Vargas Llosa et son traducteur, unis dans le silence
Faisant ses adieux dans le cercle lumineux du projecteur, l’artiste plaque un ultime accord avant de saluer l’assistance sur ces mots : « Je vous dédie mon silence » ! Et le public est sonné. Quoi, le tour de piste serait bel et bien fini ? Pareil talent remisé au vestiaire ? Ce démiurge a-t-il vraiment dit là son dernier mot ? Tel est le thème du dernier roman de Mario Vargas Llosa, pierre blanche (ou noire ?) qui marque, selon l’aveu même du romancier, la fin de son ouvrage Je vous dédie mon silence (Gallimard, 2025)… et la fin de son traducteur.
Un peu avant son dernier opus, l’écrivain avait donné un court récit, Les Vents (L’Herne, 2023), où son personnage parcourait les rues du centre de Madrid à la recherche de son domicile dont le trou de mémoire lui retranchait l’adresse ; dans sa déambulation de vieil homme immémorieux, toutes les séductions du monde, la jeunesse babillarde, insouciante et jouisseuse, les plaisirs du théâtre et du cinéma, et par-dessus tout la jouissance de la lecture et l’accès à l’imaginaire libérateur – la fonction rédemptrice de la littérature – tout cela s’effaçait de sa vision pour laisser place à une dystopie futuriste d’un monde en voie d’effacement, dictée par la perte de repères et de lucidité. Et pour comble, par cet humour, qui est, comme l’on sait, façon de détourner l’amertume ou de déguiser l’angoisse, ce protagoniste égrotant avouait pour domicile le propre appartement de Vargas Llosa, calle de la Flora, à Madrid.
Ce récit rapportait, donc, le naufrage de la vieillesse et s’inscrivait comme la pierre pénultième de l’édifice romanesque où s’était investie la vie de l’écrivain ; depuis l’époque de ses chiens fous des Caïds et des Chiots (ma toute première traduction) – le parcours de l’enfant-chiot rejoignant la meute des bien-pensants –, itinéraire du fils au Père, de « l’Homme révolté » à la Société opprimante, jalonné de règlements de compte avec son pays et son géniteur, dans Conversation à La Catedral, de ses amours tumultueuses, dans La Tante Julia et le scribouillard aux Tours et détours de la vilaine fille, et de ses véritables épopées hugoliennes que furent La Guerre de la fin du monde, La Fête au bouc ou Temps sauvages.
Jeter un regard en arrière sur cette cinquantaine de livres (et mes quelque cinquante traductions) est tout bonnement vertigineux : son admiration pour Flaubert et Victor Hugo, et tout dernièrement pour Benito Pérez Galdós, le Balzac espagnol, dont il exalta, en son ultime lecture, Le Regard tranquille (Le Cherche Midi, 2024), est à la mesure d’une ambition démesurée qui a fait de lui un « déicide », un mot qu’il affectionne pour désigner le rival de Dieu, son supplanteur luciférien. Et nous voilà maintenant au dernier acte du prodigieux spectacle. Le spectateur enthousiaste applaudit à tout rompre, mais l’artiste salue sobrement et disparaît dans les coulisses pour ne plus jamais reparaître : tel est le point de départ de Je vous dédie mon silence. Et la borne d’arrivée.
On nous dit aujourd’hui que l’auteur hispano-péruvien – glorieux Nobel (2010) et membre de l’Académie française (2023) – qui a quitté Madrid, son domicile habituel depuis plusieurs décennies, pour Lima, la ville où il a vécu depuis son adolescence et qu’il n’a jamais vraiment désertée, passe son long temps de repos et d’homme las, plus qu’à lire ou à écrire, à écouter de la musique ; ou faire quelques promenades, en claudiquant, dans la chère cité où, né à Arequipa (en 1936), il débarqua à l’âge de dix ans. Quelle musique écoute- t-il désormais ? se demande le mélomane qui le voyait, chaque année, accourir en fidèle spectateur au Festival de Salzbourg, et ne rater pour rien au monde l’ouverture de la saison du Teatro Real de Madrid ? On penchera, loin du grand opéra ou des symphonies romantiques, pour cette valse créole – el vals criollo – qui nourrit les pages de son dernier récit, mêlée aux marineras, tonderos, huaynos et polkas de Piura qui le font chavirer.
À la façon du prestidigitateur qui, à la fin de son tour de passe-passe, ramasse ses cartes en dévoilant celle que nous n’avions pas vue, voilà que pour finir il met en scène un critique musical, le prodigieux Toño Azpilcueta qui, avec un patronyme qui sonne comme une pirouette, fait partie de ces marionnettes peuplant l’univers romanesque et dramatique de Vargas Llosa : un monomaniaque, nourri de musique folklorique du Pérou, base de sa thèse qui lui fait écrire :
» Les veines les plus profondes de la nationalité péruvienne, ce sentiment d’appartenance à une communauté unie par les mêmes décrets, les mêmes nouvelles, tout cela baignait dans la musique et les chants populaires ».
Mais – et nous trouverons là la fameuse dégradation de l’épopée chère à Bakhtine, qui fait se côtoyer le haut et le bas, Logos rationnel et, à l’opposé, Épithumia animal –, ce théoricien éclairé est aussi obsédé par les muridés, comme on en trouve un peu partout dans son œuvre, notamment dans une des nouvelles rapportées dans La Tante Julia et le scribouillard avec le portrait d’un chasseur de rats (on se rappellera qu’à son installation à Londres, en 1967, c’est Miriam Gómez, l’épouse de G. Cabrera Infante – dont je traduisis en 1970 l’emblématique Trois tristes tigres –, qui se chargea de débarrasser le sous-sol de leur logis de Kensington des nombreuses souris qui le terrifiaient).
Les rongeurs en cortège d’horribles bestioles entourent la naissance de ce guitariste d’exception dont cet Azpilcueta entend écrire la biographie, bébé trouvé dans un dépotoir à Lima…, peut-être comme lui-même, le protagoniste, dont la naissance reste floue et l’identité paternelle improbable. (On notera là l’adéquation psychique du narrateur à son personnage, du romancier à sa créature et, in fine¸ du traducteur à son auteur.) : Toño, sous l’effet d’une quelconque émotion, sent ces bestioles répugnantes grimper sur ses mollets et son dos au point de, où qu’il se trouve, dégrafer sa veste, ouvrir sa chemise et se gratter frénétiquement. S’il est une constante chez le romancier c’est celle du personnage maniaque : l’homo maniaticus, s’il faut en faire un archétype – et il nourrit un chapitre de mon essai : Mario Vargas Llosa, écrivain du monde (Gallimard, 2022) –, que ce soit son Pantaleón, militaire exemplaire, et donc parfaitement borné, planifiant la prostitution des Visiteuses dans les garnisons échauffées d’Amazonie, ou son Don Rigoberto, maniaque de la propreté au point d’assigner à chaque jour de la semaine un champ précis de toilette corporelle et mesurant scrupuleusement les « oboles » évacuées à heure fixe ; que ce soit le Conseiller, ce prédicateur fanatique organisant un culte aussi exotique que délirant dans la citadelle assiégée de Canudos, au Brésil, ou cet idéologue exalté de Roger Casement mettant en œuvre le Rêve du Celte, autrement dit la libération de son Irlande, tout en notant scrupuleusement dans ses carnets secrets toutes ses frasques sodomiques ; et puis les dictateurs, bien sûr, toujours fous à lier et maniaques absolus comme le caudillo de Saint- Domingue dans La Fête au bouc, ou le chef militaire de La Guerre de la fin du monde.
Sans parler de l’idée fixe de Flora Tristan et sa passion ouvrière, ou celle de Gauguin, à part égale avec Van Gogh, « le Hollandais fou », dans Le Paradis – un peu plus loin ; bref une longue série d’hystériques ou de maniaco- dépressifs qui feraient le régal de la psychanalyse si l’auteur, qui a volontiers avoué ses « démons », comme il les appelait, n’avait rejeté toute approche freudienne de ses personnages et de lui-même – ce dernier roman brosse, d’ailleurs, un portrait hilarant du psychanalyste qui tente de soigner la gratouille du protagoniste. La culture hispanique de Vargas Llosa lui a appris, à la suite de Goya, que « le sommeil de la raison engendre des monstres », et lui, scribe accompli de la Comédie humaine, nouvel « homme-plume » dans le sillage de Hugo – Les Misérables, sa première lecture d’adolescence qui aboutit en 2004 à ce brillant essai La tentation de l’impossible, qu’il dédia à son traducteur –, a fait de la déraison l’atmosphère privilégiée où évolue tout son petit – ou son grand – monde. Le voilà donc cet Azpilcueta avec son admiration insensée pour un guitariste folkloriste qu’il n’a entendu qu’une fois, un certain soir, dans un bas-quartier de Lima, et dont il va nourrir toute son existence de musicologue, consacrant ses jours et ses nuits à retracer sa vie, après avoir opéré de nombreuses recherches en bibliothèque et sur le terrain – tout roman, pour l’auteur, se doit d’être nomade et de promener son lecteur (et son traducteur, pour bien faire, a parcouru toute l’Amérique latine).
Parallèlement, il fait coïncider cette musique folklorique avec une attitude esthétique qu’il estime propre aux Péruviens et qu’il nomme la huachafería – une sorte de pose ridicule et de langage affecté, parfois de mauvais goût, et toujours en décalage ou en surplomb de la réalité, ce qu’ailleurs on a appelé le kitsch et que j’ai pu traduire ici ou là par « cucul » ou « cucul-la praline », voire « cucuterie ». Ainsi, l’auteur lui-même, qui ne se départit jamais du clin d’œil humoristique, nous donne pour illustrer ce trait idiosyncrasique sa propre attitude « huachafa » lorsqu’il déclare, avec un irrésistible aplomb :
« Je tiens à faire savoir que j’ai écrit ces modestes lignes sans arrogance intellectuelle, mais avec chaleur humaine et le cœur sur la main, en pensant à cette merveilleuse création de Dieu, à mon congénère : l’homme ! »
Et donc son Toño – rejoignant par la démesure le scribouillard primordial de Pedro Camacho dans La Tante Julia –, qui va avoir la chance de convaincre un éditeur de publier son étude péruvienne et musicale, se lance à corps perdu, disons même furieusement comme un fou, dans ses recherches et son enquête, pris d’une frénésie qui ne fera que s’amplifier dès lors que son livre aura paru, au point de vouloir y ajouter chapitre sur chapitre, au fil des rééditions, jusqu’à le rendre pléthorique, indigeste, invendable et voué finalement… au pilon. Nous sommes bien là, au dernier acte de la plus extraordinaire aventure littéraire de notre temps, dans le roman tel que le théorisait György Lukács, dans sa Théorie du roman à partir de l’épopée tout à la fois glorieuse et désastreuse de Don Quichotte. Comment s’en étonner de la part d’un romancier qui fut précisément lauréat du Premio Miguel de Cervantes, en 1994, à Madrid ?
Ainsi trouverons-nous là le quichottesque idéal de pacification, de fraternité et d’harmonie que son personnage entend propager sur la terre perpétuellement sanglante de l’Amérique latine, exposé de concert avec ses élucubrations sur les vertus unificatrices et le rôle thérapeutique du folklore péruvien. Homo maniaticus, sans aucun doute, une fois de plus, une dernière fois dans un sourire un tantinet gauchi qui traduit la profonde mélancolie de celui qui a tant aimé son pays et le voit – ou se voit – irrémédiablement sombrer. Et nous retrouvons là, sous d’autres espèces et avec d’autres mots, l’interrogation récurrente de son plus grand roman, Conversation à La Catedral :
« Quand ce pays a-t-il été foutu ?… Foutu Pérou, mais depuis quand ? »
Dans ce roman où l’on déguste, à chaque chapitre, quelque chancay, délicieuse pâtisserie liménienne, ou des bizcotelas (traduit par « langues de chat »), en buvant un chocolat chaud et crémeux comme on ne sait le faire que sur ce rivage qui inventa la mirifique fève de cacao, le protagoniste frustré, privé de l’authentique Éros au profit de l’amitié passionnelle – Cecilia qu’il aime, tout comme la Dulcinée de Cervantès, lui sera charnellement refusée – n’en finit pas d’arpenter Lima et ce quartier de Miraflores que Vargas Llosa décrivit pour la première fois dans La Ville et les chiens, son roman initial (1963). Au bout du compte nous retrouvons ces rues où le passage du temps a laissé tant de scories et d’ordures, défigurant l’architecture liménienne dont ces balcons coloniaux richement ouvragés auxquels le romancier dramaturge consacra naguère une œuvre dramatique pleine de nostalgie, Le Fou des balcons. Le dernier chapitre s’ouvre sur ce panoramique évanescent :
« Deux silhouettes avancent au loin, petites au premier regard, par une matinée dégagée ; au fur et à mesure qu’elles s’approchent du Parc Central de Miraflores, ce couple grossit jusqu’à atteindre une taille normale. L’avenue Larco est vide, pleine seulement de papiers et de sacs jetés dans les rues. À cette heure les bennes, qui ramassent les ordures de la nuit précédente, ne circulent pas encore. Un reflet lointain, à la hauteur du Parc Salazar, indique que le soleil va se lever et qu’on apercevra bientôt, au pied de la falaise et au-delà, la mer du matin. Il fera soleil et, par bonheur, le jour sera chaud » et s’achève sur cette notation : « Toño se met à regarder les grands immeubles qui s’élèvent sur l’avenue José Pardo, légèrement surpris que ce soit là encore sa ville ».
Cette ville où ce prodigieux conteur d’histoires qui vient de revisser son encrier – en même temps que son traducteur met son écran au noir – entend prolonger sa longue halte, et où il jette, par les yeux d’un ultime personnage, un regard de tendre mélancolie – morosité ou déréliction – en prêtant une oreille aux derniers accords d’une musique qui berça sa jeunesse. Mais chez celui qui a voulu – et c’est le sens qu’il a donné à toute son œuvre – « dissiper le chaos par l’écriture », qui nous dit que ce rêve s’achève et que le silence aura le dernier mot ? Mais son traducteur, sosie ou singe, qui prêta ses traits au personnage du « drogman » Salomon Toledano dans Tours et détours de la vilaine fille, moi pareillement plongé dans la vieillesse et l’inertie, car nous avons même âge, je sais au fond de moi que ce rêve prend fin et que le silence sera le dernier mot.
Albert Bensoussan
(traducteur de Mario Vargas Llosa de 1972 à 2025)