de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Yann Moix dans le meilleur des mondes critiques possibles

Par Patrick Kéchichian

En cette rentrée littéraire, Yann Moix a pris la critique à son propre piège. En posant son roman sur le fragile estomac du lecteur professionnel, en le poussant dans ses retranchements, il l’amena à s’engouffrer dans la brèche, à dévoiler avec candeur ses usages et ses limites. Et plus encore ses inavouables préjugés. Par exemple, telle de ces critiques (Nelly Kapriélian, dans Les Inrokuptibles du 21 août) qualifia avec autorité l’écrivain d’« emmerdeur », tel autre (Jean Birnbaum, « Le Monde des livres » du 20 septembre) commença à parler des relations personnelles qu’il entretenait avec l’écrivain, allant même jusqu’à citer des mots reçus de lui par courriel – et comme il s’agissait d’une engueulade, on ne pourrait pas pointer la connivence… A la fin, pour solde de tout compte, l’éditorialiste renvoya Moix à son père, concluant son verdict par cette pirouette psychanalytique sommaire. Un troisième (Frédéric Beigbeder, Le Figaro magazine du 20 septembre), élevant sa désinvolture au niveau d’un art, déplaça son verdict du roman à la personne de l’auteur, le  qualifiant de « juif refoulé », d’« Orléanais sado-maso », de « romancier qui déteste ses romans » ; il alla même jusqu’à s’autoriser cette sentence, d’une absurdité vertigineuse : « Si la littérature est mourante, alors ce livre est son chant du cygne » ; hélas, le seul cadavre, ici, est celui de la critique – celle que personne ne s’avisera de pleurer.

Quant au livre, on tourna autour, insistant sur son poids, le nombre de ses pages – plus de mille, pensez donc ! –, on moqua son thème obsessionnel. Et surtout, on déplora le manque de mesure de l’auteur, on parla de « performance », on dénonça son « hystérie », sa « graphomanie », sa « complaisance », son « torrent verbal, emporté par le courant d’un fleuve physiquement lourd et mentalement léger » [sic]. Car dans ces circonstances, le critique, apeuré par des excès qui le dépassent, devient un gardien jaloux et vigilant de la norme et de la bienséance. Le roman de Moix eut au moins ce mérite de le contraindre à se dévoiler. Mission accomplie. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes critiques possibles. Dans les premières pages du livre, on trouvera d’ailleurs quelques paragraphes un peu outrés mais fort drôles – et pertinents, hélas – sur cette critique sûre d’elle-même et dominatrice, s’enivrant des normes qu’elle édicte, contournant tous les obstacles, s’effrayant de ce qu’elle ne peut dominer.

Pour se démarquer, il faut donc prendre Naissance au sérieux, écarter toute considération sur l’auteur, toute mesquinerie moralisante touchant à sa bonne ou mauvaise réputation. Il faut prendre le livre pour lui-même et par lui-même, à son commencement, comme œuvre et être singulier, organisme régi par ses propres lois, objet à identifier. Il faut enfin témoigner de l’effet que cette lecture – parfois poussive, d’autres fois à grandes enjambées, souvent jubilatoire – a pu produire sur sa conscience de lecteur. Car c’est elle qui est ici visée, sollicitée, au-delà des anecdotes subalternes.

Ne nous attardons pas sur le thème du roman, que le titre bref contient d’ailleurs tout entier. Décrivant sa propre naissance, sous son nom, selon les linéaments de sa propre et réelle histoire, Yann Moix subvertit avec délice, avec un bonheur démesuré, totalement inédit, les règles mesquines et subalternes de l’autobiographie. Il fait littéralement et rigoureusement imploser la littérature dite du moi. De l’autofiction, il fait un paillasson. Tel un discours à l’académie du monde, prononcé en haut et au bord d’une falaise, son immense poème en prose est à la première personne. Il nous jette à la figure une évidence que nous ne voulions point voir, dont nous nous détournions, en pinçant les lèvres, en bridant notre âme. Cette évidence aveuglante, on peut se risquer à l’exprimer en ces termes et en trois stades: je ne contiens pas mon moi ; mon moi n’est pas vraiment moi ; le moi, une fois dépassé son stade primaire, aspire légitimement à devenir un sur-moi (mais pas au sens où l’entend la psychanalyse), à contenir l’universel – c’est-à-dire le monde, l’histoire, l’être et Dieu. Dès lors, qu’on ne prenne pas à la légère, comme une galéjade ou un symptôme de mégalomanie, la déclaration suivante : « Le nom de Moix n’entrera pas dans la littérature ? Qu’importe ! Ce que je veux, c’est que la littérature entre dans le nom de Moix. »

On pourrait citer à l’appui de ces affirmations, des centaines de pages de Naissance. On pourrait citer ses interminables énumérations, ses listes, ses calculs délirants, ses innombrables digressions théologiques, politiques, littéraires, qui, comme par miracle, au lieu de nous égarer, nous ramènent au centre du livre. Un centre que Moix ne quitte jamais, appuyé sur une rigoureuse (mais folle) chronologie de sa propre vie, qui commence neuf mois avant sa venue au monde, en 1968 à Orléans. Les personnages pullulent. On voudrait les dire caricaturaux, et, juste au moment de le dire, on s’aperçoit qu’ils sont, avec leurs masques grotesques, d’un terrifiant réalisme. De quelques écrivains, Moix fait des figures complémentaires de son propos. Citons-en quatre : André Gide, que la grand-mère du narrateur visite à Cuverville et qu’elle regarde « avec sa figure plissée de Chinoise engloutie dans un pull-over dont les manches tenaient lieu d’écharpe », Georges Bataille, Charles Péguy et Frantz-André Burguet, mort en juin 2011, dont Moix fait pieusement mémoire. Superbes pages aussi sur Marat, « l’Ami du peuple ».

On pourrait certes détacher des citations, des pages entières entrainées par la lave bouillonnante du roman. Je pense notamment à celles sur Péguy, le dernier Péguy, celui qui va recevoir une balle au front en septembre 1914, qui « avait envie de mourir comme on a envie de naître » – phrase dont aucun péguyste sérieux ne pourra contester la pertinence. A propos de Péguy, je renvoie, en guise d’exemple, à un simple paragraphe, en haut de la page 785, au milieu d’autres pages superbes. Ces quelques lignes mettent simplement les larmes aux yeux.

Est-il nécessaire, pour terminer, de faire des réserves, c’est-à-dire, de se mettre soi-même, en tant que critique, sur la réserve ? De dire par exemple, doctement et prudemment (il faut calculer son avenir dans la profession !), qu’il y a dans Naissance maintes pages, accablantes, ratées, ennuyeuses ? Je parie pour le contraire. Je mets toute ma conscience – celle que je disais à l’instant sollicitée – dans le contraire. Et, rappelant humblement la critique à son devoir, à sa raison d’être, je salue, à la lumière de cette conscience éveillée, un livre grandiose, qui vaut moins par son poids, son volume, que par sa capacité aérienne à nous élever. « La foi, c’est ce qui ne connaît pas d’approximation », écrit Yann Moix. Partageons avec lui cette conviction, littéraire tout autant que mystique. Mystique, au sens péguyste du terme.

PATRICK KECHICHIAN

Ce texte est la version amendée et augmentée d’une critique parue dans le numéro de novembre d’Art Press.

 (« Patrick Kéchichian » photo D.R.; « Yann Moix » photo Olivier Roller)

 

 

Yann Moix

NAISSANCE

1142 pages, 26 €

Grasset

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

26 Réponses pour Yann Moix dans le meilleur des mondes critiques possibles

j'y reviens dit: 8 novembre 2013 à 21 h 27 min

Leo (Bloom) Pold dit: 8 novembre 2013 à 5 h 44 min
Si vous n’ avez pas compris la mise en contexte historique…

Leo (Bloom) Pold dit: 8 novembre 2013 à 5 h 44 min

(Arméniens, italiens, espagnols ou portugais)

Etrange tropisme pan-européen. Monde aux petites limites.

je ne suis pas celui que vous croyez dit: 7 novembre 2013 à 10 h 02 min

Procès de Moscou?
Comme vous y allez, Bloom!
Il faut avoir connu ces moqueries sur son nom, comme ce fut le cas pour Kéchichian,fin des années 50, à l’ école publique pour constater la responsabilité de ceux qui induisent par leur langage les procès futurs..

(Arméniens, italiens, espagnols ou portugais)

Bloom dit: 7 novembre 2013 à 2 h 19 min

22h06 me fait penser aux instructeurs des procès de Moscou. Le culturel entre guillemets le trahit. Belle flopée de petits connards dans l’hexagone. On est mieux ailleurs.

Et vous êtes un représentant " culturel" de la France à l' étranger? dit: 6 novembre 2013 à 22 h 06 min

Quand on est morveux et mouché, Bloom, on ne la ramène pas une seconde fois…

Leo (Bloom) Pold dit: 6 novembre 2013 à 12 h 50 min

Monsieur Kéchichian,
Sans rancune. Je ne pouvais resister. The best way to resist temptation is to yield to it, nous disait jadis le Wilde Oscar.
A dire vrai, le chiant, c’est lui, c’est Moix. Vous le défendez et cela vous regarde, après tout, c’est une des options offertes à un critique. On lit très peu de critiques critiques, c’est un peu lassant, mais l’heure est au rassemblement du ‘genos’, et aux renvois d’ascenseurs/encenseurs. L’Histoire jugera de la pertinence de tout cela. Comme elle l’a fait pour Ulysses de Joyce.
En tous cas, grâce aux (fausses) indiscétions de Passou, on retiendra que vous faites partie d’un club très restreint et select qui comprend Jérôme Garcin et vous: le Club de Ceux Qui ont lu les mille et quelques pages du dernier Moix. Un club se définit davantage par celux qu’il exclut que ceux qu’il inclut. Etre membre d’un tel club n’a pas de prix. Je dirais même plus, cela vaudrait presque qu’on décerne un prix.

kechichian dit: 4 novembre 2013 à 15 h 47 min

Cher Monsieur Bloom,
il y a une cinquantaine d’années, lorsque j’étais à l’école communale, des petits camarades criaient dans la cour de récréation : « Qu’est-ce qu’il est chiant, Kéchichian! » et éclataient de rire. Pas moi. Depuis, cela avait cessé. Et puis, vous êtes venu, avec cet esprit juvénile et tellement rafraîchissant…
Avec mes remerciements.
pk

Bloom dit: 4 novembre 2013 à 4 h 16 min

Le moïsme serait-il aussi un moixisme?

Quand je constate que parler de Moix à tue et à Toi, c’est non seulement parler de Lui, mais aussi surtout de Soi, je me dis que chez les Yann, seul Jean me parle à Moi.

Daaphnée dit: 2 novembre 2013 à 12 h 08 min

On ne peut exclure, U. la coupable incitation bourde-sienne qui prônait un écrivons, écrivons, il en restera toujours quelques chose, chère à nos sociologues …
Après, il faut faire le tri et la poubelle est vite pleine !

u. dit: 31 octobre 2013 à 14 h 02 min

Je m’interroge sur l’état d’esprit de ceux qui ont encouragé un garçon à l’intelligence manifestement si courte à se doter des paraphernalia du Grand Intellectuel Français (Bloc-note!… Séminaire!…)

« Toi aussi, tu es capable d’écrire sur Edith Stein ou Bataille sans dire plus de bêtises qu’un autre ».

Quelle est la source d’une indulgence aussi coupable?
L’amusement?
Le désir de recruter un second couteau?
La pitié dangereuse (Ungeduld des Herzens…)?

Je ne comprends pas.

u. dit: 31 octobre 2013 à 13 h 52 min

Je n’ai aucun doute quant à la nécessité d’avoir écrit ce livre.

Je suis plus circonspect sur la nécessité qu’il y avait à le publier.

John Brown dit: 30 octobre 2013 à 18 h 43 min

Je parie pour le contraire.

C’est ce qu’on appelle un acte de Moix. De foix… de foi ! Enfin, si Moix a foi en moi, je veux dire dans mon discernement de lecteur, ma foi je veux aller y voir.

des journées entières dans les arbres dit: 29 octobre 2013 à 8 h 00 min

Pour un tel étouffement de la critique littéraire médiatique parisienne, Monsieur Kechichian, il eût fallu lui opposer autre chose qu’un dogmatisme, qui, s’il n’est religieux, présente toutes les caractéristiques et les  » croyances » d’une idéologie que la raison réfute !

Et pour Moix, à défaut d’avoir trouvé un aumonier pour soulager sa  » névrose », aura trouvé le chemin du divan psychanalytique, pour y coucher ses maux !

des journées entières dans les arbres dit: 29 octobre 2013 à 7 h 51 min

« Le Diable un jour demanda à un malheureux charbonnier :
– Que crois-tu ?
Le pauvre hère répondit :
– Toujours je crois ce que l’Église croit.
Le diable insista :
– Mais à quoi l’Église croit-elle ?
L’homme répondit :
– Elle croit ce que je crois.
Le Diable eu beau insister, il n’en tira guère plus et se retira confus devant l’entêtement du charbonnier »

Leo (Bloom) Pold dit: 29 octobre 2013 à 7 h 33 min

Mystique, au sens péguyste du terme.

Péguy revient? Une guerre se prépare? Un siècle de fer et de sang s’annonce?
Vive la modernité.
Pas pour moi.

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