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La République Des Livres par Pierre Assouline
Alexandre Tharaud, du piano comme d’une pure question de désir

Alexandre Tharaud, du piano comme d’une pure question de désir

Il en est des disques comme des livres : l’œil y est de prime abord souvent attiré par l’épître dédicatoire, ou par son absence. Avec le pianiste Alexandre Tharaud, elle éclaire le programme musical, et plus encore l’interprétation car il s’agit d’une manifestation de gratitude. Comme si l’enregistrement (le plus souvent dans l’Espace de projection de l’Ircam qui jouit de parois mobiles et d’une acoustique modulable) devait précisément quelque chose à cette personne en particulier, que son rôle demeure énigmatique à nos yeux ou pas, et qu’il était urgent de s’acquitter d’une dette. Des professeurs et maîtres le plus souvent (Carmen Tacon, Marcelle Meyer), des inspirateurs qui ont éclairé sa vie (Sviatoslav Richter, Glenn Gould, Jacqueline du Pré) ou des inconnus qui lui prêtent leur appartement. On trouve l’explication de cette attitude, et bien d’autres choses tout aussi personnelles, dans Piano intime (180 pages, 17 euros, Philippe Rey), longue et riche conversation qu’a eue l’artiste avec un musicologue de sa génération, au diapason de sa sensibilité, Nicolas Southon.

Alexandre Tharaud relève de la catégorie assez particulière de ces musiciens qui ne possèdent pas d’instrument chez eux. Il avait bien autrefois un demi-queue Bösendorfer surnommé « Bucéphale », du nom du cheval d’Alexandre le Grand ; un fort sentiment l’attachait à la bête, d’autant qu’il posait les faire-part de décès de ses proches dans ses entrailles, sous le couvercle ; jusqu’à ce qu’il décidé de s’en séparer définitivement, quitte à aller lui rendre visite chez son nouveau propriétaire normand et à laisser l’émotion le gagner en lui caressant l’échine. Depuis, il n’a de piano que celui des autres. Volontairement. Pour travailler loin de chez lui, distinguer ses univers, ne pas laisser étouffer par ses livres, ses partitions, ses images familières, privilégier la concentration. Car rien ne vaut d’être privé de l’instrument pour en attiser le désir. Il dispose donc d’un trousseau de clefs ouvrant plusieurs appartements parisiens appartenant soit à des proches soit à des mélomanes de rencontre qu’il connaît à peine. Ils ont en commun de posséder un piano et de vivre dans des lieux inspirants qui dégagent une énergie dont il se nourrit. Autant de claviers où poser ses mains fines, souples et prêtes à toutes les contorsions, étant  entendu qu’on ne joue pas avec ses mains mais avec son corps.RaRFilmMainsJouentLight

On lui demande parfois d’arroser les plantes. L’important est de faire un pas vers un instrument étranger qui en fera autant. Une question de désir, vraiment. Il se sèvre pareillement durant toute une semaine avant d’enregistrer un disque afin de recréer en lui l’envie de jouer. Il y a bien du jeu là-dedans. Scarlatti, l’homme aux quelques six cents sonates, lui a appris qu’il devait aussi s’amuser avec le clavier (jusqu’à préparer le piano au-delà des espoirs de Satie en y glissant, lui, carton, plastique et métal pour rendre justice à son Piège de Méduse !). Et puis quoi : « N’être le pianiste d’aucun piano permet finalement celui de tous »…

Il préfère les pianos modernes, cela dit sans mépris pour les anciens ; nul dédain pour la nostalgie car il avoue ressentir une douce ivresse quand vient l’envahir le parfum entêtant des coffrets microsillons (il quittait l’adolescence lorsque le CD s’imposait). Il est toujours fascinant pour un profane, fut-il mélomane, d’entendre un interprète parler de l’instrument : « un Steinway chaud, au chant boisé et rond … qui a perdu son âme après restauration»… «  des pianos pas assez profonds, pas assez puissants, pas assez intimes… »… « un piano enveloppant »… « un instrument cristallin, boisé, permettant une diction ciselée… ». Pareillement pour le son du studio d’enregistrement : « chaud, précis, intime, qui laisse percevoir les marteaux, tout en conservant un espace large et généreux ». Tout un lexique amoureux, sensuel et charnel, qui rappelle aussi l’art et la manière avec lesquels les œnologues parlent du vin.

Etablir le programme d’un enregistrement, c’est déjà afficher une opinion et un parti pris. On peut venir après des dizaines d’autres lorsqu’on choisit Chopin ou Beethoven, mais à quoi bon ? Si la question de l’utilité se pose, nul doute que le fait d’avoir osé Rameau (les Suites) a incité d’autres à oser par la suite, sans parler d’un public assez éloigné du clavecin qui (re)découvrit ces pièces grâce à ce disque. Il a toujours déchiffré et improvisé, au point de rendre ces pratiques indispensables à son hygiène mentale quotidienne. La concentration est bien sûr essentielle, mais chacun a ses moyens pour y parvenir. Chez lui, yoga, natation, technique Alexander et longue sieste de l’après-midi. Sans oublier la méditation et même au-delà (l’intense lumière des corridors de l’EMI ou « expérience de mort imminente » l’attire) Juste de quoi lui permettre de puiser dans son silence intérieur. Il faut cela pour rendre les Valses de Chopin à leur complexité, donner un aperçu de la richesse de leur écriture et dissiper le lieu commun qui les décrète répétitives.

Il a vite compris que l’admiration pour les maîtres bannissait toute idée d’imitation de leur génie. Rachmaninov est le plus grand interprète de Chopin et basta ! Chopin encore mais n’allez pas croire qu’il le sacralise, il s’en faut. Pas d’héroïsation romantique. Dans sa bouche et par ses mots, le grand homme est prestement débarrassé des falbalas hagiographiques. Nourri de la lecture de sa correspondance, Tharaud l’évoque plutôt comme un homosexuel refoulé, un caractériel du genre raciste, fragile et violent. Ce qui n’entame en rien son engouement pour son œuvre. Il ne s’agit pas de juger le créateur d’un point de vue moral, ce qui ne serait d’aucun intérêt, mais de l’absorber et de s’en imprégner en ne se contentant pas de ne voir dans ses partitions que des notes et des rythmes quand toute une vie s’y déploie.

Alexandre Tharaud va au bout de son désir qu’il pratique l’un ou l’autre de ses métiers. Car ce sont bien deux métiers : enregistrer un disque revient à chuchoter à l’oreille de l’auditeur, donner un concert consiste à s’adresser à celui du dernier rang. Le pianiste, qui joue son propre rôle dans l’inoubliable Amour de Michaël Hanecke, a vécu l’expérience du Festival de Cannes et en a regardé le cirque et les animaux avec des yeux d’ethnologue. Il eut même droit à des questions de personnalités et autres professionnels de la profession qui lui demandèrent très sérieusement tout en le félicitant s’il avait appris le piano spécialement pour le film !

En même temps que ce livre et qu’un nouveau disque ainsi que toute un actualité à la Cité de la musique, Le Temps dérobé, un film documentaire de Raphaëlle Aellig Régnier, lui est consacré (en exclusivité au MK2 Beaubourg, pour l’instant). C’est bien d’une captation qu’il s’agit, mais pas celle que l’on croit. Pas un concert de plus. Plutôt la captation d’un regard, d’un esprit, d’une âme. Non la vision du monde d’Alexandre Tharaud mais sa sensation du monde, ce qui est le privilège des artistes sur les intellectuels. Ce n’est pas seulement un film mais une émeute de notes et de silences, une conjuration d’instants décisifs, un grain de voix. A le découvrir si maître de lui, qui devinerait qu’une telle passion qui couve sous l’intensité ?

RaRFilm:ProfilPianoLightLe voyage, la répétition, le concert, la chambre d’hôtel, la solitude au bout du monde, et le ressac de ce rituel parfois exténuant sont le lot de tant d’interprètes sans que jamais rien n’en affleure publiquement. Il est vrai que, pour le chef d’œuvre ou quelque chose d’approchant puisse éclore, il faut que le travail disparaisse et que jamais on ne sente l’effort. Alors on se laisse convaincre sans peine qu’un Alexandre Tharaud, fait naturellement corps avec la musique. Raphaëlle Aellig Régnier excelle à rendre son toucher, ce qu’il a à la fois de déterminé et d’aérien. Il y faut du doigté dans l’image comme dans le son, et une sensibilité en harmonie avec ces dons techniques. Car ce film a été fait dans une telle symbiose entre la cinéaste et le pianiste qu’il réussit, l’air de rien et sans se pousser du col, à ce qu’une vraie grâce commune surgisse de l’état de grâce dans lequel se déroulèrent leurs rencontres à Paris  et Kuala-Lumpur, Genève et Montréal. Il est vrai qu’ils ont l’intranquillité en partage. « Leur » film donne à voir et à entendre, à regarder et à écouter, ce qui le plus souvent n’est pas offert au spectateur ou à l’auditeur : la part de recréation immergée que recèle toute interprétation ambitieuse, les regards reflétant l’espoir et la tristesse, l’optimisme de l’aube et le découragement d’un soir, les joies et les déceptions, les mots qui ne viennent pas pour dire la chute de l’homme dans le temps. On n’imagine pas qu’un élève du Conservatoire puisse jamais échapper à cette magistrale masterclass à destination de tous et donc de chacun.

On peut écrire sans que la plume ne faiblisse que Alexandre Tharaud, le temps dérobé renouvelle le genre du documentaire sur la musique et ouvre une voie. On en connaît certaines images, la plupart des morceaux, plusieurs des situations. Et pourtant, dès lors que tous ces éléments se rencontrent sur l’écran pour la première fois, la note bleue s’insinue, une grâce s’en dégage qui noue la gorge et arrache des larmes.

(« Images extraites du film de Raphaëlle Aellig Régnier Le temps dérobé »)

Cette entrée a été publiée dans cinéma, Musique.

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commentaires

831 Réponses pour Alexandre Tharaud, du piano comme d’une pure question de désir

des journées entières dans les arbres dit: 24 novembre 2013 à 10 h 50 min

« la note bleue s’insinue »

S’il était possible de donner corps romanesque et poétique à cette idée, il me vient, après avoir passéé de belles heures, avec C. Gailly,  » un soir, au club », de signaler la « musique étrange et magnifique » de Novocento : pianiste.

« Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento. La dernière fois que je l’ai vu, il était assis sur une bombe. Sans blague. Il était assis sur une charge de dynamite grosse comme ça. Une longue histoire… Il disait : « Tu n’es pas vraiment fichu, tant qu’il te reste une bonne histoire, et quelqu’un à qui la raconter. »
A. Baricco.

n'importe quel internaute dit: 23 novembre 2013 à 20 h 50 min

j’en profite pour signaler que le titre
« Quelle critère pour quelle nécessité ? »
semble contaminé p

n'importe quel internaute dit: 23 novembre 2013 à 19 h 04 min

: je me rappelle avoir pensé quand tu étais petite que si tu devais devenir une pianiste célèbre un jour, j’en serais affreusement jalouse
alison bechdel article dans libération avec les noms des psys

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 23 h 22 min

On trouve l’explication de cette attitude,
et quand on est arrivé-s- là, on se demande laquelle….. si veut faire les petits malins!
mais comme il y a tellement plus de questions ou de « remarques » possibles, ce n’est pas mon cas ….

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 22 h 54 min

Il est vrai que, pour le chef d’œuvre ou quelque chose d’approchant puisse éclore, il faut que le travail disparaisse et que jamais on ne sente l’effort.
il n’y a pas que l’effort perceptible qui grève péniblement pour le public destinataire ou témoin une interprétation , même sans parler de « chef d’oeuvre »

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 22 h 41 min

cette dame diacre m’a expliqué comment avant d’être diacre elle avait été institutrice et comment fonctionnait l’enseignement pour les jeunes enfants en Suisse

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 22 h 40 min

j’ajoute une femme avec laquelle on n’a aucune relation forte d’amitié !
ça c’est insupportable sur ce blog !

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 22 h 37 min

c’est étrange, comment sur ce blog, dès qu’on évoque une femme, sans prétention ni ambition, même matrimoniale ,mais non sans culture, ni action pratique dans sa vie de citoyenne, parmi des concitoyens il y a censure.

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 22 h 08 min

l’oratoire du Louvre annonçant la place Ricoeur , car intimité pour intimité, j’ai dit que je n’étais pas membre de l’église chrétienne -mais aussi que je connaissais un peu les expositions de billettes et le centre culturel suisse

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 22 h 04 min

le thème principal de notre conversation avec la dame diacre a été l’opportunité pour elle d’ouvrir un blog , et où si bien que nous avons visité plusieurs journaux , dont « celui de sa paroisse » où pour la première fois elle remarquait blog , et celui de l’or

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 21 h 55 min

la relecture de tant de pages de Rosebud ne m’a apparemment pas réussi, sauf à m’avoir appris be

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 21 h 39 min

aujourd’hui, j’ai rencontré une femme diacre (protestante) suisse et un guitariste rock, suisse ég qui fabriquait lui-même ses instruments mais n’arrivait pas à fonder un groupe pour jouer

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 16 h 30 min

http://www.ladepeche.fr/article/1998/10/26/210633-un-veritable-miracle-pour-les-soeurs-pianistes.html
Le docteur Hervé, médecin des thermes de Barèges, a suivi l’évolution de la maladie des deux surs jumelles jusqu’à la guérison : «Je suis stupéfait des progrès qu’a pu apporter la crénothérapie aux deux jumelles Audrey et Diane Bader.

Elles souffrent d’une pathologie dont l’origine est considérée comme génétique.

C’est en 1992 que les deux surs commencent à sentir les premiers symptômes d’une ostéoporose, dont le diagnostic n’a pu être établi que trois ans plus tard.

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 15 h 34 min

Toutefois, la spiritualité aura un coût non négligeable : l’estimation pour le livre porte entre 15 et 30 millions $. Il s’agit en effet du premier livre imprimé sur le territoire américain, et compterait parmi les plus précieux au monde. The Whole Booke of Psalmes Faithfully Translated into English Metre, fut imprimé dans la colonie de Massachusetts Bay, en 1640.

Le projet de John Cotton, Richard Mather et John Eliot était de réaliser un ouvrage qui soit plus respectueux encore que la Bible du roi James, vis-à-vis du texte hébreu originel. Pour sa réalisation, un migrant britannique aurait levé des fonds en Hollande et en Angleterre. Un serrurier fut engagé, pour traverser, avec son fils, l’Atlantique, et aller chercher le matériel destiné à l’impression. Le colon britannique ne survécut pas au voyage, mais son projet put bel et bien voir le jour.

La dernière fois que l’un des exemplaires a été mis aux enchères, c’était en 1947, et l’on estimait déjà qu’il avait plus de valeur que la Bible de Gutenberg, dont 48 exemplaires avaient survécu aux âges.

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 14 h 50 min

lequel est le premier des mots importants sur la toile : pur-e ou vrai-e
À l’heure qu’il est, de nombreux éditeurs pure-players font le choix de supprimer les DRM de leur catalogue

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 14 h 43 min

un secret
Cette dégénérescence cognitive est devenue le combat le plus important d’écrivains comme Terry Pratchett : la maladie d’Alzheimer frappe aujourd’hui 800.000 personnes sur le territoire britannique. Mais en l’absence de traitement encore efficient, les personnels hospitaliers, dans certaines institutions, ont recours à des méthodes plus étonnantes que jamais : la poésie en fait partie.
http://www.actualitte.com/societe/alzheimer-la-lecture-de-poesies-provoque-le-retour-de-souvenirs-46459.htm

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 14 h 25 min

la question, c’est qu’un jour on découvre des éléments de secret (comme d’autres écrivent des éléments de langage)

n'importe quel internaute dit: 22 novembre 2013 à 14 h 20 min

avec la couverture par
avec en couverture une photo de Bertin -Maghit

épigraphe(de Rosebud (2006 gallimard) p.9 non numérotée : « qu’il n’y ait pas de réponse à certaines question devrait multiplier le nombre des gens heureux »
R.Pinget

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