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La République des livres

Du plan sonore dans les « Essais »

Par Francis Goyet

Cette traduction des Essais (927 pages, 35 euros, Flammarion) découle de deux choix inhabituels. Elle suit le texte de la première édition (1580), celle qui a valu à Montaigne une célébrité immédiate ; et elle n’a aucune note, comme toutes les éditions parues du vivant de l’auteur, comme la traduction de Plutarque par Amyot qui a enthousiasmé Montaigne et ses contemporains.

Très court, très vif, l’ensemble ainsi obtenu invite à une expérience de lecture fondamentale, en fait banale mais dont nous avons perdu l’habitude pour les Essais : il suffit de se laisser porter et emporter, en faisant confiance au texte et en se faisant confiance. Peu à peu on trouve ses repères, et on se rappelle que, pour lire, il n’est pas besoin de tout savoir.

C’est l’expérience même que Montaigne et son époque ont faite en découvrant les Œuvres morales de Plutarque dans la traduction française d’Amyot (1572). Les Essais en reprennent trait pour trait la présentation : pas de notes, pas d’alinéas, et, pour seule respiration, des vers en italique qui semblent trouer la page. D’ailleurs, et peut-être à l’imitation de Plutarque, Montaigne nomme rarement l’auteur des vers. Ce sont là des choix délibérés. En respectant ses divers choix – sauf pour les alinéas –, on restitue l’effet de coulée, l’extrême fluidité de son écriture.

Ma traduction tâche d’être tout aussi fluide. Par exemple, je donne au texte même les éléments de compréhension indispensables au public moderne et non spécialiste, ne serait-ce qu’en ajoutant un mot qui permet de savoir à quel personnage on a affaire. De même, les vers latins sont remplacés par des vers français, et la prose latine, par sa traduction : leur langue étant désormais hermétique, sur place vers et prose en latin n’apportent rien (on les trouvera en fin de volume).

Montaigne cite beaucoup d’auteurs de l’Antiquité, mais il ne le dit pas toujours. Je mets entre guillemets les citations en prose qu’il signale comme telles. Mais je ne révèle pas ses emprunts cachés, car il s’y oppose explicitement : « Je veux [que mes lecteurs] se brûlent à condamner Cicéron ou Aristote en moi » (p. 390 ; après 1580, il remplacera les deux noms par ceux de Plutarque et de Sénèque). En ne révélant pas, je maintiens l’indécision voulue par l’auteur. Faute de notes, on ne saura jamais si c’est lui qui parle, ou un Ancien, ou les deux. Cela produit des effets très puissants, qui font intrinsèquement partie de la beauté de l’œuvre. Alerte, donc : dans les Essais, je est parfois un autre.

La seule autre indécision que je n’aie pas levée est une synonymie pour nous étrange, mais dont il suffit d’être averti une fois pour toutes. Très souvent, sous la plume de Montaigne comme dans ma traduction, âme et esprit sont deux mots interchangeables. Par exemple, le début du chapitre II, 14 décrit une situation où l’esprit humain ne peut choisir entre deux possibilités, comme l’âne de Buridan (p. 594). Le terme est repris aussitôt après, par le mot âme : « d’où vient en notre âme le choix… » (p. 594), sans qu’on ait pour autant changé de sujet. Même chose dans un passage qui mentionne d’abord « l’agitation de notre esprit » et peu après « l’agitation de l’âme » (p. 485). Il faudra donc se souvenir que esprit pouvait désigner bien plus que l’intellect ou le mental. Quand il est le synonyme d’âme, il renvoie à tout ce qui en nous n’est pas physique. Âme avait en effet tous les sens du latin animus : intelligence, volonté et sentiments. Et, en latin médiéval, l’adjectif correspondant à animus (ou anima) n’est pas animalis ou animosus, mais spiritualis, sans aucune notion de spiritualité.

Pour éviter toute note, j’ai recouru aux techniques de deux excellents traducteurs. Le premier est, précisément, Amyot, qui procède par transpositions et métamorphoses. C’est en suivant son exemple que j’ai pour ainsi dire remonté au texte les éléments d’information qu’on met habituellement en bas de page. Ainsi, je n’écris pas comme Montaigne « Psammenitus roi d’Égypte » mais « Psammétique III » (p. 26) : l’ajout du III permet à qui le souhaite de consulter la fiche de ce pharaon sur Wikipédia. Ou encore, je nomme les protestants, que les Essais de 1580 évitent constamment de désigner ainsi, préférant dire « les hérétiques » ou même « les athéistes » (« athéisme » pour le luthéranisme, p. 425).

L’autre traducteur dont je m’autorise n’est autre que Montaigne lui-même, puisque, en 1569 donc avant de se mettre aux Essais, il a fini de traduire en français la Theologia naturalis (1436) de Raymond Sebond, de longueur semblable. Pour rendre le latin de Sebond, Montaigne utilise trois techniques principales, que j’ai reprises à mon compte pour traduire le français des Essais : ajout de phrases quand l’articulation logique n’est pas claire ; mise en vedette de tel mot-clé, quitte à le déplacer ; mot de liaison remplacé par toute une formule. Dans la traduction de Montaigne, un simple ergo de Sebond devient ainsi « croyons donc certainement que » ; et un etiam, « Or de tout cela il s’ensuit que ».

Ces techniques pallient l’absence de paragraphes chez Sebond. Elles disent que Montaigne, pour ainsi dire, va mentalement à l’alinéa quand il lit l’original latin. Je crois qu’il fait de même quand il écrit ses propres Essais. En tout cas, j’ai été très attentif à ses « simples » mots de liaison en tête de phrase, « Or », « Au demeurant », etc. La question est chaque fois de savoir ce qu’ils relient : introduisent-ils la phrase seulement, ou tout le développement qui suit ? Par exemple, dans la prose de l’époque, un « Car » en tête de phrase est parfois un mot codé pour dire : ici commence ma partie argumentative. Quand c’est le cas en 1580, maintenir « Car » dans la traduction induirait en erreur, puisque, en français actuel, ce mot de liaison ne porte que sur la proposition qui suit immédiatement. De façon identique, on ne peut pas traduire par « or » tous les « Or » des Essais. On voit bien en effet que, dans la traduction de Sebond, les « Or » en tête de phrase ne sont pas tous de même niveau.

Déterminer ce niveau a été la plus grande difficulté que j’ai rencontrée. Et en même temps, pour le traducteur, c’est le geste le plus décisif, celui qui commande tout. Le terme qui m’a accompagné n’est pas celui de niveau, trop statique, mais, comme disent les musiciens, celui de plan sonore. Si chaque chapitre des Essais est une coulée, celle-ci a un rythme : tout n’y est pas uniforme, sinon ce serait un flux indistinct qui nous noierait. La notion de plan sonore combine flux et rythme, puissance constante et variété des tons : dans une même mesure musicale, toutes les notes ne doivent pas être jouées avec la même intensité, même quand rien ne l’indique sur la partition.

De même, dans une page ou un passage des Essais, toutes les phrases ne sonnent pas de la même façon. Le traducteur joue alors le rôle du professeur qui indique au pianiste débutant comment différencier les plans. Ou du moins comment lui-même les différencie, car c’est une interprétation possible parmi d’autres, fondée sur sa lecture d’ensemble du morceau. Face à une page des Essais, quel est le statut de telle très courte phrase ? Grammaticalement, c’est une proposition indépendante bornée par un point final. Mais sur le fond, c’est souvent la coda de la phrase plus longue qui précède. Si on respecte littéralement la ponctuation, le risque est de donner à cette coda ou queue de la comète une importance démesurée. Il y a des cas où l’isoler fait perdre le fil, en donnant valeur de maxime grandiose à une sorte de revers de phrase final. L’édition de 1580 est en elle-même une garantie contre ce type d’erreurs, ce qui n’est pas son moindre intérêt. Les articulations logiques et les différences de plans s’y voient bien plus nettement que dans les éditions suivantes.

Enfin, mon refus de toute note ne va pas jusqu’à ne pas donner la référence des vers cités, ni les vers eux-mêmes en langue originale (latin ou italien). On trouvera les vers et leur référence en fin de volume, avec le plus souvent quelques explications sur le contexte d’origine ou sur la façon dont tel vers retentit dans la page de Montaigne où il apparaît. Mais c’est tout. Pour le reste, on se reportera aux éditions annotées des Essais, aisément accessibles, qui disent très bien d’où viennent tous les emprunts, cachés ou non. Je me permets aussi de renvoyer au livre que je publie aux Classiques Garnier en parallèle de celui-ci, En traduisant Montaigne, où je justifie l’ensemble de mes choix de traduction. Là, j’argumente de façon fouillée et savante, car je sais bien, comme universitaire, que la moindre phrase, le moindre mot de Montaigne peut donner lieu à des discussions acharnées et, pour les spécialistes, passionnantes.

Peu importe ici, où l’objectif est de découvrir, de savourer. Je propose une expérience de lecture non moins passionnante. Puisque les Essais d’origine n’ont jamais été réédités depuis 1587, ils sont comme neufs. En les lisant on peut percevoir quelque chose de l’évènement stupéfiant qu’ils ont été, de leur nouveauté absolue dans le paysage européen. Une voix est née, qui nous parle encore. C’est cette voix que ma traduction cherche à faire entendre, dans les mots d’aujourd’hui, comme si on ne l’avait jamais entendue.

Francis Goyet (traducteur des Essais de Montaigne qui viennent de paraitre dans une version en français moderne)

(« Francis Goyet » photo D.R. ; « Michel de Montaigne » tableau situé autour de 1570, auteur inconnu)

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