de Pierre Assouline

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La République des livres
Quand Laurent Mauvignier refaisait le match

Quand Laurent Mauvignier refaisait le match

 Allez savoir pourquoi, une certaine résonance dans l’actualité m’a fait reprendre Dans la foule (376 pages, 19,50 euros, éditions de Minuit), un livre paru en 2006 dans lequel Laurent Mauvignier, futur prix Goncourt 2025 pour La Maison vide, refaisait le match. A première vue, un roman sur le football dans sa dimension barbare. Dans la forme, un récit choral juxtaposant les monologues intérieurs, qui fait intervenir des voix de groupes venus assister au match du siècle entre les Reds de Liverpool et la Juventus de Turin le 29 mai 1985 au stade du Heysel à Bruxelles.

On suit Jeff et Tonino venus de France, Geoff et ses frères d’Angleterre, les Italiens Tana et Francesco en voyage de noces, Gabriel et Virginie ; on les suit avant, pendant et après sur fond de chansons des Bee Gees, d’U2, des Beatles et des Doors, entre petits chapardages et jalousie bien tempérée, peccadilles avant l’horreur. Les supporters anglais chargent les tifosis italiens provoquant une panique, l’écrasement de la foule contre un mur de béton qui finira par s’écrouler sous les yeux de forces de police incompétentes. Score : 38 morts. On évacue, on dit qu’on n’a pas vu ce qui se passait de ce côté-ci du stade et que la fête commence ! Victoire des Turinois sur pénalty.

Vous, je ne sais pas mais moi, ces images reviennent me hanter chaque fois que s’impose le spectacle du football. Jamais celui du rugby. Pas de hooligans dans ce sport. Pas le même monde. Les explications ne manquent pas mais elles demeurent insatisfaisants. Des tragédies comme celle du Heysel se produisent régulièrement, en Amérique latine ou en Asie, alors cela frappe moins les consciences. La passion du football peut rendre fou.(Re)lisez Carton jaune de Nick Hornby. Il y a pléthore de livres sur le sujet et il faut toute la force de conviction d’un Bernard Morlino, si nostalgique de Raymond Kopa, Just Fontaine, Di Stefano, Eric Cantona and co, pour tenter de nous faire partager son admiration, son émotion dans Maradona, il était une foi (Les livres de la promenade, 2025), un homme surnaturel animé d’une grâce mystique (forcément, la main de Dieu est de la partie) que même Lionel Messi n’a pas réussi à faire oublier dans son pays. Sur son blog, ce chroniqueur des plus affutés de l’histoire et de l’actualité du football, assure que Dembelé « marque souvent comme un golfeur, de l’intérieur du pied transformé en club de golf » ce qui, je l’avoue, m’avait échappé mais j’y veillerais désormais. Dans un registre, disons, plus terre à terre, Pierre Desproges, lui, avait fait fort dans l’une de ses Chroniques de la haine ordinaire (Seuil, 1987). Son « A mort, le foot ! résonne encore :

« Voici bientôt quatre longues semaines que les gens normaux, j’entends les gens issus de la norme, avec deux bras et deux jambes pour signifier qu’ils existent, subissent à longueur d’antenne les dégradantes contorsions manchotes des hordes encaleçonnées sudoripares qui se disputent sur gazon l’honneur minuscule d’être champions de la balle au pied. Voilà bien la différence entre le singe et le footballeur. Le premier a trop de mains ou pas assez de pieds pour s’abaisser à jouer au football. Le football. Quel sport est plus laid, plus balourd et moins gracieux que le football? Quelle harmonie, quelle élégance l’esthète de base pourrait-il bien découvrir dans les trottinements patauds de 22 handicapés velus qui pousse des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de bœufs éteints. Quel bâtard en rut de quel corniaud branlé oserait manifester publiquement sa libido en s’enlaçant frénétiquement comme ils le font par paquets de 8, à grands coups de pattes grasses et mouillées, en ululant des gutturalités simiesques à choquer un rocker d’usine? Quelle brute glacée, quel monstre décérébré de quel ordre noir oserait rire sur des cadavres comme nous le vîmes en vérité, certain soir du Heysel où vos idoles, calamiteux goalistes extatiques, ont exulté de joie folle au milieu de 40 morts piétinés, tout ça parce que la baballe était dans les bois? Je vous hais, footballeurs. Vous ne m’avez fait vibrer qu’une fois; le jour où j’ai appris que vous aviez attrapé la chiasse mexicaine en suçant des frites aztèques. J’eusse aimé que les amibes vous coupassent les pattes jusqu’à la fin du tournoi. Mais Dieu n’a pas voulu. Ça ne m’a pas surpris de sa part. Il est des vôtres. Il est comme vous. Il est partout, tout le temps, quoi qu’on fasse et où qu’on se planque, on ne peut y échapper. Quand j’étais petit garçon, je me suis cru longtemps anormal parce que je vous repoussais déjà. Je refusais systématiquement de jouer au foot, à l’école ou dans la rue. On me disait: «Ah, la fille!» ou bien: «Tiens, il est malade», tellement l’anormalité est solidement solidaire de la non-footballité. Je vous emmerde. Je n’ai jamais été malade. Quant à la féminité que vous subodoriez, elle est toujours en moi. Et me pousse aux temps chauds à rechercher la compagnie des femmes. Y compris celles des vôtres que je ne rechigne pas à culbuter quand vous vibrez au stade. Pouf, pouf. (16 juin 1986) »

Le lecteur de Dans la foule en tire une méditation sur la norme et le chaos, le vacarme des vivants et le silence parmi les morts, la haine tribale et l’instinct grégaire, l’exaltation individuelle lorsqu’elle rejoint l’hystérie collective, l’oppression dans la foule et le spectre de l’asphyxie. Non un livre de plus sur le football mais un récit d’une rare puissance d’évocation sur ses religionnaires, leurs rêves et leur cauchemar. Loin, très loin de ce que le footballeur Jean Giraudoux, trois-quart au Club sportif de la jeunesse littéraire affilié au PUC dès sa création en 1913. en disait :

   » Plus encore que le roi des sports, le football est le roi des jeux. Tous les grands jeux de l’homme sont les jeux avec une balle, que ce soit le tennis, la chistera ou le billard. La balle est dans la vie ce qui échappe le plus aux lois de la vie. Elle est ce qui est le plus inutile. Elle a sur la terre l’extraterritorialité de quelque bolide provisoirement apprivoisé.   Elle n’est reliée en rien avec la notion de l’être animal, qui est celle du crampon, et, satellite léger du globe aux lois duquel elle obéit sans zèle et avec des dérogations fulgurantes, elle a la vertu magique de n’être rien ici-bas, qu’être balle. Le football doit son universalité à ce qu’il a pu donner à la balle le maximum de son effet. L’équipe de football c’est le mur de la chistera, soudain intelligent, la bande de billard douée de génie. En plus de son propre principe, celui du rebondissement, de l’indépendance, l’équipe donne à la balle le moteur de onze malices et de onze imaginations. Si les mains ont été supprimées du jeu, c’est que la balle par leur intervention cesserait d’être balle, et le joueur aussi. Les mains sont des trucs ; elles ont été données uniquement aux deux animaux truqueurs, à l’homme et au singe. La balle n’admet pas le truquage, mais seulement les effets stellaires… »

(« Just Fontaine à Göteborg, Suède, le 28 juin 1958. Photo AFP; Albert Camus gardien de but, assis au centre au premier rang, avec son équipe du RUA (Racing Universitaire d’Alger), 1930, Collection Catherine et Jean Camus)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

17 Réponses pour Quand Laurent Mauvignier refaisait le match

Chantal L dit: 10 juillet 2026 à 17h27

Coupe du Monde oblige !
Vous appréciez donc le ballon rond, Monsieur Assouline !
Quelque chose de fédérateur, qui réunit toutes les classes sociales.
C’est pas courant.

Jean Langoncet dit: 10 juillet 2026 à 17h38

Le Tour de France, la petite reine, Blondin et quelques autres auraient pu obliger tout aussi opportunément

rose dit: 10 juillet 2026 à 17h51

les mains sont des trucs : pas au base-ball.

y a les passes caviars aussi : un glissé avec l’intérieur du pied.

Chaloux dit: 10 juillet 2026 à 18h07

Allez savoir pourquoi, je ne peux plus entendre parler de Mauvignier.

Allez savoir pourquoi, petit coup de pouce Minuit, Madrigal etc… Article du genre de ceux sur Aragon, destinés à désengorger les caves de Brotin…

Hurkhurkhurk !

Chantal dit: 10 juillet 2026 à 18h20

C’est un jour un peu spécial pour Rudi Garcia, le sélectionneur français de l’équipe belge au sang andalous …

D. dit: 10 juillet 2026 à 18h32

Le transport de la Tapisserue de Bayeux EN SECRET est une honte nationale. Et ça a coûté ube fortube.
Avec cer argent on aurait tout simplement pu subventionner le voyage en France de milliers de Brittaniques pour qu’ils puissent l’admirer là où elle se trouve.
Mais bon sang, par qui sommes-nous gouvernés ?!

Jazzi dit: 10 juillet 2026 à 20h01

J’ai pas compris les intentions de Passou avec cet article qui colle à l’actualité… sportive, pas littéraire.
Est-ce un éloge (Morlino et Giraudoux pour) ou une critique du foot (Desproges définitivement contre, Mauvignier aussi, semble t-il) ?
Un prétexte pour nous balader avec sa baballe !

closer dit: 10 juillet 2026 à 20h04

« Fin de Vie: la mer noircie de sang »

Admirable article de Houellebecq dans le Figaro d’aujourd’hui.

rose dit: 10 juillet 2026 à 20h10

je l’ai compris comme une critique virulente. Desproges n’y va pas par quatre chemins.

Jean Langoncet dit: 10 juillet 2026 à 21h37

Le droit international, c’est plus ce que c’était ; c’est un peu comme la constitution de 58 et le tour de France à bicyclette en juillet 2026 : une cartographie détaillée serait bienvenue ; m’est avis que la ferveur populaire est bien vivace, au bord du chemin (entre deux match de la coupe d’Europe qui pourrait être plus pleine)

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