de Pierre Assouline

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La République des livres

Discours du Nobel

Par LOUISE GLÜCK

Quand j’étais une enfant de cinq ou six ans, je crois, j’ai organisé une compétition dans ma tête, un concours pour décider quel était le plus grand poème au monde. Il y avait deux finalistes : “Le Petit Garçon Noir” de Blake et “Swanee River” de Stephen Foster. J’ai fait les cent pas dans la chambre d’ami, dans la maison de ma grand-mère, à Cedarhurst, un village sur la rive sud de Long Island, en récitant dans ma tête, car c’est ce que je préférais, plutôt qu’avec la bouche, le poème inoubliable de Blake, puis en fredonnant, toujours dans ma tête, la chanson triste et obsédante de Foster. Comment en suis-je venu à lire Blake, cela reste un mystère. Je crois qu’il y avait quelques anthologies poétiques dans la maison de mes parents, au milieu des nombreux romans et des ouvrages plus quelconques sur la politique et l’histoire. Mais j’associe Blake à la maison de ma grand-mère. Ce n’était pas une femme qui aimait les livres. Mais il y avait Blake, ses Chants d’Innocence et d’Expérience, ainsi qu’un minuscule recueil des chants tirés des pièces de Shakespeare, dont j’appris un grand nombre par cœur. J’aimais tout particulièrement le chant tiré de Cymbeline, sans probablement en comprendre le moindre mot, mais en en percevant la musique, le rythme, les impératifs retentissants, qui faisaient vibrer une enfant très timide et craintive. “Et que ta tombe soit vénérée.” C’est ce que j’espérais.

Des compétitions de cette sorte, pour l’honneur, pour une grande récompense, me paraissaient naturelles ; les mythes qui furent mes premières lectures en étaient remplis. Le plus grand poème au monde me semblait, même quand j’étais très jeune, le plus grand de tous les honneurs. C’était également la façon dont ma sœur et moi avions été élevées, pour sauver la France (Jeanne d’Arc), découvrir le radium (Marie Curie). Plus tard, j’ai commencé à comprendre les dangers et les limites d’une pensée hiérarchique, mais dans mon enfance, il me semblait important de décerner un prix. Quelqu’un se tenait au sommet de la montagne, visible de très loin, la seule chose intéressante sur la montagne. Une autre personne, un peu plus bas, était invisible.

Ou bien, en l’occurrence, un poème. J’étais sûre et certaine que Blake, en particulier, avait plus ou moins conscience de cet événement, et était attentif à son issue. Je comprenais bien qu’il était mort, mais j’avais le sentiment qu’il était encore vivant car je pouvais entendre sa voix me parler, certes contrefaite, mais c’était bien sa voix. Et j’avais le sentiment qu’elle ne parlait qu’à moi ou qu’elle me parlait spécialement. Je me sentais distinguée, privilégiée ; j’avais aussi le sentiment que c’est à Blake que je souhaitais parler, à qui, ainsi qu’à Shakespeare, je parlais déjà.

Blake remporta la compétition. Mais je réalisai plus tard à quel point ces deux poèmes se ressemblaient ; hier comme aujourd’hui, j’étais attirée vers la voix humaine solitaire, qui montait en une plainte ou une aspiration. Et les poètes auxquels je revenais en vieillissant étaient ceux dans l’œuvre desquels je jouais un rôle crucial, en tant qu’auditrice élue. Des poètes intimes, séduisants, souvent furtifs ou clandestins. Pas de ceux qui remplissent les stades. Pas des poètes qui se parlent à eux-mêmes.

J’aimais ce pacte, j’aimais ce sentiment que ce que disait le poète était à la fois essentiel et personnel, le message reçu par le prêtre ou l’analyste.

La cérémonie de remise du prix dans la chambre d’ami chez ma grand-mère apparaissait, en raison de son caractère secret, comme une extension de la relation intense créée par le poème : une extension, et non une violation.

Blake me parlait à travers le petit garçon noir ; il était l’origine cachée de cette voix. On ne pouvait pas le voir, pas plus qu’on ne voyait le petit garçon noir, ou si le garçon blanc obtus et dédaigneux le voyait, c’était de façon très imprécise. Mais je savais que ce qu’il disait était vrai, que son corps mortel provisoire abritait une âme d’une pureté lumineuse ; je le savais parce que dans ce que dit l’enfant noir, dans ce qu’il raconte de ses sentiments et de son expérience, il n’entre aucun reproche, aucune envie de se venger, mais uniquement la conviction que, dans le monde parfait qu’on lui a promis après sa mort, il sera reconnu pour ce qu’il est et que, dans un excès de joie, il protégera l’enfant blanc plus fragile du soudain excès de lumière. Le fait que ce ne soit pas un espoir réaliste, qu’il ignore la réalité, rend le poème bouleversant et lui donne une dimension profondément politique. Cette colère blessée et justifiée que le petit garçon noir ne peut se permettre de ressentir, dont sa mère tente de le protéger, c’est le lecteur ou l’auditeur qui l’éprouve. Même quand le lecteur est un enfant.

Mais les honneurs publics, c’est toute autre chose.

Les poèmes vers lesquels, toute ma vie, j’ai été le plus ardemment attirée sont des poèmes dans le genre de ceux que j’ai décrits, des poèmes qui relèvent d’une connivence ou d’un choix intime, des poèmes auxquels l’auditeur ou le lecteur apporte une contribution essentielle, en tant que destinataire d’une confidence ou d’un cri, et parfois en tant que conspirateur associé. “Je ne suis personne”, dit Dickinson. “Es-tu personne, toi aussi ? / Alors nous sommes deux – ne le dis pas…” Ou bien Eliot : “Alors allons-nous en, toi et moi, / Quand le soir est étendu sur le ciel / Comme un patient anesthésié sur une table…” Eliot ne rassemble pas la troupe des scouts. Il demande quelque chose au lecteur. À l’opposé du vers de Shakespeare, mettons : “Vais-je te comparer à une journée d’été” : Shakespeare ne me compare pas à une journée d’été. Je suis autorisée à entendre l’éblouissante virtuosité, mais le poème ne requiert pas ma présence.

Dans le genre d’art vers lequel j’étais attirée, la voix ou le jugement collectif est dangereux. La précarité de la parole intime ajoute à sa propre force et à celle du lecteur, par l’intermédiaire de qui la voix se trouve encouragée dans son appel ou sa confidence pressant.

Qu’arrive-t-il à un poète de ce genre quand la collectivité, au lieu de l’exiler ou de l’ignorer apparemment, l’acclame et le porte au pinacle ? Je dirais que ce poète-là se sentirait menacé et déjoué.

C’est le sujet de Dickinson. Pas toujours, mais bien souvent.

J’ai lu le plus passionnément Emily Dickinson quand j’étais adolescente. Généralement, tard le soir, après l’heure d’aller au lit, sur le sofa du salon.

Je ne suis personne ! Qui es-tu ?

Es-tu personne, toi aussi ?

Et, dans la version que je lisais alors et que je préfère encore :

Alors nous sommes deux – ne le dis pas !

Ils nous banniraient, tu sais…

Dickinson m’a choisie, ou reconnue, quand j’étais assise sur le sofa. Nous formions une élite, des camarades dans l’invisibilité, un fait connu de nous seules, que chacune confirmait pour l’autre. Dans le monde, nous n’étions personne.

Mais qu’est-ce qui constituerait un bannissement pour des personnes qui existaient comme nous, bien à l’abri sous le tronc d’arbre ? Le bannissement commence quand on déplace le tronc.

Je ne parle pas ici de l’influence pernicieuse d’Emily Dickinson sur les adolescentes. Je parle d’un tempérament qui se méfie de la vie publique ou qui la voit comme le royaume où la généralisation oblitère la précision, et où la vérité partielle remplace la sincérité et la révélation brûlante. Imaginez, pour illustrer mon propos, que la voix de la conspiratrice, la voix de Dickinson, soit remplacée par celle du tribunal. “Nous sommes personne, qui es-tu ?” Ce message devient sinistre tout à coup.

Ce fut une surprise pour moi, le matin du 8 octobre, de ressentir le genre de panique que j’ai décrite. La lumière était trop éclatante. L’ampleur trop grande.

Ceux d’entre nous qui écrivent des livres espèrent sans doute toucher beaucoup de gens. Mais certains poètes ne voient pas cette idée de toucher beaucoup de gens en termes spatiaux, comme dans un auditorium plein. Ils se voient toucher beaucoup de gens en termes temporels, séquentiels, beaucoup au fil du temps, dans le futur, mais dans le fond, ces lecteurs viennent toujours seuls, un par un.

Je crois qu’en me décernant ce prix, l’Académie suédoise choisit d’honorer la voix intime et personnelle, que des paroles en public peuvent parfois amplifier ou prolonger, mais jamais remplacer.

Louise Glück, 7 décembre 2020

(Traduit par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf d’après l’original en langue anglaise )

 

LE PETIT GARÇON NOIR

de William Blake

Ma mère m’a enfanté dans le Sud sauvage,

Et je suis noir, mais ô ! mon âme est blanche ;

Blanc comme l’ange est l’enfant d’Angleterre,

Mais je suis noir, endeuillé de lumière.

 

Ma mère m’a tout enseigné sous un arbre,

Et assise avant la chaleur du jour,

Elle me prenait sur ses genoux et m’embrassait,

Et désignant l’est, elle se mettait à dire :

 

“Regarde le soleil levant : c’est là que Dieu vit,

“Et donne Sa lumière et répand Sa chaleur ;

“Et fleurs, arbres, animaux et hommes reçoivent

“Du réconfort le matin, de la joie à midi.

 

“Et nous sommes sur terre pour un court moment,

“Pour apprendre à supporter les rayons de l’amour ;

“Et ces corps noirs et ce visage brûlé par le soleil

“Ne sont que nuages, et pareils à un bosquet d’ombres.

 

“Car quand nos âmes auront appris à supporter la chaleur,

“Les nuages se dissiperont ; nous entendrons Sa voix

“Dire : ‘Sortez du bosquet, mes chers amours,

“Et réjouissez-vous autour de ma tente d’or comme des agneaux.’”

 

Ainsi parlait et m’embrassait ma mère ;

Et ainsi dis-je au petit garçon anglais :

Quand libérés moi du nuage noir, lui du blanc,

Et qu’autour de la tente de Dieu tels des agneaux nous nous réjouirons,

 

Je le protègerai de la chaleur, jusqu’à ce qu’il puisse

Se pencher de joie sur les genoux de son père ;

Et je me lèverai alors et caresserai ses cheveux argentés,

Et je serai comme lui, et alors il m’aimera.

 

 

“JE NE SUIS PERSONNE ! QUI ES-TU ?”

par Emily Dickinson

 

Je ne suis personne ! Qui es-tu ?

Es-tu personne, toi aussi ?

Alors nous sommes deux – ne le dis pas !

Ils nous banniraient, tu sais.

 

Que c’est ennuyeux d’être quelqu’un !

C’est si public, comme une grenouille

De dire son nom toute la sainte journée

À un marécage admiratif !

 

(traduit par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf d’après l’original en langue anglaise)

 

SOURCES : “The Little Black Boy” tiré de Songs of Innocence and of Experience de William Blake. Poetry and Prose of William Blake / edited by Geoffrey Keynes. Londres, Nonesuch, 1927.

“Old Folks at Home” / “Way Down Upon the Swanee River”, 1851. Paroles et musique de Stephen Foster.

“Fear No More the Heat o’ the Sun” tire de Cymbeline (Acte IV, Scène II) de William Shakespeare.

“I’m Nobody! Who are you?” d’Emily Dickinson. The Poems of Emily Dickinson. Edited by Martha Dickinson Bianchi and Alfred Leete Hampson. Londres, Jonathan Cape, 1937.

“The Love Song of J. Alfred Prufrock” de T. S. Eliot. Collected Poems 1909 – 1962. Londres, Faber & Faber, 1963

Sonnet XVIII : “Shall I compare thee to a summer’s day” de William Shakespeare.

 

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, Poésie, traducteur.

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commentaires

5 Réponses pour Discours du Nobel

Soleil vert dit: à

Le poème de Blake

[…]Ma mère m’a tout enseigné sous un arbre,
Et assise avant la chaleur du jour,
Elle me prenait sur ses genoux et m’embrassait,[…]

et celui in extenso de JB Tati Loutard :

NOUVELLES DE MA MÈRE

Je suis maintenant très haut dans l’arbre des saisons ;
En bas je contemple la terre ferme du passé.
Quand les champs s’ouvraient aux semailles,
Avant que le baobab n’épaule quelques oiseaux
Au premier signal du soleil,
Ce sont tes pas qui chantaient autour de moi :
Grains de clochettes rythmant mes ablutions.
Je suis maintenant très haut dans l’arbre des saisons.
Apprends par ce quinzième jour de lune,
Que ce sont les larmes ― jusqu’ici ―
Qui comblent ton absence,
Allègent goutte à goutte ton image
Trop lourde sur ma pupille ;
Le soir sur ma natte je veille toute trempée de toi
Comme si tu m’habitais une seconde fois.

Jazzi dit: à

Les deux poèmes que je récitais agenouillé au pied de mon lit avant de me coucher quand j’étais une enfant de cinq ou six ans :

Notre Père

Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne arrive,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui
notre pain quotidien.
Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal.
Amen.

Je te salue Marie

Je te salue Marie, pleine de grâce,
le Seigneur est avec toi.
Tu es bénie entre toutes les femmes,
et Jésus, le fruit de tes entrailles est béni.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
prie pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort.
Amen.

Transmis par ma mère et fortement incité à les réciter à haute voix pour que celle-ci, qui était sourde, puisse en suivre la diction sur mes lèvres…
Me choquait l’idée que nous devions pardonner à ceux qui nous ont offensés, dans le premier, et le mot entrailles, dans le second.
Vers dix ans, j’ai arrêté de mon plein gré, mais il doit forcément en rester quelques traces…

Jazzi dit: à

« Et les poètes auxquels je revenais en vieillissant étaient ceux dans l’œuvre desquels je jouais un rôle crucial, en tant qu’auditrice élue. Des poètes intimes, séduisants, souvent furtifs ou clandestins. Pas de ceux qui remplissent les stades. Pas des poètes qui se parlent à eux-mêmes. »

« Eliot ne rassemble pas la troupe des scouts »

très juste, mais pas sympa pour Bob Dylan, qu’il dirait Jean Langoncet !
Moi je me sens l’auditeur élu, avec beaucoup d’autres, de Pessoa, qui est personne, et de Cavafy, tout deux intimes, furtifs et clandestins…

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