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La République Des Livres par Pierre Assouline

Adonis, un sang d’encre

Par Donatien Grau

grauL’œuvre d’Adonis est la manifestation – et le manifeste – puissants de la pertinence durable de l’idée et de la réalité que recouvre l’expression « avant-garde ». L’œuvre poétique témoigne d’une ambition de dire le monde dans sa pérennité : il est le maître d’une parole mystique qui dépasse largement les frontières de l’actuel, et qui s’accorde à elle-même la légitimité de son ambition. Adonis n’est pas un poète de la crainte, de la peur, ou de la timidité : il est le tenant, face à la menace imposée au Verbe, d’une consolidation et de l’altération de la foi en la capacité pour le langage à se dépasser lui-même pour devenir poème. La fin ultime est de tenir fermement la croyance ; mais pour que cette croyance demeure, et peut-être même pour qu’elle soit valide au cœur du poète, il faut qu’elle se délie du monolithisme pour intégrer la pluralité. La poésie d’Adonis est une parole plurielle, et pour cette raison même, polythéiste, ou par moment panthéiste (…)

En poésie, Adonis est à la fois un classique et un moderne : les deux en même temps. Il clame son amour de ces horizons nouveaux, de ces cités nouvelles dont le culte est en lui-même un thème de la modernité – il l’a été notamment pour les surréalistes. En même temps, il s’inscrit dans des formes et une ambition qui dépassent largement les frontières du temps présent, et s’inscrivent dans une histoire millénaire –la parole humaine qui permet aux hommes de sentir la transcendance, celle de la nature, celle des dieux, celle de Dieu, la leur propre. Enfin, et c’est un trait spécifique à sa parole poétique, il a à la fois vécu la grande force du moderne et l’historicisation de ce moderne – un phénomène même qui a permis à l’expression « avant-gardes historiques » d’apparaître (…)

Il s’agit bien, à chaque fois, de voir ce que peut donner l’expérimentation avec la forme sororale et antagonique. Et c’est un fait de haut sens que de voir, de Piero della Francesca à Vasari en passant par Cellini, l’écriture accompagner la gestation de la figure de l’artiste ; et, deux siècles plus tard, le dessin s’associer, avec Mérimée et Hugo, à la consécration du poète en mage et de l’écrivain en prédicateur. Dans la conversation avec l’autre forme, ce n’était jamais tant d’une conversion qu’il est question que d’une confirmation : comme si la poésie n’était jamais aussi forte que quand elle tente de dessiner ; comme si l’art n’était jamais aussi audacieux en lui-même que quand il veut produire du texte. C’est, dans les deux cas, la manifestation d’une confiance en soi suffisante pour s’engager dans le champ voisin.Image 1

Adonis, à près de quatre-vingts ans, après tant de conversation artistique, a commencé à produire des images. Cette production a pris une ampleur telle qu’elle est devenue un ensemble, et, déjà, constitue les prémices d’une œuvre autonome. Avec pour support principal le papier, elle se répartit en variantes autour de quatre composantes: l’objet, la calligraphie, le dessin à l’encre, et le collage. On y trouve donc des objets calligraphiés, des dessins à l’encre avec calligraphie, des collages avec calligraphie, des collages avec dessin à l’encre, des collages qui deviennent objets. Il y a bien, de la part du poète, comme une volonté d’expérimenter sans cesse : à partir d’une sorte de palette matérielle, il cherche à découvrir de nouvelles propositions, des possibilités autres.

Il le dit lui-même : ce qu’il fait « est différent ». Il ne faut pas entendre dans cet adjectif une forme de jugement face à ce que les autres font, face au monde de l’art actuel. Au contraire, il s’applique à une quête intérieure à son œuvre, dans sa totalité : avec la pratique visuelle, explorer la différence ; celle, globale, de l’image face au mot ; celle, à l’intérieure de l’image, de la pluralité des possibilités qui lui sont offertes. Dans cette recherche de la différence s’exprime un mouvement qui traverse toute sa poésie également : la tension entre la passion de l’unité – platonicienne – et la reconnaissance des constituants du monde – aristotélicienne (…)

Il est possible de faire remonter ces deux volets de sa pratique – la poésie en tant que telle, la production visuelle d’un poète en second lieu -, au moment dit « des avant-gardes historiques » – le premier tiers du XXe siècle, à Paris surtout, justement. A ce moment, les poètes, même aux marges, comptaient ; et ils produisaient de l’art. Il est frappant de voir les parallélismes inconscients qui scintillent au travers la création graphique d’Adonis : l’encre, par moment, dessine des figures longilignes, simplifiées à l’extrême, et néanmoins identifiable. Il est alors proche de la virtuosité de Picasso. Dans d’autres cas, les formes qui apparaissent sur le papier sont plus abstraites, et, alors, elles ne peuvent manquer de rappeler les lithographies et les gouaches de Joan Miró. Parfois, quand l’encre est répandue sur la surface en grands aplats, c’est la manière de Victor Hugo qui transparaît, et la transmission de son héritage jusqu’à Hartung et Mathieu dans les années 1950.

Adonis-©-E--Marchadour-1-La technique et l’usage du noir d’encre émanent de toute une tradition des avant-gardes, dont les étapes distinctes sont perceptibles dans chacun dans des fragments de l’œuvre visuelle. Le plus frappant est de contempler la variété des techniques empruntées : à première vue, entre Hartung, Picasso, Miro, Hugo, il n’y a guère de point commun dans la façon de traiter l’encre. Et pourtant, toutes ces formes sont visibles, comme synthétisées par Adonis. Et ces façons de travailler le liquide, qui parsèment deux siècles, se trouvent en définitive corrélées : on peut ainsi ressentir, dans la création visuelle du poète, la proximité profonde qui unit entre les praticiens de l’œuvre au noir. Car le noir n’est pas seulement une ressource formelle, comme peut l’être l’aquarelle, qui sans doute s’en rapproche le plus : c’est aussi une substance symbolique, dont l’utilisation a un sens qui dépasse la technique, et se fait même métaphysique.

C’est la réserve de la surprise, dont l’utilisation peut en permanence tourner autrement, emprunter un devenir inattendu propre à la personne qui la manie. L’encre est le support des rêves – et c’est aussi pour cette raison que Hugo, Picasso, Miró, s’y sont tellement adonnés. Ce rôle du rêve dans l’iconographie, cette production d’images oniriques, appartiennent également au grand ensemble artistique d’où se déduit en liberté la production visuelle du poète : le surréalisme. En effet, il n’est guère possible de voir les collages d’Adonis sont avoir dans l’œil les créatures de Wilfredo Lam et Victor Brauner.

Le penchant de la matière invoquée par le poète à devenir figure humaine, à devenir esprit, est évident : Adonis remarque lui-même que, ni dans les collages, ni dans les encres, il ne cherche à produire une représentation fidèle de la réalité. Son but, c’est l’abstraction ; et pourtant, par le rêve, l’abstraction rejoint, à chaque fois presque, en noir comme en couleurs, dans le travail de l’encre liquide comme dans l’ajout de fragments de matière les uns aux autres, la représentation de la figure. Cette figure, certes, est hybride : elle est, à certains égards, humaine – elle a une tête, des yeux, un corps, des bras parfois ; mais, à d’autres, c’est une figure très étrange de l’humanité. Elle est multicolore, ses traits sont irréguliers, sa tête est par moment triangulaire, ou carrée : c’est, plutôt qu’une reproduction, une suggestion de réalité et d’existence.Image 2

On retrouve là le principe visuel défini Paul Klee, ce peintre passionné de poésie : il s’agit de rendre visible, et non de dupliquer infidèlement dans le rêve d’une précision l’image du monde. Ces figures, de même que les signes identifiables qui apparaissent dans les collages – on y croit reconnaître beaucoup de robes -, ne sont jamais univoques : ils sont en permanence pris dans l’ambiguïté, la nécessité de comprendre ce qui est présenté, de regarder, à nouveau et avec acuité, les contours de ce que l’on voit ; de prêter et d’interpréter.

Dans cette conjonction apparaît la nécessité de lire les images, et pour chacun de se lire lisant les images : les formes produites par le papier, l’encre, les matériaux trouvés, avec l’aide d’Adonis, ou, selon, par Adonis utilisant tous ces supports, sont comme une invitation à entrer dans l’esprit du créateur, assurément, mais aussi et surtout, pour chacun à entrer en soi regardant les formes, et, peut-être même, à entrer dans les façons dont les formes s’arrangent les unes avec les autres, jouent les unes avec les autres, entrent dans leur propre danse, leurs réalités singulières, une fois qu’elles trouvent dans les mains spirituelles expertes d’un créateur la source de leur révélation. C’est donc à la fois de lui-même, du contemplateur, de l’humanité interstitielle qui les unit, et du monde où ils subsistent, que les images proposées par Adonis présentent un aperçu : c’est une lumière subite, locale, dans les secrets les mieux gardés de l’existence (…)

Adonis n’est pas seulement poète doublement par le dessin : il l’est triplement, suprêmement, lui qui a inclus à une grande partie de sa production graphique des textes, des manuscrits en arabe – la calligraphie donc. Les mots, les lettres, les poèmes de la langue arabe tiennent une place centrale dans ses toute son œuvre sur papier : il y intègre des textes tous d’autres auteurs – à aucun moment il ne reprend ses propres écrits dans les dessins. Il s’agit bien, pour lui, de produire, dans le cadre de l’œuvre visuelle son propre musée de la poésie. Il travaille donc, pour ce volet de sa création, la matière de son œuvre : à la fois la matière symbolique, le palimpseste de la poésie qui a précédé son existence mondaine ; ce palimpseste est la source de sa création, lui qui, toujours davantage, s’inscrit dans une grande histoire de la poésie de langue arabe (…)

Image 3Ce travail sur la présence physique de la langue est au cœur de l’œuvre graphique d’Adonis : dans certaines compositions, l’écriture trouve son espace, elle se présente en majesté ; dans d’autres, c’est comme en liberté, comme si les signes des lettres n’étaient pas figés. Enfin, dans des collages notamment, il arrive à l’auteur de poser cote-à-cote des traits, qui sont comme la version abrégée, minimale, de caractères – le moment où la lettre s’éloigne des alphabets, arabe ou latin. Le trait, la ligne, devient comme l’issue de l’œuvre visuelle, et de la poésie comme pratique des mots.

Adonis, qui calligraphie en arabe, signe avec un A de l’alphabet latin, qui se trouve avoir la même graphie, dans la genèse de l’Occident, que l’alpha grec. Le travail sur le papier, par l’usage des mots dans l’image, constitue bien une extension de son entreprise incessante de mise en relation des langues, dans leur esprit et leur matérialité conjoints, pour explorer les potentialités du motif, dans la matière et dans la manière. Dans l’œuvre visuelle, il est aussi, encore, surtout, poète. Cette conversation avec une autre façon de créer constitue bien comme la consécration de son art : il est poète, jusque dans le dessin, travaillant avec la langue, comme support, toujours.

La question se pose en définitive de l’importance de cette œuvre visuelle d’Adonis : s’agit-il d’une production marginale, d’une sorte de « délassement », d’un auteur trop engagé dans le monde des mots, qui, parfois, doit en sortir par l’image, mais ne peut guère en sortir totalement ? Ou est-ce davantage ? Et si davantage, qu’est-ce ? Quel est donc le statut de cette production ?

Certes, la fabrique d’images prend son autonomie de l’harmonie des mots et se pose en elle-même – il existe après tout bien des dessins sans calligraphie, et la calligraphie n’est pas même celle des mots du poète. En outre, il est significatif que les poèmes d’Adonis aient tous des titres et que les images soient « sans titre ». Le corpus graphique suit une évolution qui lui est propre, distincte de celle du langage poétique – d’apparition plus récente dans la vie de l’homme, il suit son propre chemin.

Cependant, quelles que soient sa cohérence interne et son unité profonde, l’œuvre visuelle partage avec le poème une ambition commune : celle de maintenir vivants le rêve moderne, l’aspiration d’être à l’avant-garde, de participer de l’avant-garde. Incontestablement, il y a, dans la production graphique d’Adonis, toute une présence des langages désormais historiques du début du XXe siècle, et de leurs suites. En ce sens, il appartient encore au monde de l’avant-garde, celui de la création automatique, du cadavre exquis, de l’encre travaillée, du collage en liberté. Il le maintient présent dans le monde actuel par les serments respectés de cette œuvre visuelle, dont les sources secrètes surgissent parfois, et témoignent de cette inscription dans un univers désormais disparu, qui fut, peut-être déjà, fantasmé de son temps même. Il est le lien du moderne au contemporain, ayant évacué – faisant comme s’il n’avait jamais ressenti – le désespoir consolateur de la postmodernité (…)

Car la grande leçon de l’œuvre visuelle d’Adonis peut bien résider dans la conscience de la proximité qu’entretiennent avec chaque époque, même considérée par beaucoup comme triste,  la liberté, le jeu, la puissance de l’homme. L’œuvre visuelle est comme la concentration des expériences essentielles de l’existence, elle est en la dramatisation, la révélation, l’événement immédiat, et, en même temps, comme dans le poème, elle porte gravée en elle le sens du temps, de l’histoire qui se perpétue. Le moderne est devenu historique ; des avant-gardes appartiennent au passé ; ce n’est pas pour autant que leurs pratiques, leurs songes, leurs idéaux, leurs œuvres, et leurs paroles, ne peuvent être ressentis à chaque instant.

DONATIEN GRAU

(extrait de L’Oeuvre graphique d’Adonis, (Actes sud), catalogue de l’exposition qui se tient à la galerie Azzedine Alïa à Paris jusqu’au 10 mai)

 

(« Donatien Grau » photo D.R.; « Adonis » photo Marchaudour ; « Oeuvres sans titre  d’Adonis tirées de l’exposition » 2013/2014, photos Dennis Bouchard)

Cette entrée a été publiée dans arts, LE COIN DU CRITIQUE SDF, Poésie.

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commentaires

2 Réponses pour Adonis, un sang d’encre

Comme n'importe qui dit: 5 avril 2015 à 0 h 57 min

On n’aura qu’à changer un tiers du texte

Comparativement, c’est assez dérisoire…

bab el-oueda dit: 30 mars 2015 à 12 h 19 min

Ce texte est typiquement une présentation pour catalogue ou un discours vernissage pour conseiller culturel.

On peut y mettre le nom d’un autre artiste.
On n’aura qu’à changer un tiers du texte, et ça restera très présentable.

À le lire on oubliera presque que la poésie d’Adonis est arabe, au delà d’une calligraphie ici bien décorative.

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