Tous chez Prévert !
Contrairement aux propos rassurants répandus dans la presse, l’appartement de Jacques Prévert n’est pas sauvé. L’avenir de ce lieu ainsi que de l’appartement de Boris Vian et de la terrasse « des trois Satrapes », qui les relie, demeure extrêmement incertain en raison des projets d’extension du Moulin Rouge. Tant qu’il en est encore temps, visitez ces lieux et signez la pétition lancée par l’association « Chez Jacques Prévert » : https://www.change.org/p/il-faut-sauver-l-appartement-de-jacques-pr%C3%A9vert
Chaque signature, chaque témoignage de visiteur peut faire avancer le dossier de classement – procédure qui, seule, garantira la pérennité d’un patrimoine extraordinaire sur le plan architectural, historique et littéraire. Cette mobilisation est aussi essentielle pour inciter la direction du Moulin Rouge à respecter ces lieux littéraires et à les intégrer dans son projet de développement en tenant compte des enjeux et des spécificités de leur conservation, de leur valorisation et de leur accès au public. Pour plus d’informations, visitez le site de l’association « Chez Jacques Prévert » : https://www.helloasso.com/associations/chez-jacques-prevert
Tantôt – ou il y a des siècles – Paris bourdonnait la rage lasse d’une fin de journée, un caillot se formait aux entrailles du Moulin, tout cherchait des esquives. Plus rien n’existe à présent qu’une blancheur troglodyte. Le silence a creusé l’alcôve de nulle part et, de la cheminée, s’évadent les étoiles. Il faut être bête comme l’Homme l’est souvent pour se demander où l’on est. À Paris, sur la Terre et partout en même temps – dans la tête du poète, cavalcade immobile, son rêve devenu mur, peau de plâtre ondulée, couloir sans fin de son imaginaire.
Il est des maisons d’écrivain qui se découvrent comme des surprises évidentes. L’ici de Prévert est un ailleurs : un lieu désarmant de simplicité qui ne semble jamais pouvoir se résumer. On passe du couloir à la chambre, de la chambre à la salle à manger, on entre dans le bureau, on revient au couloir – on redécouvre tout. Plus qu’une habitation, l’appartement de Prévert est une sculpture subtile et déconcertante de l’espace. Il joue dans ses contours comme l’écrivain se place au cœur des mots. L’éternité, c’est regarder un instant ce couloir – les dalles qui se creusent comme une paume rousse, les murs qui se resserrent et aspirent les yeux. Nous sommes ici enfin dans un autre réel.
Dans la chambre se niche l’enfance irrégulière, celle qui résiste et parasite les logiques grandioses des adultes. L’ange s’envole, le regard cherche l’âne, on trouve les manèges des mondes miniatures, les rêves abandonnés entre les pages des livres usés. N’est-ce pas la seule chose à faire : ne s’étonner de rien, s’émerveiller de tout ? Elle doit être quelque part l’horloge qui ne sonne qu’à minuit – petit soleil des rêves. L’étoile de mer danse au mur du bureau au milieu du fatras bien heureux des hasards. Des loupes semblent prêtes à faire grandir les mots, les délivrer des précis, des problèmes, de la caserne des dictionnaires.
Combien de fois le regard du poète s’est-il levé dans l’aube bleue de sa cigarette et a-t-il vu se pencher au carreau l’angle d’un visage fini d’une trompette ? À l’entrée de l’immeuble, il est un trésor d’apparence banale – comme le sont les vrais trésors – une boîte aux lettres qui ressemble à toutes les boîtes aux lettres, avec un nom comme en portent toutes les boîtes aux lettres du monde, un nom gravé sur une plaque de métal : Boris Vian.
Sur sa porte, laquée de vert, il s’annonce « ingénieur », « musicien » et prévient que « la direction de l’établissement informe les génies méconnus que le manque de place ne permet pas de les recevoir ». Prévert et Vian firent terrasse commune. Peut-on parler d’une terrasse ? N’est-ce pas plutôt une cour aérienne, l’accès direct et permanent au ciel ? Là, la ville se réduit à la mosaïque étrange de ses bruits et les règles du monde paraissent à inventer. Détournées, enfin drôles et légèrement amères, elles glisseront sur les rues bardées de misère d’or.
Ce surplomb, un peu curieux, un peu narquois, rejoint Prévert et Vian. Tout cela a vécu. La salle de spectacle en dessous veut grandir. « Qui ne grandit n’est pas heureux », dit-on aux enfants sages. « Qui ne grandit périt », répètent les businessman. Besoin d’une autre salle, jauge immense. Gueule hérissée de spots, elle aspirera les foules jusqu’au bout de la Terre. Deux revues la soirée – l’une française-Mahé et l’autre américaine. Hommage à Sinatra, on jouera « Autumn Leaves »… Rien ne peut s’arrêter, le ciel est la limite – on le transpercera ! Elle gonflera la salle, rongera la rue Lepic, gobera le Sacré-Cœur comme une pâtisserie et filera, la goulue, se barbouiller d’étoiles.
Première étape : la terrasse des Satrapes – coupes-selfies petits fours, tourbillons et paillettes. Vian devenu Mistinguett – expérience immersive – et Prévert, une issue de secours. Il faut gérer les flux des vivants de passage que le vent de la vie égaie vers le néant.
(« Jacques Prévert sur sa terrasse derrière le Moulin-Rouge à Paris en mars 1964 » photo D.R.)
