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Que faire de Sartre ?

Que faire de Sartre ?

Que faire de Jean-Paul Sartre ? Non qu’il soit devenu un sparadrap que les intellectuels se repassent tant il les embarrasse depuis sa disparition en 1980 à 74 ans. Daté, certes, mais qui ne l’est pas près d’un demi-siècle après sa mort. Mais d’une génération à l’autre, tant l’homme que l’œuvre constituent un cas d’école. Le meilleur moyen de l’aborder sans le résoudre est Sartre pour mémoire (243 pages, 21,90 euros, Flammarion), dernier livre de l’historien Michel Winock.

Il y a là une chaleur généralement absente des essais et une intimité souvent mal négociée dans les autobiographies. Mais cette manière de « Sartre et moi » était certainement la façon la plus habile de faire le bilan de ce que le débat d’idées dans la France de la seconde partie du XXème siècle devait à celui qui le dominait de son ombre portée. Et de ce qu’elle ne lui doit plus désormais hormis de rares cas de sartrolâtrie signalés du côté de Bernard-Henri Lévy dans son essai philosophique et biographique Le siècle de Sartre (Grasset, 2000) et tout récemment dans ses Mémoires provisoires (Olivier Nora éditions) ; à cette occasion, lorsque Marianne lui demande comment il se voit, BHL répond : « Je suis sartrien. Je crois que le moi n’est rien. Ou presque rien ». Dans la France du XXIème siècle, qui se risque encore à avoir tort avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron comme ce fut la doxa jusqu’aux années 70 ?

   On ne peut liquider « le phénomène Sartre » en l’attribuant exclusivement au snobisme de gauche mêlé au tapage de droite qu’il suscita, ni en le taxant d’imposteur. Les réflexions de Michel Winock nous y engagent de manière convaincante encore que son empathie pour l’homme paraisse générationnelle- et comment en serait-il autrement lorsqu’on a connu ses premières prises de conscience politiques à 20 ans en 1957 ? Même si on ne suivait pas le compagnon de route du PCF, il demeurait aux yeux de la plupart « le capitaine Fracasse du monde intellectuel », celui dont le rayonnement était autant français qu’international, un homme-orchestre à la fois expert et conscience, dont l’œuvre multiforme le faisait comparer à Victor Hugo. Cela dit, avec le recul, la balance du jugement ne penche pas en la faveur de ce théoricien de l’engagement qui s’avéra dépourvu de sens politique.

A son débit, on peut placer son opportunisme pendant l’Occupation que ce soit au théâtre (il soumit ses pièces à la censure allemande et les fit jouer au théâtre Sarah Bernhardt débaptisé), à l’hebdomadaire Comoedia (malgré son collaborationniste bon teint), au lycée Condorcet (où il succéda sans état d’âme à un professeur évincé en raison de ses origines juives), son incapacité à se défaire de l’utopie révolutionnaire, sa gesticulation « pathétique » haranguant les ouvriers sur un tonneau en 1970 à la sortie de Renault, son apologie de la violence anticolonialiste, sa justification du massacre des athlètes israéliens aux J.O. de Munich, sa défense du maoïsme… Au fond, ce que Michel Winock lui pardonne le moins, c’est sa violence, sa radicalité, son extrémisme que ces « chiens » d’anticommunistes eurent à apprécier. Là, sous sa plume, l’antihéros éclipse sans hésitation le héros, même si in fine, l’auteur se garde bien de hurler avec la meute en participant à son lynchage car cela occulterait « l’élévation de sa démarche ».

A son crédit, une partie de son œuvre romanesque (La Nausée, Les chemins de la liberté), des pièces de théâtre qui reflètent bien les préoccupations de son temps (Les Mouches, Huis clos, Nekrassov…), de la critique littéraire sur Genet ou Flaubert sans oublier « le » livre que sauvent même ceux qui le haïssent (Les Mots), enfin le trait de caractère qui compense sa violence : outre l’attention portée aux autres, une gentillesse mêlée de générosité. Pour ce qui est de l’œuvre philosophique, Michel Winock se retranche sagement derrière sa propre incompétence, plus à l’aise dans les pages de son cher Mauriac qu’avec celles de Heidegger, et si maitre une fois encore dans l’art de conjuguer histoire et littérature,

Il est désormais aussi peu lu que peu commenté. On le dirait absent du débat d’idées si l’on en juge par l’absence de références à son nom ou à ses livres dans les tribunes d’opinion des journaux. A croire qu’il n’est pas près de sortir du purgatoire où il est entré à sa mort en 1980. Sur le site thèses.fr,  la recherche à son nom ne donne que 207 résultats dont des travaux remontant parfois à la fin du XXème siècle. Alors, faut-il encore lire Sartre en 2026 ? Lorsqu’on lui pose la question, l’IA répond : « Oui, mais pas comme un prophète », doux euphémisme avant de développer longuement le pour et le contre. Il est permis de juger plus stimulantes et enrichissantes les réflexions personnelles, et partant, universelles, contenues dans Sartre pour mémoire.

(« Jean-Paul Sartre dans les dunes de Nida, Lituanie, 1965 » photo Antanas Sutkus)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire.

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commentaires

2 Réponses pour Que faire de Sartre ?

Paul Edel dit: 21 octobre 2026 à 16h18

 La guerre en Ukraine implique de plus en plus l’Europe de l’Ouest.  Est-ce le début de la troisième guerre mondiale ?  Il  est bon de relire  le roman de Sartre, « Le sursis » qui raconte l’imminence de la guerre et les anxiétés des français en 1939.   C’est un roman puissant, vorace, tendu, et formellement audacieux. Un des meilleurs textes, car écrit à chaud dans un pays en détresse.  « Le sursis » de Jean-Paul Sartre est le deuxième volume de la trilogie  des  « Chemins de la liberté ». Ce second roman vient après « L’âge de raison ».Il  est à mon sens le meilleur . Sartre traduit  l’angoisse qui monte  chez les français avec l’appel des réservistes de septembre 38 et les accords de Munich.  
C’est dans ce volume, que Sartre journaliste et saisit le mieux cette angoissante incertitude qui plane sur le pays entier. Pour recréer l’atmosphère d’attente anxieuse  Sartre  reprend le « simultanéisme »,méthode  qu’il admire chez Dos Passos  et  qui permet d’avoir une vie panoramique d’une population et de  ses différentes couches sociales  en   imbriquant et juxtaposant( comme dans une mosaïque) les  lieux ,les  personnages, les moments.On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel de passe, à une scène courtelinesque dans un commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains.
Le traitement simultanéiste de la narration s’équilibre en superposant les paroles des français. On passe d’un train de mobilisés inquiets face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement précis d’une conscience politique » malheureuse » très sartrienne dans un café. Je n’ai toujours pas compris pourquoi les études littéraires, ; les dictionnaires et la critqiue dans son ensemble a méprise ce massif des « chemins de la liberté «  pour s’extasier au profit des « Mots » écrit dans un faux style amidonné .

Chaloux dit: 21 octobre 2026 à 16h24

J’ai lu Les mots, quelques pièces de théâtre (d’un ton tellement convenu) et rien d’autre, – je n’ai jamais mordu à « l’absurde » qui fascinait tant mes collègues de lycée. Pas plus, j’avoue tout, qu’aux œuvrettes de Beckett qui me semble toujours un sous Maeterlinck. J’avais l’impression qu’il fallait choisir entre ça et tout le reste. J’ai choisi tout le reste. De même que j’avais trouvé La peste un mauvais roman assez ridicule. Vieux souvenirs. Mais force est de constater qu’aucun de ces trois individus ne me manque.

(Lu récemment l’excellent Pompes funèbres de Michel Winock).

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