers to compose Tangos in Yiddish.

The Yiddish Tangos is the reflection of the particular History of the Jewish populations in the 20th century and of their wanderings.
From Buenos Aires to the New York theatrical scene, including Poland, some musicians took and enriched this new music, returning it in Eastern Europe, the cradle of the Klezmer Music

This is the explanation of this unusual name : « The Astor Klezmer Trio ».
http://www.joellestrauss.be/index.php/accueil/nederlands/the-astor-klezmer-trio

et alii dit: à

nigun
Giora Feidman a eu une grande importance dans ma vie et ce, a plus d’un titre:

En y réfléchissant aujourd’hui il me semble que c’est grace a lui que j’ai connu ma première expérience concernant le nigun utilisé de façon artistique.

C’était me semble-t-il quelques mois après ma téchouva (retour a la Torah, étude et pratique) lorsque commença a se poser pour moi la question: quelle musique jouer a présent. Car je ne me vis bientôt plus consacrant ma vie au Jazz.
http://www.nigun.info/f-feidman.html

et alii dit: à

Giora Feidman nait à Buenos Aires où ses parents juifs de Bessarabie ont immigré en 1905 pour échapper aux persécutions. Feidman vient d’une famille de musiciens klezmer. Son père, son grand-père et son arrière-grand-père jouaient dans les mariages juifs, les bar mitzvah et les fêtes dans les shtetls d’Europe centrale. Feidman se marie en 1975 avec Ora Bat-Chaim, son manager1.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Giora_Feidman

et alii dit: à

Mais le père de Leopold, musicien et coiffeur, ne parvenant pas à subvenir aux besoins de sa famille, émigra en Argentine en novembre 1933, puis revient à Przemyślany en 19363 ou 19372. Leopold intègre en 1937 l’orchestre de son père en jouant de l’accordéon. Son frère cadet joue du violon dans le salon de coiffure. En 1937 Leopold poursuit ses études au lycée et son père lui achète un piano et l’inscrivit au conservatoire de musique de Lwów3.
KLEZMER!
https://fr.wikipedia.org/wiki/Leopold_Koz%C5%82owski-Kleinman

et alii dit: à

Wall Art Physicians Prayer – English & Hebrew
By: Danny Azoulay
SKU: wall-art-physicians-prayer-english-hebrew-by-danny-azoulay
Israeli artist Danny Azoulay has created this papercut Physician’s Prayer with hand-painted gold-leaf accents. The piece is matted and framed. The timeless text of this Physician’s Prayer, attributed to Rambam, is printed in English and Hebrew. Ideal for an office wall, this work of art is a meaningful gift for a new or seasoned doctor.
Dimensions:17″ x 21″ (including frame)
https://www.shalomhouse.com/products/wall-art-physicians-prayer-english-hebrew-by-danny-azoulay.htm

et alii dit: à

le mur
For many folks, visiting the Kotel is emotional, meaningful and—more than anything—private. In fact, the single most common experience people have there is inherently personal: putting a kvittel, or note, in between its ancient ashlar stones. Whether you are a believer or not, the simple act of writing a small note, folding it up, and shoving it deep into the cracks is the closest we get to talking to God. But what happens to all those requests and prayers and hopes? Where do they go? Is the Kotel just an ever-expanding archive of notes? If so, why doesn’t it run out of space?

The short answer is the Rosh Hashanah cleanup. But while reporting on this peculiar semiannual ritual (it also happens before Passover), producer Yoshi Fields discovered that the cleanup was much more than just a cleanup. It offered him an opportunity to rethink the story he was told about Israel, and evaluate how reality measured up to myth.
Joel Shupack scored this piece, with additional music from Blue Dot Sessions. The end song is Shlomi Shaban’s Hebrew cover of Leonard Cohen’s “Hallelujah” (lyrics translated by Kobi Meidan). This special was edited by Mishy Harman, produced by Zev Levi, James Feder, and Yochai Maital, and mixed by Sela Waisblum. Thanks to Judah Kauffman, who first had the idea for the story, and to Chaim Waxman, Shlomo Ben-Chaim, and Lee Eshel Rubinstein.
https://www.tabletmag.com/jewish-life-and-religion/291590/israel-story-dear-god?utm_source=tabletmagazinelist&utm_campaign=52cd68f34d-EMAIL_CAMPAIGN_2019_09_26_08_21&utm_medium=email&utm_term=0_c308bf8edb-52cd68f34d-207086749

Alain Roussel dit: à

Merci, cher Albert, pour cette note émouvante. Mais l’espoir c’est que le silence n’est pas définitif. D’autres viennent reprendre le flambeau de la mémoire et racontent. Et il faut porter témoignage pour ne pas oublier. Quand j’habitais le XVe à Paris, près de la rue du Commerce, j’allais conduire mon fils à l’école maternelle de la rue Violet. Dans l’entrée, il y avait une grande plaque de marbre avec le nom de tous ces enfants juifs, 4 et 5 ans, qui avaient été pris dans la rafle, déportés et qui n’étaient « jamais revenus », dit pudiquement la plaque. Souvent, je m’arrêtais, lisais et relisais. Je ne suis pas juif, mais en ces moment-là un sentiment de tristesse, de honte et de colère me prenait à la gorge.
Une embrassade,
Alain

et alii dit: à

on a le droit de l’écrire en hébreu:
Kaddish avelim (קדיש אבלים), le « Kaddish des endeuillés » ou Kaddish Yehe Shelama Rabba (קדיש יהא שלמא רבא)

et alii dit: à

Ce Kaddish DeRabbanan est encore dit après avoir étudié un midrash, une aggada, ou après les avoir lu comme part intégrante de l’office. Il diffère du Kaddish habituel, car incluant une prière pour les rabbins, savants, érudits, et leurs disciples.
Bien que tout le monde puisse réciter ce Kaddish, il est devenu coutume pour les endeuillés de réciter le Kaddish DeRabbanan en plus du Kaddish des endeuillés. »

Le Kaddish des endeuillés, du rabbin et le Kaddish complet terminent tous avec une supplique pour la paix, rédigée en Hébreu et tirée de la Bible.
mes grands parents sont morts à auschwitz et leur fille, ma mère, envoyée à terezin n’a pas survécu après avoir été DP près de Munich, où je naquis

et alii dit: à

Durant la guerre et dans la décennie qui a suivi, les Juifs avaient spontanément repris un certain nombre de mots empruntés à la longue histoire du martyrologe : massacre (tèva’h), hécatombe, meurtre (hareyga), désastre, catastrophe, cataclysme [14]
[14]
L’historien Dan Michman m’a communiqué le texte d’une carte… et même « pogrom », avant de prendre conscience que l’Événement était d’une ampleur sans précédent. En yiddish, ce processus d’insertion des massacres dans la chaîne « reconnaissable » et familière des persécutions a fait adopter le terme ‘hourbane (dans des transcriptions diverses, que nous respecterons ci-dessous), emprunté à l’hébreu et forgé sur la racine ‘HRB (détruire, dévaster, proche de ‘hérev, le glaive et de ‘hourba, une ruine). Le substantif ‘hourbane (destruction) est employé dès l’époque talmudique (cf. TB Guitin, 57 b) pour désigner en hébreu « la Destruction » de Jérusalem et de chacun des deux Temples. Cet emploi s’appuie sur une prophétie de Jérémie qui annonçait que la Maison de Dieu serait détruite et Jérusalem « désolée, privée d’habitants » : « tè’harèv mè’eyn yochèv » (Jér. XXVI, 9). Historiquement, on se réfère donc à deux ‘Hourbanes, le Premier par les Mésopotamiens (586 av. J.-C., ‘hourbane bayite richone), le Second par les Romains (70 ap. J.-C., ‘hourbane bayite chèni). La Shoah est vite considérée comme « le Troisième ‘Hourbane » et certains rabbins proposent même d’en célébrer les victimes à Tiche’a beav, le 9 av, journée de deuil et de jeûne pour la destruction des deux Temples [15]
[15]
D’autres proposent d’associer la Shoah au jeûne du 10 Tebeth,…. Le ‘Hourbane est accompagné d’un exil du peuple juif (ici, la Déportation) et, selon la tradition mystique, d’un exil de la Présence divine. Tant en
https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2006-1-page-337.htm#

et alii dit: à

Né à Clara (Argentine) dans une famille juive ashkénaze originaire de Lituanie et ayant fui les pogroms, Joseph Elie Kessel (1898-1979) grandit en Argentine, puis à Orenbourg, sur l’Oural (1905-1908), puis en France.

christiane dit: à

Le livre je ne l’ai pas lu mais ce billet est bouleversant. L’ombre de Bip, ce pierrot lunaire (Marcel Marceau), le traverse justement. Lui s’était retiré dans le silence du mime pour rejoindre ceux qui se sont tus à jamais, à commencer par son père, déporté et mort à Auschwitz. «Ceux qui ont disparu vivent toujours en moi. Le mime rend l’invisible visible.»

Bloom dit: à

Ce n’est que plus tard qu’on a tenté de la nommer, Holocauste, Hourbane, puis Shoah, en hébreu « catastrophe ».

D’après Rachel Ertel, les survivants utilisaient le terme de « Hurban » (« destruction » en yiddish, en référence aux destructions du Temple de Jérusalem par les Babylonien en 587 av JC
puis par les Romains en 70 AD), lorsqu’il évoquaient l’extermination à laquelle ils avaient échappé.

et alii dit: à

ce fut la fête au kibbutz quad Barenboïm-qui est argentin- est venu jouer à tel aviv!(j’ai eu une place au concert! et fait profiter des camarades de travail d’autres places pour cette soirée exceptionnelle)

et alii dit: à

voilà le kibbutz!
https://en.wikipedia.org/wiki/Bror_Hayil
et ils disent leur provenanced’amérique latine
Zionist youth movement Dror, and later Habonim Dror.[9] Today, many residents are immigrants from Brazil.[5] In 2012, Brazil’s foreign minister Antonio Patriota visited Bror Hayil.[10]

et alii dit: à

merci!
il se trouve que j’ai travaillé dans un kibbutz de juifs argentins, doc mangé avec eux au réfectoire,et même parfois chez eux(les familles avaient un petit baraquement )quand ils m’invitaient;leur univers m’est familier entre espoir et nostalgie;je me sentais de leurs enfants, moi qui m’occupais des enfants dans la journée;ils me taquinaient et m’enseignaient leur hébreu natif de galopins:quel merveilleux souvenir j’en ai gardé!

Claude Kayat dit: à

Un livre bouleversant sur le silence dû à l’ultime désespoir, et dont tu as su magnifiquement rendre compte grâce à la magie de tes mots. Merci, cher Albert!

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