de Pierre Assouline

en savoir plus

La République des livres

La fidélité selon Vivant Denon

Par JEAN-FRANCOIS MARCHI

L’élection du jeune général Bonaparte au siège de Lazare Carnot à l’Institut, le 25 décembre 1797, marque le début d’une aventure extraordinaire pour la France et les protagonistes qui s’y trouvent à l’œuvre. S’y retrouvera, entre autres sommités futures, Dominique Vivant Denon, qui participera à la légendaire expédition d’Égypte dans le sillage du nouveau principe d’organisation rationnelle parti pour effectuer la nomenclature des richesses et possibilités du monde, avec la mission de classer, énumérer, fixer, connaître et répandre le savoir. S’ensuivra la période de rénovation intellectuelle et morale d’une nation selon les principes de l’ordre, la mathématique, l’exposition et la diffusion du savoir. Leur mission était de dissiper les ténèbres selon les nouvelles idées répandues par les tenants de cette école et secte nouvelle qui s’était elle-même baptisée les « idéologues ».

Dominique Vivant Denon (1747-1825), auquel l’historien Emmanuel de Waresquiel consacre une brillante biographie sous le titre Vivant Denon. L’aventurier du Louvre (472 pages, 27,50 euros, Taillandier), est l’une des figures les plus singulières de l’histoire culturelle et politique française. Diplomate, dessinateur, graveur, écrivain, collectionneur, voyageur et administrateur des arts, il traverse trois mondes successifs : la monarchie des Bourbons, la Révolution française et l’Empire napoléonien. Il appartient à cette catégorie d’hommes dont l’existence semble contredire les ruptures de l’histoire. Courtisan de Louis XV et de Louis XVI, familier des milieux aristocratiques européens, il devient compagnon de Bonaparte en Égypte, puis directeur général des musées sous Napoléon. Le livre d’Emmanuel de Waresquiel permet d’aborder une question fondamentale : comment un homme formé à la civilisation aristocratique du XVIIIe siècle a-t-il pu non seulement survivre à sa disparition, mais devenir l’un des principaux artisans de la politique artistique de Napoléon ?

L’intérêt d’une lecture philosophique de Vivant Denon est de substituer à la question de ses fidélités politiques celle de sa fidélité à lui-même. La permanence de son existence ne réside ni dans ses fonctions, ni dans ses protecteurs, ni même dans les institutions auxquelles il a participé. Elle réside dans un principe intérieur dont ses activités successives constituent les expressions diverses. L’artiste, le libertin, le voyageur, le diplomate et le directeur des musées ne sont pas cinq personnages différents, mais les manifestations d’une même nature. Denon a ainsi pratiqué une morale de la conformité à soi, non dans le sens moderne d’une recherche de satisfaction personnelle, mais dans celui d’une fidélité à un ordre intérieur reconnu comme une nécessité.

Cette conception permet de comprendre son association à l’entreprise napoléonienne sans l’assimiler à une soumission. Napoléon veut construire une société nouvelle, organisée autour d’un idéal de progrès et de civilisation. Denon reconnaît dans cette entreprise les moyens d’accomplir une vocation qui lui est propre. L’un et l’autre participent donc à une œuvre commune, sans que leurs personnalités se confondent. La chute de l’Empire détruit les conditions politiques de cette collaboration, mais non le principe qui avait gouverné l’existence de Denon. Il n’a pas eu besoin de demeurer fidèle aux régimes pour demeurer fidèle à lui-même. Et c’est dans cette fidélité à l’ordre de son être profond, plutôt que dans l’habileté d’un survivant, qu’il faut rechercher le secret de sa liberté.

La vie de Denon traverse une succession de bouleversements qui ont menacé son identité : la disparition de l’Ancien Régime, la Révolution, la Terreur, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Restauration. Or, ce qui frappe dans son parcours, ce n’est pas tant sa faculté de changer que sa capacité à demeurer identique à lui-même au milieu du changement. La question n’est donc plus de savoir comment il a pu servir plusieurs régimes, mais pourquoi ces régimes successifs n’ont jamais réussi à modifier la nature profonde de son existence. La distinction est essentielle. L’opportuniste adapte ses convictions aux circonstances. Le stoïcien, dans l’acception que nous proposons ici, adapte sa conduite extérieure pour préserver sa liberté intérieure.

Denon n’a pas besoin de croire à l’éternité des institutions pour participer à leur fonctionnement. Il sait, comme son comportement le montre, que les formes politiques sont périssables et que l’homme doit chercher ailleurs le principe de sa permanence. Son goût de l’art, sa curiosité, sa sensualité et son besoin de connaître constituent précisément cette permanence. Il est donc plus juste de parler d’une continuité de l’être que d’une succession de fidélités.

Le libertinage de Denon mérite d’être examiné sans le réduire à une collection d’aventures galantes. Le XVIIIe siècle connaît un libertinage philosophique qui ne se confond pas avec la débauche. Il repose sur une certaine indépendance du jugement, une méfiance envers les dogmes et une volonté de soustraire la conduite individuelle aux prescriptions collectives. Denon appartient à cette civilisation. Mais il est possible d’aller plus loin. Le plaisir, chez lui, n’est pas seulement une satisfaction recherchée pour elle-même. Il participe d’une manière d’habiter le monde. Regarder, dessiner, aimer, voyager, collectionner sont autant de manifestations d’une même curiosité fondamentale.

La diversité de ses activités n’est alors qu’apparente. Le collectionneur, l’amateur de femmes, le diplomate et l’artiste obéissent à une impulsion commune : saisir ce que l’existence offre à l’intelligence et à la sensibilité. Une telle attitude se rapproche du stoïcisme, sans effacer les différences entre une morale antique de la vertu et une éthique personnelle du plaisir. La question décisive est de déterminer si Denon domine ses passions ou s’il leur obéit. Dans le premier cas, l’hypothèse stoïcienne se renforce. Dans le second, il faut plutôt chercher du côté d’une morale de la nature, héritée d’autres traditions philosophiques du XVIIIe siècle. Sa correspondance et ses écrits personnels éclairent ce point.

L’expédition d’Égypte constitue le moment où la destinée personnelle de Denon rencontre l’ambition historique de Bonaparte. On a trop souvent séparé, dans cette entreprise, la conquête militaire de l’expédition scientifique, comme si la seconde n’avait été qu’un ornement destiné à justifier la première. Une autre lecture consiste à considérer qu’elles procèdent d’une conception commune du progrès. Bonaparte emmène en Égypte des savants, des ingénieurs, des artistes et des techniciens parce qu’il conçoit l’action politique comme une entreprise de transformation du monde. Son ambition ne se limite pas à conquérir un territoire. Elle comprend la diffusion des connaissances, l’organisation des institutions, le développement des techniques et l’affirmation d’une civilisation dont la France est le centre.

Denon trouve dans cette entreprise une expression collective de ses propres aspirations. L’homme qui voulait connaître le monde rencontre celui qui veut le réorganiser. Leurs desseins ne sont pas identiques, mais ils se complètent. L’Égypte n’est donc pas seulement l’occasion d’une carrière nouvelle. Elle est le lieu où la curiosité individuelle de Denon acquiert une dimension historique.

Il faut désormais considérer le Louvre impérial autrement que comme une collection de trophées. Dans la perspective napoléonienne, le musée participe à une entreprise de transformation de la société française. Réunir les chefs-d’œuvre de l’humanité, les rendre visibles, les classer, les comparer et les offrir à l’étude, c’est faire de l’art un instrument de perfectionnement intellectuel. Le Louvre devient une école de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’instruire les artistes. Il s’agit de former le regard, de développer le jugement et de donner à la nation la conscience d’une continuité historique qui dépasse les frontières et les régimes. Cette ambition rejoint la pensée des Lumières et la conception napoléonienne de l’État organisateur.

Denon en devient l’un des principaux exécutants, mais le mot est insuffisant puisqu’il laisse entendre une simple obéissance administrative. Il faut plutôt voir en lui un collaborateur intellectuel du dessein impérial. Napoléon dispose de la puissance politique nécessaire pour réaliser une entreprise d’une ampleur exceptionnelle. Denon possède la culture, le goût et les compétences qui permettent de lui donner forme. Le Louvre représente ainsi la rencontre entre la volonté du souverain et la vocation de l’artiste. Il reste à examiner dans quelle mesure Denon participe à la définition du projet et dans quelle mesure il en reçoit les orientations.

Il est tentant de soumettre l’attitude de Dominique Vivant Denon à celle de son exact contemporain Talleyrand, lui aussi serviteur de l’Empereur Napoléon. Grand seigneur, Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun avant la Révolution, Talleyrand, qui pourrait être son homologue, est son exact contraire. Fourbe, dissimulé, faussement acquis à l’idéal de son maître, il représente le cynisme en vertu philosophique, le mensonge attaché au destin de survie, l’apparence comme paravent des évidences. Rien de tel chez Denon dont le mérite existentiel est de demeurer toujours fidèle à lui-même.

Le rapprochement entre Napoléon et Denon permet également d’opposer deux manières de concevoir l’action. Napoléon appartient à la catégorie des hommes qui cherchent à imposer leur volonté aux événements. Il croit à la possibilité de transformer profondément la société par l’organisation politique, administrative, militaire et intellectuelle. Denon est plus attentif aux possibilités que les événements lui offrent. L’un veut construire un ordre nouveau. L’autre cherche à inscrire son œuvre dans cet ordre. Mais cette différence ne signifie pas opposition. Elle explique au contraire leur collaboration.

Napoléon apporte la volonté de transformation. Denon apporte une intelligence des formes, de la durée et de la transmission. Le souverain cherche à produire l’événement. L’artiste cherche à lui donner une postérité. La véritable question est alors de savoir si Denon reconnaît dans l’entreprise napoléonienne l’accomplissement d’une aspiration personnelle plus ancienne. L’expédition d’Égypte, son ouvrage de 1802 et son action au Louvre constituent les trois moments essentiels de cette recherche.

La défaite de Napoléon et la restitution d’une partie des collections du Louvre constituent une épreuve particulièrement révélatrice. Denon voit disparaître les conditions politiques qui avaient permis l’accomplissement de son œuvre. Il perd ses fonctions. Le musée qu’il avait contribué à organiser est profondément remanié. Mais sa vie ne s’achève pas avec celle de l’Empire. Il retrouve ses collections, ses travaux et ses intérêts personnels. C’est ici que l’hypothèse stoïcienne reçoit sa vérification la plus convaincante. L’homme qui identifie son être à sa fonction est détruit par sa disparition. Celui qui distingue sa vocation des circonstances de son exercice peut poursuivre son existence.

Il reste que, de l’étude qu’en propose Emmanuel de Waresquiel, dans un style enchanteur par sa fluidité et sa capacité évocatoire, Dominique Vivant Denon ressort comme l’inventeur de ce que sera la politique culturelle de l’État moderne. Il faut entendre cette définition comme anticipatrice, dans sa globalité, de ce que voudra en faire André Malraux, qui servira la formation intellectuelle et morale par l’exemplarité de la culture, de l’art et de ses formes, dans un ensemble prophylactique, plutôt que de gestion du patrimoine. La vocation éducatrice et morale voulue par le projet du grand musée Napoléon apparaît donc en filigrane de l’œuvre impériale comme le prolongement de la volonté de redéfinir le pourtour de l’homme nouveau, débarrassé de la gangue de ses croyances, pierre brute destinée à étayer la fondation de l’œuvre à venir d’une humanité meilleure. L’œuvre initiée depuis le départ de l’expédition d’Égypte par les idéologues se lit donc d’un seul tenant, tels le fil à plomb de l’architecte, son équerre et son compas.

JEAN-FRANCOIS MARCHI

(« Jean-Francois Marchi » photo D.R. ; « Portrait de Vivant Denon » huile sur toile par Robert Lefèvre, 1809, Musée du Louvre)

Cette entrée a été publiée dans Histoire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*