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La République des livres

Anthony Burgess, compositeur de la « Symphonie Napoléon »

Par Jean-François Marchi

L’intérêt de La Symphonie Napoléon (380 pages, Robert Laffont, 1977 puis Le Livre de poche) ne réside pas d’abord dans son intrigue, mais dans son principe de composition. Anthony Burgess ne raconte pas la vie de Napoléon : il la compose. Son point de départ est la Troisième Symphonie, l’« Héroïque », de Ludwig van Beethoven, œuvre initialement conçue et dédiée à Napoléon Bonaparte. Beethoven voyait alors en Bonaparte le héros de la liberté et le fondateur d’un monde nouveau. Ce n’est qu’après la proclamation de l’Empire qu’il retira cette dédicace célèbre. Burgess reprend le fil de cette admiration première et fait de la symphonie le moule secret de son roman.

Le premier mouvement correspond à l’irruption d’une force. Le jeune officier corse apparaît comme un phénomène naturel. Tout est vitesse, ascension, invention, conquête. Les événements ne sont pas seulement racontés ; ils se répondent comme les thèmes d’une exposition symphonique. La campagne d’Italie, l’expédition d’Égypte, le 18 Brumaire ne sont pas autant de chapitres indépendants, mais les variations d’un même motif : celui d’une volonté qui refuse les limites.

Le deuxième mouvement est celui de la grandeur. Comme la « Marche funèbre » de Beethoven, il ne signifie pas seulement la mort ; il introduit déjà l’idée que toute puissance porte en elle sa propre fin. L’Empire atteint son apogée au moment même où se dessine son déclin.

Le troisième mouvement est celui de l’énergie retrouvée. Malgré les revers, Napoléon demeure animé d’une extraordinaire vitalité. Rien n’est statique. Même les défaites deviennent mouvement. Les dialogues, les descriptions et les changements de rythme donnent l’impression que tout l’univers gravite autour de cette personnalité dont l’énergie semble inépuisable.

Le finale conduit à Sainte-Hélène. Mais ce n’est pas une simple chute. Comme chez Beethoven, la conclusion rassemble tous les thèmes développés auparavant. Le conquérant, le législateur, le stratège, le rêveur, le Corse et l’Empereur se fondent dans une même figure. L’exil apparaît comme l’ultime mouvement d’une destinée entrée dans la légende.

Le génie de Burgess consiste à ne jamais dissocier le héros de l’homme. Napoléon est montré dans son intelligence fulgurante, son imagination politique, son appétit de vivre, mais aussi dans sa matérialité quotidienne. Cette présence charnelle ne diminue jamais sa grandeur ; elle la rend au contraire plus saisissante. Le style est foisonnant, savant, parfois baroque. Burgess multiplie les jeux de langue, les changements de registre, les échos historiques et les réminiscences musicales. Il demande au lecteur la même attention qu’une grande partition demande à son auditeur.

L’idée maîtresse du livre est que Napoléon est une œuvre d’art autant qu’un personnage historique. Il façonne l’Europe comme un compositeur façonne une symphonie. Les campagnes militaires deviennent des développements thématiques, les réformes des modulations, les crises des dissonances et les victoires des éclats orchestraux. En choisissant l’« Héroïque », Burgess retrouve l’inspiration première de Beethoven : célébrer, dans une forme artistique nouvelle, l’aventure d’un homme dont la volonté a remodelé l’Europe. La Symphonie Napoléon est ainsi moins un roman historique qu’une transposition littéraire de la « Symphonie héroïque ».

Ce livre exceptionnel, magistralement écrit, rend justice à la postérité en effaçant préventivement les approximations du film de Ridley Scott et honore le regard britannique porté sur l’un des phénomènes les plus audacieux de l’histoire moderne. Avec La Symphonie Napoléon, le lecteur se trouve dans une proximité immédiate avec le héros : il le voit souffrir, débattre, aimer, comme s’il appartenait à la sphère la plus intime. Peu d’ouvrages récents, à l’exception de L’Homme Napoléon (Perrin, 1999) de Louis Chardigny, parviennent à établir un lien d’une telle densité entre le lecteur et son sujet, où l’intime nourrit la mémoire et donne forme au récit. À lire absolument.

(« Jean-François Marchi » photo D.R. ; « Anthony Burgess » photo D.R.)

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