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La République des livres

Call me Olson

Par Thierry Gillybœuf

Charles Olson (1910-1970) a dix-neuf ans quand ses parents lui offrent un exemplaire de Moby Dick, dans l’édition de 1926 de la Modern Library, avec une introduction de Raymond M. Weaver, qui fut l’un des véritables pionniers et artisans de la redécouverte de Herman Melville. Tombé dans l’oubli le plus complet à sa mort, en 1891, l’auteur de Bartleby connut un regain d’intérêt auprès de la génération désenchantée de l’après-guerre, qui s’était reconnue dans le sentiment de déréliction qui habite son œuvre et ses personnages les plus emblématiques, en particulier depuis que Weaver, professeur de Columbia University, avait publié en 1924 le manuscrit de Billy Budd, après l’avoir découvert dans un pot à biscuit en la possession de la petite fille de l’écrivain. Un auteur aussi lucide et iconoclaste que David Herbert Lawrence ne s’y était d’ailleurs pas trompé quand, dès 1923, dans ses Essais sur la littérature américaine, il consacra deux chapitres à Melville, qui incarnait à ses yeux « le plus grand voyant et le plus grand poète de la mer ».

         Mais le déclic melvillien n’a pas opéré dès cette première lecture chez le futur auteur des Poèmes de Maximus, qui écrivait à son professeur Wilbert Snow, le 16 octobre 1932, alors qu’il était étudiant à la Wesleyan University de Middletown, dans le Connecticut :

« Cet été, j’ai fait la connaissance d’une personne du nom de Herman Melville, qui m’a été présenté par le biais d’une histoire intitulé Moby Dick et quelques courts Contes de la Véranda. À présent, je brûle de posséder l’homme tout entier. Avec l’accord plutôt enthousiaste de Woodbridge, j’ai décidé de faire ma thèse sur lui. »

Et dès l’année suivante, il rédige son mémoire de M.A. (l’équivalent de la maîtrise), intitulé The Growth of Herman Melville, Prose Writer and Poetic Thinker, premier élément de sa bibliographie melvillienne et point de départ de ce qui allait devenir, avec Maximus, la grande œuvre de sa vie.

         Bénéficiant d’une bourse d’études, Olson lit – et achète – tout ce qu’il peut trouver de et sur Melville, certains ouvrages ayant trait à ce sujet dans la grande bibliothèque de Harvard lui étant exclusivement réservés ; il se lance aussi dans la reconstitution de la bibliothèque de l’écrivain, en tentant en particulier de recomposer la prodigieuse bibliographie dont il est convaincu qu’elle a alimenté Moby Dick. Surtout, il entre en contact avec deux des petites-filles de l’écrivain, en particulier Eleanore Metcalf, qui lui permet de consulter et recopier les annotations manuscrites de Melville dans son exemplaire de la série, en plusieurs volumes, des Œuvres de Shakespeare. Cette quête de l’exhaustivité constitue la marque de fabrique, la méthode affirmée d’Olson, qui dira que « l’essentiel est de se procurer tout ce qui a été dit sur un sujet donné » (…)

         Son livre Appelez-moi Ismaël (Call me Ishmael, traduit de l’anglais par Thierry Gillyboeuf, 288 pages, 20 euros, Héros-Limite) déconcerte ses contemporains en 1947 par sa construction, son style, son approche peu académique. Mais sa contribution aux études melvilliennes est fondamentale, ne serait-ce que parce qu’Olson a montré, en s’appuyant sur les propres notes inédites de Melville, l’influence capitale de Shakespeare, et en particulier du Roi Lear, dans la composition de Moby Dick, et d’autre part parce qu’Olson a été l’un des tout premiers à émettre l’hypothèse d’une première version de Moby Dick entièrement réécrite, où l’histoire d’une chasse à la baleine va être transfigurée en un mythe universel au souffle épique et tragique.

         Olson n’entend cependant pas s’arrêter en si bon chemin et entreprend de rédiger une sorte de suite à Call Me Ishmael, dans laquelle il se propose de s’interroger sur l’apport biblique dans l’œuvre de Melville, en allant bien au-delà des études déjà existantes sur les questions de la « foi » religieuse, christique de Melville, et surtout de démontrer que « Melville est Homère », le « seul créateur de cette catégorie » qui a pris la mesure de l’homme et de l’univers d’une façon totalement révolutionnaire.

         Mais il ne mènera pas ce projet à son terme. Dans les années qui suivront, sa contribution aux études melvilliennes se limitera à une poignée d’articles, comptes rendus d’ouvrages consacrés à l’auteur de Billy Budd. Il y fait davantage figure de gardien d’une forme de doxa melvillienne – Ann Charters, qui viendra lui rendre visite à l’été 1968, en vue de la publication de son essai intitulé Olson/Melville: A Study of Affinity, parle de Call Me Ishmael comme d’un « incunable ». Il n’hésite pas à s’appuyer sur les apports de certains mathématiciens à la géométrie non-euclidienne pour célébrer la « physicalité de l’espace », dont le Cachalot Blanc – qu’il lui arrive, dans ses lettres, d’appeler la « Mort Blanche » – constitue l’incarnation parfaite, et à la physique quantique et à l’atomisme, qui offrent « un moyen métrique et un topos différent de l’ensemble discret », qu’Olson traduit en termes de flux et de permanence.

         Call Me Ishmael peut intriguer de prime abord, mais si l’on se débarrasse de vaines préventions, le livre se révèle aussi fascinant, aussi vaste, aussi puissant que celui qui l’a inspiré. Que serait Moby Dick sans ses digressions, sans l’encyclopédisme mythico-naturaliste de la section centrale consacrée à la cétologie ? Olson a suivi la leçon de Melville, en proposant un essai qui sort des ornières de l’académisme le plus rigoureux, n’en épouse pas l’ordonnancement et s’affranchit de ses contraintes. Il tient autant de l’essai érudit que du texte littéraire à part entière.

         Olson refuse d’emblée la canonisation universitaire de Melville, insistant sur le fait qu’« il est crucial que l’œuvre de Melville soit laissée dans sa propre “vie” ». C’est la raison de la longue lettre qu’il adresse en 1951 à la Melville Society qui l’a invité au Williams College, avec d’autres « commis voyageurs venus de plusieurs universités », pour commémorer, à grands renforts de communications académiques, le centenaire de Moby Dick. Il n’a pas voulu devenir le spécialiste de Melville, alors qu’il aurait pu dominer de sa stature les études melvilliennes, fort de son amitié avec les petites-filles de l’écrivain et du soutien de pionniers dans ce domaine, qu’il s’agisse de Weaver, Henry A. Murray Jr., Sealts, Matthiessen, Carl Van Doren, Van Wyck Brooks ou Dahlberg.

         Ce refus tient sans doute de la prescience de ce que cette « renaissance melvillienne », à laquelle il a néanmoins pris part, est en train de faire de Melville : « un “Classique” récuré et pour écolier ». Il lutte sans relâche contre la consécration de Moby Dick comme mythe « national » mais d’une portée universelle, qui deviendrait ainsi le vecteur, dans le champ littéraire, de la « destinée manifeste » définie un siècle plus tôt et ferait d’Ismaël un « Adam américain ». Il s’agit donc de briser le cadre dans lequel on tente d’enfermer Melville.

         Pour ce faire, Olson conçoit – à la manière même de son modèle qui interpose des chapitres digressifs dans le récit de l’action – son livre, la seule monographie qu’il ait jamais écrite, sous la forme de cinq chapitres, dans lesquels il développe sa théorie littéraire sur l’œuvre de Melville, et des faits ou « Données », au nombre de trois. La première de ces données évoque l’une des sources directes de Moby Dick, le naufrage du baleinier de Nantucket l’Essex en 1820, qui obligea l’équipage rescapé à recourir au cannibalisme pour survivre. L’intégration même de cette « Première donnée » dans le processus de la rédaction du livre est lourde de sens. Olson confiera, en effet, des années plus tard à Ann Charter qu’il a écrit ces lignes sur l’Essex à bord du ferry qui le ramenait de Nantucket, le 20 août 1945, peu après le lancement des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

De même que Melville a su embrasser à la fois l’expérience culturelle américaine et toute l’idéologie occidentale, depuis trois mille ans, Olson montre une fascinante capacité à traverser et réorganiser les textes, les époques et les cultures. Après tout, n’affirme-t-il pas qu’il « considère que l’espace est l’élément clef pour l’homme né en Amérique [et] est à la base de la géographie, une étendue immense et infernale depuis le commencement ». Pour Olson, Melville prend la dimension prophétique du « premier écrivain américain à réaliser le principe d’espace projectif ». Et de cet espace melvillien, antérieur au temps, selon Olson, Moby Dick, le cachalot blanc, serait le dieu.

         C’est sans doute Ann Charters qui a le mieux compris l’intention d’Olson en écrivant ce livre. En effet, explique-t-elle, plutôt que d’adopter le prisme de la critique ou de l’exégèse, Olson tente de comprendre Moby Dick de l’intérieur, de penser le roman et d’écrire dessus comme Ismaël. Elle ajoute qu’Olson a préféré les « données » à l’imagination pour constituer sa propre topologie. L’originalité de Call Me Ishmael tient justement à ce que Moby Dick n’en est pas le centre exact. Dans sa démarche esthétique et critique, Olson se déporte légèrement par rapport à ce qui constitue le point de départ de son livre.

         L’espace dont parle Olson, c’est le mythe. Pour lui, l’ère qui a vu le jour avec les errances d’Ulysse sur la Méditerranée dans l’Odyssée, s’achève avec la traversée du Pacifique d’Achab à la poursuite obsessionnelle du cachalot blanc dans Moby Dick. Dès lors, le roman de Melville annonce, ou mieux, établit la postmodernité. Dans un texte autobiographique de 1952 dans lequel il se présentait comme « un archéologue du matin », il concluait que Melville était l’un des très rares auteurs à avoir projeté l’homme « dans le post-moderne, le post-humaniste, le post-historique, le présent qui continue de vivre, la “Belle Chose” ». L’interprétation que fait Olson des éléments spatiaux et psychologiques présents chez Melville suit l’évolution de sa propre compréhension de l’histoire, qui englobe non seulement les « données » et les faits, mais se nourrit aussi de mythologie, d’oralité et de poétique. L’histoire, selon Olson, est une fonction naturelle de l’homme.

      Dans une lettre à Merton Sealts de mars 1952, Olson écrit :

C’est un homme extraordinaire, ce phénomène H[erman] M[elville], un système extraordinaire – et aucun de nous ne peut se reposer, dans nos explications, sans un examen continu de la nature de cette cinétique. Car le plus proche que l’on puisse aller d’une extrapolation de cette magie littérale c’est de reconnaître l’importance du mouvement. Et je voudrais m’aventure à penser qu’une façon de comprendre pourquoi Melville apparut soudainement, pourquoi cette vérité non dite depuis l’Odyssée, est que l’homme s’est éloigné de cette « vérité » de la nature de la Nature que les physiciens ioniens n’avaient pas perdu et que les géomètres non-euclidiens contemporains de Melville ont rendu possible de découvrir à nouveau pour la physique moderne : que les minuscules particules des substances (incluant n’importe lequel d’entre nous) est en mouvement vigoureux & continuel.

À la manière des explorateurs, des astronomes, des naturalistes, des physiciens, des mathématiciens ou des alchimistes, Olson tente de percer le mystère de ce « système extraordinaire ». Depuis qu’il y a été initié avec sa découverte de Moby Dick, il n’a eu de cesse d’obéir à ce qui incarne à ses yeux une force primordiale et primitive, qui s’exerce dans l’histoire, les mythes, la géographie ou les nombres, et qu’il appelle la puissance de la « quête ». Au risque qu’elle devienne achabienne.

Thierry Gillybœuf

(Ce texte est extrait de la préface de Thierry Gillyboeuf , traducteur et éditeur de Appelez-moi Ismaël de Charles Olson qui vient de paraitre chez Héros-Limite)

(« Thierry Gillyboeuf » ; « Melville at home, illustration de Carson Ellis pour le New Yorker »)

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