Le triomphe (modeste) du commissaire Jaenada
Il arrive qu’un écrivain crée son poncif. Ce peut être un signe de ponctuation (les points de suspension de Céline, le point-virgule de Proust etc), un univers auquel il revient encore et encore (Modiano), parfois l’un et l’autre, si ce n’est un ton, un style, une voix indéfiniment creusés. Certains ont même l’habileté de les revendiquer, manière de désamorcer l’inévitable critique que cette récurrence finit par engendrer à la longue. Le cas de Philippe Jaenada (Saint-Germain-en Laye, 1964) : plusieurs parenthèses par page et, à l’intérieur, des digressions personnelles et familiales le plus souvent très éloignées du propos. Ajoutez à cela une enquête au cordeau sur les lieux du crime (car crime il y a le plus souvent) et une exploration méthodique, inlassable, enthousiaste des archives policières ou judiciaires et des journaux de l’époque, sa matière première, une passion voluptueuse de la quête des détails et de leur mise en scène dans le cadre d’une fiction informée et vous aurez une idée de sa manière. S’il n’était pas écrivain, il serait archiviste, version sédentaire de l’enquêteur au long cours. A la lecture de La désinvolture est une bien belle chose (2024), on a craint que sa formule magique, qui avait jusqu’alors considérablement et régulièrement augmenté le nombre de ses aficionados, s’épuisait, que le désir l’avait déserté et que l’on ne retrouverait plus le plaisir que nous avait procuré Le chameau sauvage, La Serpe, Sulak, La petite femelle, puisque lui-même n’y croyait plus. Fausse alerte !
Sa manière : une énigme mais pas de mystère, on est loin des canons du polar, au plus près du Jaenada, son genre à lui, celui qu’il s’est créé sur mesure sans trop bouger de son bureau, le « Bistro Lafayette » dans le Xème arrondissement de Paris ouvert de 7h à minuit. C’est probablement là qu’il a mûri cette profonde analogie :
Il faut croire que les lecteurs ne le lui reprochent pas puisque son 13 ème roman L’inconnue du quai de Javel (516 pages, 23 euros, Flammarion) est l’un des plus réjouissants succès de la rentrée (67 000 exemplaires GFK enregistrés samedi dernier alors que la librairie est en crise). Et ce n’est qu’un début puisqu’il a été couronné hier du 124ème prix Goncourt au premier tour de scrutin. Nul doute qu’il égalera le chiffre des ventes de son prédécesseur Laurent Mauvignier pour La Maison vide au printemps.
Qui a tué Louise Cansot dite Lise et pourquoi ? Ca s’est passé le 6 septembre 1949 dans le XVème arrondissement de Paris, non loin des usines Citroën, près du pont du Garigliano et la terre aurait pu continuer à tourner sans que ce vieux fait divers parmi tant d’autres ait été éclairci. Pourtant, quelqu’un l’avait tuée nue et rhabillée à la hâte avant de la déposer là, sans sac ni chaussures, au bord de la Seine. Désormais on appelle cela un cold case. Cette bretonne venue de Tréguier avait 29 ans, des aventures et une fille, vivait chichement en posant comme modèle dans des ateliers de peinture de Montparnasse et picolait pour oublier son infortune. Jaenada l’a découverte dans un numéro de Détective bien sépia.
Bien sûr, la police enquêta et interpella quatre suspects, en vain. Six mois après, l’affaire était classée et le dossier de la mort d’une femme dite légère remisé aux archives. Le commissaire Pinault et l’inspecteur Ferrière avaient échoué, raison de plus pour que leurs collègues Maigret et Jaenada s’en emparent soixante-quinze après, l’un fumant sa pipe, l’autre vapotant, les deux causant cuisine car la gastronomie tient une place certaine dans leur vie du côté de pamplemousses jaunes désormais introuvables et de la blanquette de veau (avec de la sauce, des oignons, des carotte et du riz mais basmati ou pas ?) et pas nécessairement entre parenthèses, cette névrose de l’intercalage. Jaenada use de ce signe de ponctuation pour faire des confidences au lecteur, ce qui n’est que l’un des nombreux usages de la parenthèse ainsi que l’a observé l’ami Doillon dans son fameux Traité de la ponctuation française (Gallimard/ Tel).
Car cette fois, comme si Jaenada avait voulu écarter la scie de la critique (« Puisqu’il écrit toujours le même livre, on sait déjà à quoi ressemblera l’année prochaine !), ce vrai travailleur faussement désinvolte a eu l’heureuse idée de solliciter les services de la créature de Simenon. Disons même qu’il se l’ait carrément annexée, mettant ses pas dans ceux du grand Jules. Comme le romancier-nez par excellence, il a minutieusement reconstitué la cartographie des lieux et ressuscité les parfums, les odeurs, les couleurs, le fond de l’air qui furent ceux de son héroïne. La vie de Louise Cansot, cette somme souterraine de de contradictions, de misères, de mensonges, de peurs, c’est un destin brisé comme notre auteur les aime parce que ces existences interrompues le touchent, l’émeuvent, le bouleversent au-delà de la résolution du crime ou de l’élucidation du fait divers. N’allez pas croire qu’il pleure et s’apitoie ou qu’il nous fait la morale pendant 500 pages, il s’en faut ; hors de question de briser le tempo, son humour et son goût de l’autodérision l’en préservent même dans le tragique. La puissance de sa narration en souffrirait. Ce rythme et cette musicalité importent davantage que l’architecture de l’édifice romanesque qui relève moins du dispositif, du procédé, de la recette ( !) que de l’intuition, de découvertes dues à la sérendipité et du hasard.
Il a donc lu, ou plutôt épluché, 74 des 75 enquêtes du commissaire Maigret (laquelle a-t-il évitée et pour quelle raison, n’insistez pas, cinq cents pages pourraient suivre car vous n’êtes pas sans savoir que…). Mais il n’est pas que simenonien. Dans son panthéon littéraire, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère et Le Pull-over rouge de Gilles Perrault trônent bien plus haut que De sang-froid de Truman Capote qu’il n’admire pas contrairement à tant de ses collègues de bureau.
C’est peu dire que l’injustice le révolte. Le regard que pose ce romancier sur les personnages les plus cabossés de la société exprime une générosité, une empathie, une humanité, une tendresse, une bonté que les esprits les plus cyniques assimileront à tort aux « bons sentiments » selon Gide. Laissez-les à leurs passions froides et enveloppez-vous dans la chaleur de cette enquête. Une mort violente, suicide ou assassinat, balaie tout ce qui l’a précédé. Le disparu n’existe soudain que par sa fin brutale. En ce moment, il se penche sur l’adolescence sauvage dans l’entre-deux-guerres à travers la vie du paisible Marcel Redureau, 15 ans, qui égorgea à coups de serpe sept personnes de la famille Mabit dont il était l’un des domestiques (André Gide documenta cette affaire dans un recueil).
Philippe Jaenada est un prince de l’incise autobiographique aux antipodes de l’autofiction. Il sera beaucoup pardonné à l’écrivain qui a osé traiter la digression comme l’un des Beaux-Arts. A la fin du roman, fort d’une découverte inédite aux Archives, il découvre le coupable, mais même sous la torture, je n’en dirais rien. De même, de son propre aveu, il a fait usage de l’intelligence artificielle à trois reprises. La première pour confirmer l’absurdité des réponses de ChatGPT en lui demandant pourquoi, lorsque les enquêteurs l’ont découverte sur le quai de Javel, Louise Cansot avait les cheveux mouillés ; les deux autres fois pour un coup de main dans ses recherches. Enfin, il a glissé dans son roman une phrase issue de l’IA après qu’il lui ait posé une question à propos du sens d’une expression populaire. Nul ne l’a retrouvée à ce jour et ce joueur croyant et pratiquant (pas un jour sans parier dans l’un des hippodromes parisiens ) aimerait qu’elle soit découverte le plus tard possible. Il nous a raconté cela à table lors du déjeuner chez Drouant. Mais lorsqu’il s’est aperçu que je le filmais sous son nez depuis cinq minutes, il m’a promis l’enfer si je diffusais la vidéo sur les réseaux sociaux, avant de procéder à une extension du domaine de la menace lorsqu’il s’est aperçu tout le jury l’écoutait…
(« Philippe Jaenada à son arrivée hier chez Drouant » photo STÉPHANE GEUFROI / OUEST-FRANCE ; « Le même au bistro un peu tous les jours » photosD.R.)
13 Réponses pour Le triomphe (modeste) du commissaire Jaenada
Le Patron est de retour, ouf
@de son propre aveu, il a fait usage de l’intelligence artificielle à trois reprises. La première pour confirmer l’absurdité des réponses de ChatGPT en lui demandant pourquoi, lorsque les enquêteurs l’ont découverte sur le quai de Javel, Louise Cansot avait les cheveux mouillés ; les deux autres fois pour un coup de main dans ses recherches. Enfin, il a glissé dans son roman une phrase issue de l’IA après qu’il lui ait posé une question à propos du sens d’une expression populaire. Nul ne l’a retrouvée à ce jour et ce joueur croyant et pratiquant (pas un jour sans parier dans l’un des hippodromes parisiens ) aimerait qu’elle soit découverte le plus tard possible. Il nous a raconté cela à table lors du déjeuner chez Drouant.
Mais quel esprit …
« Le Goncourt Philippe Jaenada revendique un usage modéré et ludique de l’IA
(…) « Je pense qu’on ne peut pas refouler l’IA, on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. Il faut s’en servir, il faut le reconnaître, il faut l’apprivoiser et ne pas se faire remplacer. Il faut qu’elle soit utile », a-t-il plaidé.(…)
publié le 4 novembre 2026 à 10h10, AFP »
Incidemment, sur le fond, Orélien dit il autre chose ?
L’IA j’en reparlerai dans une prochaine fiche de lecture …
Il ne dit peut-être pas autre chose mais apparemment il fait autre chose que ce qu’il dit.
@Il ne dit peut-être pas autre chose mais apparemment il fait autre chose que ce qu’il dit.
L’affaire Orélien ne fait que commencer
Malgré les « 150 mots de vocabulaire » qu’on lui prête à l’oral
« C’est peu dire que l’injustice le révolte. Le regard que pose ce romancier sur les personnages les plus cabossés de la société exprime une générosité, une empathie, une humanité, une tendresse, une bonté que les esprits les plus cyniques assimileront à tort aux « bons sentiments » »
ça veut dire qu’on a refilé le Goncourt à un type horrifié par le génocide à Gaza qui vote pour LFI ?
misère de misère….
Est-ce qu’il y avait des endives au menu, chez Drouant ?
je suis en train de le lire le nouveau goncourt,,
Tentée par l’echantillon offert sur Amazon , qui avec ses vingt pages a provoqué en moi e moi un irrépressible besoin de connaître la suite ,je suis allée l’acheter et j’en suis déjà a plus de la moitié
Et poutant ….Ce livre , écrit tire à la, ligne ,s ’éternise en digressions inattendues bavardes et hors sujet sur le quotidien de bon – époux -bon -pere de l’auteur et sur ses goûts alimentaires ; Il fourmille de détails biographiques surabondants et inutiles sur des personnages que l’on aurait pu se contenter de citer sans dommage pour le fil de l’histoire l .Qu’un sujet banal d’interêt général apparaisse au hasard du récita , et ce sujet , a droit à des développement autonomes , tout à fait hors sujet comme cette interminable liste de de malheureuses condamnées pour avortement avec l’indication de leurs peines ,bref une écriture boursoufflée de pustules digressives diverses un peu à la manière de Bolano
Et malgré tout je suis accro et pressée d’arriver au bout et de savoir la fin
Pourquoi ?
Parce que c’est une histoire bien racontée , parce qu’elle tire son efficacité de la combinaison de deux suspenses bien ménagés, qui interférent et se combinent de manière habile : celui d’une part du travail de de l’auteur ,d’abord en chartiste avec les espoirs ,les succès et les déceptions apportés par les documents qu’il exhume ,puis jouant ensuite à Maigret dans sa façon de les faire parler ; et d’autre part le dévoilement progressif de la femme qu’était cette inconnue du quai de javel et des circonstances de sa mort .
Quelles seront mes impressions quand cette lecture sera achevée ? au moment du bilan je serai peut-être réservée sur cette œuvre trop facile , un peu racoleuse ,que j’aurai un peu honte d’avoir dévorée.
Mais pour l’instant j’adore .
Ce billet est joyeux et cela se comprend. C’est la mémoire proche d’une fête pour la remise du prix Goncourt à Philippe Jaenada pour son dernier roman : « L’inconnue du quai de Javel » . Pierre Assouline en parle bien et du livre, de son écriture et de l’auteur.
J’ai lu ce roman bien avant qu’il ne soit présent sur la liste des romanciers retenus pour ce prix ce prix. C’est un roman qui m’a intéressée et émue. En 1949 cette jeune femme de vingt neuf ans est retrouvée morte sur le quai de Javel. L’enquête de police, rapide, concluera à un crime crapuleux pour cette femme jugée pas très sérieuse… , laissant une petite fille en nourrice. De Louise Cansoton on n’aura plus qu’une seule adresse : le carré des indigents au cimetière de Thiais.
Et là, arrive, par ce roman, la présence d’un homme gaffeur qui décide d’enquêter, d’en savoir plus sur cette femme.
On entre dans ce roman aux côtés de Maigret par l’attitude de cet inspecteur maladroit, gaffeur, au grand cœur, attentif à cette présence si discrète, si oubliée sauf pout Les peintres de Montparnasse puisqu’elle était modèle à ses heures. C’est une enquête scrupuleuse qui ne veut pas attribuer à Louise Cansot une vie qui n’est pas la sienne. Peu à peu, elle sort de l’ombre. Jaenada excelle à regrouper des indices négligés par la police. Excelle à comprendre ce piège qui se referme sur elle au fur et à mesure qu’on tourne les pages du livre. Pauvreté, solitude depuis qu’on la mise à la porte à seize ans parce qu’en ceinte… Arrive le jour où même la chambre d’hôtel, elle ne peut plus la payer, la nourrice non plus… Et dans ces années d’après guerre pas d’aide pour une « fille-mère »… Elle doit se débrouiller seule…
Heureusement en contrepoint les soliloques de cet inspecteur du dimanche créé une respiration bienfaisante. Un vrai Buster Keaton !
Est-il impossible que d’autres femmes aient vécu les mêmes épreuves hier, aujourd’hui… Ce livre lui donne une dignité dans son malheur. Oui, un roman attachant… Un beau Goncourt.
@D
des endives chez Drouant je ne sais pas
mais la blanquette est tres presente dans le livre couronné


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