de Pierre Assouline

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La République des livres
Quand Barceló métamorphose Kafka

Quand Barceló métamorphose Kafka

Un matin, Gregor Samsa, un jeune commis voyageur, se réveille mais a du mal à sortir de son lit pour se rendre à son travail. Et pour cause : couché sur le dos, il s’est transformé pendant la nuit en un monstrueux insecte. Sa famille est horrifiée à sa vue. Bientôt, la honte sociale la submerge, notamment vis à vis de leurs sous-locataires. Sa mère ne parvient pas à surmonter le dégoût que sa vue lui inspire, sa sœur est pleine de compassion, son père le prend en haine et tente de l’écraser. Blessé, désespéré de ne pouvoir en sortir, finalement lâché et rejeté par tous les siens, Gregor ne se nourrit plus, finit par se dessécher et par mourir. Soulagée, la famille peut reprendre une vie normale, sa sœur s’épanouir enfin et trouver un mari….

Tel est l’argument de la Métamorphose (Die Verwandlung, 1912), nouvelle dans laquelle Vladimir Nabokov voyait la quintessence de toute l’œuvre de Franz Kafka et que George Steiner louait fort et haut notamment pour « ses passages hilarants au possible, quand au pense que ce texte contient « le » mot des camps de la mort, la « vermine ». Rarement une allégorie aura donné lieu à tant d’interprétations. On dira que c’est sa fonction, surtout si elle accède avec un tel génie à l’universel. On n’imagine pas qu’elle soit jamais considérée comme datée. Tout le monde s’y est mis et pas seulement chez les kafkologues patentés : écrivains, critiques, universitaires, dramaturges (inévitablement, air du temps oblige, l’insecte s’est mué en robot, psychanalystes, musiciens, compositeurs (un opéra), cinéastes, sociologues, peintres, sans oublier les lecteurs.

Qu’est-ce qu’un peintre pouvait en faire ? Miquel Barceló, le plus international des peintres espagnols, en fait la démonstration avec éclat en « illustrant » de 60 aquarelles, même s’il ne s’agit pas seulement et pas vraiment de cela, une nouvelle édition de ce classique moderne (143 pages, 45 euros), saisissante de liberté et d’inventivité, dans une collection dédiée de Gallimard où l’éditeur sollicite un artiste afin de le soumettre à l’épreuve d’une telle rencontre, d’un tel affrontement. De relire ce livre en grand format (250 x 325 mm), composé, mis en page et imprimé avec un soin d’artisan méticuleux, dialoguant régulièrement avec l’interprétation, j’allais écrire : la traduction et pourquoi pas, d’un grand artiste (il s’y était déjà essayé avec Faust et la Divine Comédie), donne au lecteur le rare sentiment de découvrir cette histoire pour la première fois et dans une nouvelle dimension, un plaisir de lecture d’un type différent que seul peut procurer ce type de collection (on peut ici le feuilleter). S’il la connait bien, il ne peut qu’être frappé de plein fouet dès l’entame par ce profus déploiement de couleurs dans un monde ouvert, même si l’on fréquente de longue date son univers et que l’on sait sa passion pour la vraie nature des pigments, les disparitions et les transformations qui s’opèrent sous ses yeux pendant l’alchimie des mélanges et de la synthèse ; alors que, mû par un étrange réflexe, on aurait tendance à l’imaginer en noir et blanc dans l’espace clos de la chambre. Les photos des appartements de la petite bourgeoisie pragoise de l’époque, qu’il a examinées dans ce but, révèlent quelque chose de plus gai, moderne, avec des papiers peints saturés de bleu de Prusse inspirés du jugendstil. Sa palette luxuriante ne doit rien à son environnement : confiné d’ordinaire dans la maison-atelier de Majorque, son île natale, il a peint son Kafka il y a un an au bord de la mer en Thaïlande sur de grands carnets au format fac-similé du livre sans oublier de « tâcher » des pages de texte, de les maculer légèrement sur les bordures, pour « reflèter cette idée d’une contamination qui s’étend, à partir d’un noyau obscur ». N’empêche que sa lecture de La métamorphose le renvoie, lui aussi, à son soleil noir, aux périodes les plus enténébrées de son enfance :

 « Quand on est adolescent, en proie à un mal-être, on est tous des monstres sous le regard familial et nous nous sentons des monstres ! »

Si Miquel Barceló revendique son affinité avec la littérature, jusqu’à écouter un audiolivre de la Recherche du temps perdu en travaillant plutôt que de la musique, pour autant son œuvre n’a rien de littéraire. La traduction choisie est celle de Jean-Pierre Lefebvre, maitre d’œuvre de la Pléiade/Kafka parue il y a cinq ans. Sous sa plume, un mot-clé du texte a subi une métamorphose lorsque Gregor Samsa, présenté comme Ungeziefer n’est plus « une vermine » mais « une bestiole ». Ce qui présentait l’avantage à ses yeux de mieux refléter la polysémie du mot en évoquant tant son changement d’humain en cloporte, que « le retournement des sentiments qui se produit au sein de la famille de Gregor Samsa ». « Vermine », « insecte », « punaise », « cafard » et « cancrelat »… On pourra toujours essayer de le représenter, ce qu’il est vraiment est irréductible à toute autre forme d’art que la littérature, ce qui n’enlève rien à la réussite de Miquel Barceló, une prouesse. Pour la femme de ménage, il n’était que « la chose d’à côté », et pour les Samsa, qui ne pouvaient même plus prononcer son nom d’humain, leurs fils n’était plus que « ça ». Mais comment rendre ça sur des aquarelles ?

Dans l’édition espagnole qui vient de paraitre chez Galaxia Gutenberg, le livre ne s’intitule plus comme avant La metamorfosis mais La transformación. Le journaliste d’El Pais (ici leur entretienqui a rencontré Miquel Barceló pour en parler avec lui estime que la nuance entre les deux s’accorde mieux avec l’univers kafkaïen…

Le premier tour de force de Kafka, et son sens du comique et de la dérision, son humour et son ironie ravageurs, n’y sont pas étrangers, aura été de faire accepter par ses lecteurs l’idée qu’un homme puisse se transformer en insecte, phénomène surnaturel s’il en est que l’on est sensé, tout comme la famille Samsa, considérer comme naturel. On dira que c’est la moindre des choses puisqu’il ne s’agit pas d’une métaphore filée mais bien d’une allégorie comme procédé d’invention, s’étendant non sur un passage ou un paragraphe mais sur toute la nouvelle, que l’on peut à raison qualifier de fantastique, comme c’est souvent le cas, sans vouloir trop l’enfermer dans une catégorie littéraire.

 « Cette grave blessure, dont Gregor souffrit plus d’un mois – personne n’osant enlever la pomme, elle resta comme un visible souvenir, fichée dans sa chair – parut rappeler, même à son père, qu’en dépit de la forme affligeante et répugnante qu’il avait à présent, Gregor était un membre de la famille, qu’on n’avait pas le droit de le traiter en ennemi et qu’au contraire le devoir familial imposait qu’à son égard on ravalât toute aversion et l’on s’armât de patience, rien que de patience… »

Kafkaïenne, la Métamorphose ? Elle en est même l’archétype. Mais de toutes les interprétations, l’une des plus fécondes, qui pousse à la lecture du texte en parallèle avec celle de la Lettre au père, consiste à y voir surtout la métamorphose de la famille face au monstre, l’exclu, le mis à l’écart, l’intrus qui n’est plus des nôtres, le condamné à la solitude parmi les siens. Nabokov, qui a privilégié cette interprétation tout en méprisant ce que les psy ont prétendu en faire, voit en les Samsa de médiocres et vulgaires bourgeois flaubertiens embarrassés par le génie de leur fils. Le vrai parasite, ce n’est pas l’insecte, c’est eux.

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1 008 Réponses pour Quand Barceló métamorphose Kafka

JiCé..... dit: à

Sans être pessimiste, on peut affirmer sans grand risque d’erreur que l’humanité est constituée en majorité de monstres et de vermines plutôt que de saintes gens !

et alii dit: à

On l’affirme au moins depuis Héraclite («la nature aime se dissimuler», fragment 208) et Kant («il n’y aura jamais de Newton du brin d’herbe», Critique de la faculté de juger, § 75). Nous ne chercherons pas ici à perpétuer cette fixation sur le prétendu mystère du vivant et son intériorité qui se dérobe aux regards et aux instruments de la science moderne, mais plutôt à attirer l’attention sur sa nature aléatoire, dont le monstre est l’ambassadeur, la quintessence. Cette dimension à la fois fugitive et «hasardeuse» du monstre est l’objet d’une autre fascination, symétriquement inverse : au lieu de sacraliser le vivant, elle attribue au monstre dans sa négativité un pouvoir messianique. Les réflexions qui suivent visent à décrire la manière dont un simple amas de matière (vivante, certes) peut engendrer de telles «transfigurations», et à évaluer leur pouvoir. La question qui se pose n’est pas de savoir si l’univers est le fruit du hasard ou s’il a «un» ou «du» sens, mais plutôt de savoir si le hasard a du sens ou non [2]
[2]
Ce texte prend la suite de travaux précédents dans lesquels….

31. Pourquoi les monstres ont-ils fasciné, non seulement les traditions occidentales ou orientales dans
https://www.cairn.info/revue-multitudes-2008-2-page-53.htm

Jazzi dit: à

« je lui ai raconté que j’étais un monstre; et il m’a crue et a pris peur et prit ses jambes à son cou.

C’est que cela devait être très crédible, et alii !

et alii dit: à

Le mythe Néron – La fabrique d’un monstre

et alii dit: à

quand j’étais en EGYPTE, un garçonnet me suivait;alors je lui ai raconté que j’étais un monstre ;et il m’a crue et a pris peur et prit ses jambes à son cou

et alii dit: à

vous avez raison, renato; mais toutes les cultures ont inventé des monstres;ils sont donc indispensables pour découvrir et élever notre humanité;

renato dit: à

et al., à bien regarder les anges ce ne sont que des monstres en moins inquiétant.

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