De Federico l’esseulé à Lorca le glorieux
Federico García Lorca est mort en 1936, il y a quatre-vingt-dix ans, l’âge même de celui qui trace ces lignes aujourd’hui. La vie si courte – trente-huit années – de ce poète et dramaturge qui, s’il n’avait pas été assassiné, aurait pu et dû devenir centenaire, voire super-centenaire tant sa voix était forte et son talent suprême, nous voulons la prolonger et lui donner forme d’éternité. En 1972, lors de la foire du livre de Nice qui vit se constituer l’Association des Traducteurs Littéraires de France, un très joli monde des Lettres monta sur l’estrade pour proclamer la fin de Babel et la transmission du langage. Claude Simon réconforta les traducteurs en herbe devant lui en leur disant qu’une traduction, autant que l’original qui la justifie, est un texte, une « production de texte », dit-il, tous deux aussi légitimes ; Maurice Nadeau, éditeur à égalité de textes français et d’œuvres traduites en français, rassura l’auditoire en disant pareillement que l’un valait l’autre ; et l’on vit le poète breton Eugène Guillevic affirmer, alors, que la traduction multipliait les génies, en arguant que sans la diffusion de son message dans toutes les langues du monde Jésus n’aurait été qu’un prédicateur de province. Si Cervantès est l’écrivain espagnol le plus traduit, la gloire multipliée de Lorca talonne aujourd’hui ce rayonnement. Et je voudrais dire ici deux mots de ce Federico l’esseulé devenu une gloire multitudinaire.
Dans le seul raccourci valable à mes yeux, je dirais que Lorca avait, chevillé au corps et à l’âme, l’amour du peuple et l’amour des hommes. Ce double choix détermina son exécution : peuple, un terme sur lequel le communisme avait fait main basse, valait condamnation aux yeux du fascisme ; et l’amour des hommes était, pour l’Espagne potentiellement franquiste, passible de la peine de mort, après avoir fait les beaux jours de l’Inquisition des siècles durant. Toute sa vie, jusqu’à la chute fatale du couperet, Lorca rechercha son double, l’homme aimé. Il sut ou crut le trouver dans la nuit obscure de son désir et une clandestinité imposée par la société. Pour ce faire, il passa et promena ses masques, projetant ses désirs dans un univers larvaire d’insectes, de femmes inaccomplies, bréhaignes ou refusées.
Tant de vieilles frustrations, tous ces manques, tous ces manquements. Il baigna dans les sortilèges jusqu’à cette Vie brève que composa pour lui son ami Manuel de Falla. Ce dernier lui offrit l’hospitalité et son refuge grenadin aux heures redoutables. Mais Federico choisit de loger chez son ami Luis Rosales, comme lui poète, comme lui homosexuel, avec pour garantie qu’il était phalangiste et se trouvait du côté de ceux qui allaient prendre le pouvoir. Mauvais choix, malgré tout, car son destin était écrit : Lorca devait mourir. Et parce qu’il avait dit aimer « le peuple », et parce qu’on savait qu’il était gay.
La dernière pièce qui fut représentée de son vivant est Doña Rosita la soltera. Donnée à Barcelone deux mois avant sa mort. Une pièce sur le temps qui passe et la frustration, thème récurrent chez lui et qui atteint ici, malgré une apparente mièvrerie à une singulière profondeur. Sans avoir l’air d’y toucher, et presque en papillonnant, dédiant cette pièces aux fleuristes des Ramblas de Barcelone, Lorca nous ouvre ici son cœur et dévoile son angoisse existentielle en recourant au langage des fleurs, parmi quelques froufrous et des friselis d’éventail. Sur un ton élégiaque qui fait penser à l’univers de Tchékhov, notamment dans La Cerisaie, ces deux pièces s’achevant sur une maison qu’on quitte et une fenêtre qui claque. Rosita a 20 ans au début de la pièce, 35 au 2ème acte et 45 au dernier. Jamais Lorca n’avait montré avec tant d’acuité et de dramatisme le passage du temps. Se sentait-il déjà si vieux et bien esseulé à seulement 37 ans ? Il est clair que Doña Rosita c’est lui, avec ses frustrations affectives, sa privation des joies de l’amour, son absence de fécondité — thème qu’il reprend de Yerma ou de La Savetière prodigieuse, et ressasse dans tout son théâtre —, sa solitude inexorable, et, peut-être, le pressentiment de sa mort prochaine.
Jeunesse, maturité et déclin caractérisent, donc, les trois actes de Doña Rosita l’esseulée. Il y a un amour au départ qui restera à jamais suspendu dans l’éther et jamais accompli ni incarné, amour évanescent, amour vite dissipé comme le parfum de cette rose qui ne va vivre que l’espace d’une journée et qui rythme toute la pièce. Lorca écrit là la pièce de l’amour qui n’existe pas, qui ne le peut ni ne le veut. C’est la plus haute expression, dans son théâtre, après tout ce qu’il a déjà écrit de semblable, de l’impossible amour. Au dernier acte, dix années sont encore passées. Et le fiancé en a épousé une autre. C’est la fin des illusions de Rosita, et la fin d’un monde : poignante solitude de l’esseulée. La nuit tombe sur le théâtre de Lorca comme sur son ultime pièce jouée de son vivant. Rosita va vers son néant de solitude, et Federico s’en retourne à Madrid où bientôt retentiront les premiers éclats d’une guerre dont il allait être la première victime.
Comment traduire, dans le titre de la pièce « la soltera ». Le mot signifie « célibataire », mais l’on sait que la jeune fille qui grimpe en années est très tôt une vieille fille ; souvenons-nous en France de celles qui, à 25 ans, coiffaient sainte Catherine et que l’on tenait déjà pour des laissées-pour-compte. Ainsi est Rosita, et soltera signifie qu’elle est une vieille fille – « une vieille peau », lancera un garçon malotru sur son passage . Le traducteur entend couvrir le champ sémantique du mot qui fait de la jeune fille célibataire une vieille fille en puissance, et, s’appuyant aussi sur la sonorité et l’euphonie du terme espagnol, choisit cet adjectif « esseulée » qui colle tellement à la peau du personnage comme de son créateur.
Cet amour impossible est une véritable obsession chez Lorca C’est même, peut-être, le seul thème authentique de toute son œuvre, sa base, son esthétique, les fondations sur lesquelles s’élèvent poèmes, chansons, comédies et drames. Ainsi peut-on comprendre la récurrence des dessins — car Lorca dessinait beaucoup et projetait, à l’égal de l’écriture, ses fantasmes ou ses images obsédantes sur le carton — qui représentent des mains mutilées, des seins coupés (ceux de sainte Eulalie), des cous tranchés (écho du fameux cou coupéd’Apollinaire), ce qu’il transcrit par la parole : « Moi, poète sans bras, perdu parmi la foule »… « Ô mon cou que l’on vient d’égorger »… ou lorsqu’il se voit « tronc sans branche » ou parle des « limites de feu » de son torse.
Alors pourquoi ne pas prolonger par quelque artifice littéraire, osons même dire une uchronie, la vie tronquée du poète ? Imaginer ce qu’il aurait produit, vu et dit au cours de quatre décennies additionnelles. Et la joie ressentie en voyant les traces qu’avait laissées son œuvre, dans le théâtre qui allait advenir et aussi sur l’écran cinématographique. C’est ce projet – ce supplément de vie – né d’une passion folle d’un traducteur et biographe de Federico qui va voir le jour au printemps prochain, et nous donnons, en priorité, la couverture flamboyante de ce livre, tout entier voué à ce génie et à sa gloire : Federico García Lorca, immensément présent… et aimé.
Envoi :
« …Maintenant qu’à tout jamais tu reposes en terre inconnue, corps ignoré que tant de restes confondent, je découvre ces feuilles qui ne veulent jaunir, dans l’envol libre que le temps défeuille — sans nul censeur, nulle harpie, nulle ombre maléfique penchée sur tes cendres — : vois ma joie à te retrouver, à entrer dans tes signes, et rechercher ta voix. Jubilante, troublante, émouvante, renversante…, tu n’aimes que les adjectifs clamant que tu es vivant. Ce sont paroles éparpillées autour de pleurs à leur source, en douce plaine d’Al-Andalus… Aïnadamar, la fontaine aux larmes. Miracle des mots : les larmes s’effacent dans la joie, la mort s’élève en survie, dans la permanence des choses de ce monde qui tant fait pour les abolir. Le sépulcre n’est plus : comprends-tu pourquoi l’hébreu — cette langue secrète qu’ont parlée tes ancêtres — fait du camposanto une maison de vie, une Beth ‘haïm ? »
Albert Bensoussan
(auteur de Federico García Lorca : Et si…, éditions Elysande, 2026 ; Lorca, Folio-biographies, 2010, ainsi que La Maison de Bernarda Alba, Folio théâtre, 2016, Noces de sang, Folio théâtre, 2017, Yerma, Folio théâtre, 2019, Doña Rosita, l’esseulée, Folio théâtre, 2021, traduits et présentés par Albert Bensoussan)
(« Albert Bensoussan » photo D.R. ; « Federico Garcia Lorca » © garcc3ada-lorca-saludando »)
