de Pierre Assouline

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La République des livres
Apprendre à regarder la peinture avec Daniel Arasse

Apprendre à regarder la peinture avec Daniel Arasse

Ce livre-là, je l’ai lu d’une traite, ou plutôt deux : je l’avais réservé pour le TGV Paris-Genève et retour, comme on se garde pour la bonne bouche ce dont on devine à l’avance qu’il nous comblera. Encore faut-il être sûr de son compagnon de voyage, car rien n’est décevant comme de se retrouver prisonnier d’un livre pendant des heures quand il nous tombe des yeux dès le premier chapitre. De Daniel Arasse, j’étais sûr pour avoir été fasciné par son grand livre sur le détail (Pour une histoire rapprochée de la peinture), son étude étourdissante d’intuitions sur l’Annonciation italienne, ses promenades très libres dans les musées (On n’y voit rien) et ses analyses des oeuvres de Raphaël et de Kiefer.

Ce spécialiste de la Renaissance italienne savait voir et regarder, analyser et évoquer les tableaux comme nul autre. Avec une empathie, une chaleur, une générosité rares dans son monde. Comme il se savait condamné, et bien que physiquement diminué, il avait tenu et réussi à assurer une série de vingt-cinq émissions durant l’été 2003 sur France-Culture. Un enchantement pour les auditeurs. « On en sortait grandis, et comme lavés de la bêtise des jours » comme le dit bien Bernard Comment, son préfacier. Il racontait six siècles de peinture, de l’invention de la perspective à la disparition de la figure, en déployant une érudition dépourvue de toute cuistrerie. On assistait ainsi tous les matins au rare spectacle d’une intelligence en action, mais une intelligence fraternelle. Histoires de peintures (222 pages, France-Culture/ Denoël), retranscription de ces émissions au ton inoubliable, ne coûte « que » 25 euros, ce qui est peu quand on songe que le texte est agrémenté d’un cahier de 45 reproductions en couleur de qualité honorable et d’un CD-MP3 ressuscitant la voix du conteur d’art et, suprême magie, son regard. Un concentré de gai savoir malgré son côté testamentaire.

 C’est une histoire très libre, assez buissonnière. On y voit la peinture se lever sans nous intimider, fut-ce par cette fameuse « silencieuse puissance » pointée par Delacroix. L’auteur nous promène à Florence vers 1440 en révélant le lien invisible entre l’invention de la perspective dans ce lieu et le fait que la ville fut un grand centre de cartographie ; on se penche avec curiosité sur l’énorme escargot aux cornes déployées de l’Annonciation de Fransceco del Cossa ; on consacre une thèse à Saint Bernardin après s’être demandé à quoi pouvait bien servir d’inscrire des mots dans la peinture pour des spectateurs analphabètes (public majeur des tableaux religieux et des fresques), on déplore avec lui le vol de sa thèse et de ses fiches dans une voiture à Florence et on l’accompagne à Sienne implorer Saint Bernardin de lui retrouver sa thèse (en vain…) ; on s’interroge sur la double singularité de Vermeer (riche et catholique) et sur son impact dans son art :

 » Pourquoi un peintre fin, qui peint avec des pinceaux très fins, peint-il flou ? »

On admire la modernité d’un Manet dont le tableau est une surface qui regarde le spectateur ; on se demande pourquoi Ingres a jugé bon de faire figurer une tache sur la robe immaculée de la belle Mme Moitessier à la nuque si troublante, pourquoi Vasari a écrit que les sourcils de la Joconde étaient peints poil par poil alors qu’elle n’a pas de sourcils, et pourquoi et pourquoi… Daniel Arasse ne cesse de s’interroger pour notre plus grand bonheur. Qu’importe la profondeur des réponses quand les questions sont si vertigineuses ? Ce qui l’intéresse, c’est ce qui se trame dans le tableau. In fine, Daniel Arasse se permet un salutaire coup de gueule contre les grand’messes des expos spectacles :

« A force de rendre ces tableaux visibles par le plus grand nombre possible, il en découle qu’on les voit de moins en moins. Par souci de rentabilité culturelle… on admet trop de gens en même temps… on fait du théâtre autour des oeuvres d’art … la scénographie montre avant tout le scénographe… L’abondance des visiteurs fait qu’on ne va pas voir l’exposition des tableaux mais qu’on va rendre un culte à l’exposition des tableaux ».

 Le regard de Daniel Arasse nous manque beaucoup. Sa série d’émissions sur France Culture ne renvoyait pas seulement à des tableaux mais à d’autres livres sur l’art. Ainsi la réflexion de Delacroix qu’il rapporte sur « la silencieuse puissance » de l’œuvre d’art à son meilleur. Elle m’a poussé à relire les Ecrits sur l’art (2æ51 pages, 22 euros, Flammarion) de Mark Rothko.

Même si le livre est un fourre-tout, un bric à brac de lettres, d’articles, de discours sur les difficultés de l’accrochage, la lutte contre les murs, le spectre honni du décoratif, la tension que tout tableau doit receler qu’elle soit conflit ou désir, la lumière intérieur qu’un tableau projette sur/en nous… Ca ne se lit pas en continu ; il vaut mieux y piocher des impressions, des mots, des fulgurances de celui qui disait appartenir à ses débuts parmi les expressionnistes abstraits (Newman, Motherwell, Gottlieb) à « une bande de faiseurs de mythes ». Il écrit des choses comme ça :

« Une peinture vit par l’amitié, en se dilatant et en se ranimant dans les yeux de l’observateur sensible. Elle meurt pareillement. Par conséquent, c’est un acte dur et risqué que de l’envoyer de par le monde. Combien souvent doit-il être affaibli pour toujours par les yeux du vulgaire et la cruauté de l’impotent qui aimeraient étendre leur affliction universellement ! »

On le lit et on comprend comment un artiste tel que lui peut s’attaquer à un tableau en se laissant entraîner par ce qu’il a en lui tout en gardant un pied dehors, avant que sa frénésie ne le happe dans une spirale de la folie. L’intimité entre l’homme et l’oeuvre se rompt, le tableau lui devient étranger à l’instant même où il prend conscience du miracle de cet achèvement : « la résolution inattendue et sans précédent d’un besoin éternellement familier ». Le voyage n’est pas sans retour, mais le retour se paie de semaines d’hébétudes. Le cycle paraît sans fin. Toute cette dépense d’énergie, toute cette exténuation, tout cet enfer, pour quoi ? Pour affronter la morgue des critiques, la suffisance des conservateurs et la résistance des collectionneurs. Ce qu’il appelle « la succion des mentalités de boutiquiers » avant que les mêmes, un jour, ne finissent par le porter aux nues. A coups de millions de dollars. Le livre refermé, le mystère Rothko reste entier, mais l’énigme de son œuvre semble un peu moins indéchiffrable, et la part invisible du monde. Même si, comme disait Bacon, « pourquoi voulez-vous qu’on mette par écrit ce que l’on s’est tué à peindre ».

( » L’Annonciation » tempera sur bois, 127×120, d’Ambrogio Lorenzetti, 1344, Pinacothèque Nationale, Sienne ; « Sans titre », 300 x 442.5 cm, huile sur toile, 1953, de Mark Rothko, Musée Gugenheim, Bilbao)

Cette entrée a été publiée dans arts, Essais.

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commentaires

14 Réponses pour Apprendre à regarder la peinture avec Daniel Arasse

Chaloux dit: 21 juillet 2026 à 9h02

J’ai beaucoup pratiqué les livres de Daniel Arasse il y a 25 ans. Je trouve au final qu’il n’en reste pas grand-chose. J’irai feuilleter quand même.

Chaloux dit: 21 juillet 2026 à 9h12

En parlant d’oeuvres d’art, l’ex (?) petit dealer Louis Boyard se baladerait avec une Rolex à 50000 euros, qu’il retirerait prudemment avant chaque interview. Les pauvres c’est bien joli, mais il ne faudrait pas trop s’oublier dans le combat. Le genre de type que le vote de la boldoclopine contribue à faire entrer à l’Assemblée. On parlerait aussi de fréquents séjours en Extrême Orient. Mais pourquoi diable?

Hurkhurkhurk!

bolibongo dit: 21 juillet 2026 à 10h35

Mais pourquoi donc nous mette un lien sur une reproduction bon (?) marché pour ne pas dire plus…?

Phil dit: 21 juillet 2026 à 11h37

il y a 25 ans

metoo dear Chaloux, fort enthousiasmé par ces « détails dans le tableau » que personne ne voit puis un peu étourdi par les déductions acrobatiques. Excès de médias, probablement.

renato dit: 21 juillet 2026 à 14h02

Bon souvenir de Le Mur invisible (en it. La parete). Le film qui en est tiré a remporté le Prix du Jury œcuménique au Festival international du film de Berlin. Malheureusement, je l’ai raté.

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